En passant

Voyage début de siècle (34)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Découverte du Japon, suite

La voyageuse développe ses impressions sur le Japon. Les croyances religieuses occupent, du moins à cette époque là, une part importante dans la vie des gens. Une chose que l’on doit concéder à ces croyances, c’est qu’elles sont quand même plus philosophiques que les nôtres. Les relations humaines, la famille, sont basés sur une pratique assez évidente de respect mutuel qui ne s’arrête pas seulement à l’homme, mais au vivant en général. On ne se contente pas d’une simple prière plutôt mécanique comme chez nous, mais on va à la rencontre de la méditation et surtout on la pratique, cela peut durer des heures. Mais les grands principes comme ne pas tuer, ne pas voler, on les retrouve également.

Pendant plus de mille ans, jusqu’à la chute des shogouns, un prince de sang, auquel 200 prêtres étaient adjoints, remplit les fonctions de grand prêtre. Il n’y a plus que six desservants aujourd’hui; leur service principal me paraît consister à vendre aux étrangers les cartes d’entrée au mausolée.
Cette demeure de la mort, grande et belle dans sa simplicité, est gardée par deux lions en bronze. Au delà de la porte, on aperçoit sur une table basse une grue géante, un encensoir, un vase rempli de fleurs de lotus, le tout en bronze clair. L’urne contenant les cendres de Jyeyasou est du même métal; de même la toiture voûtée qui protège les restes mortels du dieu Gongen Sama.
Jemitsou, petit-fils de Jyeyasou, est également enseveli ici. En me rendant l’après-midi au pont rouge consacré aux dieux, je trouvai dans le jardin public une grande foule qui attendait, à ce que j’appris, le prince impérial et la princesse désireux d’assister à un match de foot-ball. J’eus l’occasion d’étudier le peuple sous son vrai jour. Ici les Japonais me parurent bien plus naturels, plus gais, plus aimables qu’à Yokohama, où les Européens ont détruit toute originalité.
Je remarquai que toutes les femmes d’un certain âge ont les dents noircies et les sourcils rasés; c’est le sacrifice que l’épouse fait à son seigneur et maître en se mariant, pour lui prouver qu’elle ne cherchera dorénavant à plaire à aucun homme. Quoiqu’elles soient encore aujourd’hui les femmes les plus soumises du monde, les jeunes Japonaises renoncent peu à peu à cet usage trop compromettant pour leurs charmes.
On voit nombre de femmes portant un nourrisson sur le dos. Les enfants! Encore une chose étonnante du Japon, un miracle de gentillesse et de beauté. Charmants, appétissants, mignons, bien mis, obéissants, sages, ils ont toutes les qualités. A peine au monde, le petit être est attaché au dos de sa mère ou d’une sœur aînée. Dès ce moment, les deux ne paraissent faire qu’un, et on ne les voit plus l’un sans l’autre. Du matin au soir, le bambin à cheval sur sa patiente monture, partage ses occupations et ses jeux, ses joies et ses chagrins, jusqu’à ce qu’il puisse à son tour trimbaler un numéro plus jeune de la famille. Il ne faut pas s’étonner qu’un lien très étroit se forme ainsi entre la mère et l’enfant, la sœur et le frèr
e.

Au demeurant, le Japon est le pays de la piété filiale, trait caractéristique de la nation. De bonne heure, on inculque à l’enfant l’obéissance au commandement de Moïse: «Honore ton père et ta mère», qui se trouve en toutes lettres dans les préceptes de Confucius. Un livre contenant des exemples de piété filiale et de dévouement pour les parents, fait l’objet des premières lectures de tout jeune Japonais. Il va de soi qu’une fois élevé, le fils entretient père et mère, leur témoigne une délicate déférence et les entoure de soins touchants. On ne connaît au Japon ni la classe misérable et digne de pitié des vieux relégués chez des étrangers, ou chassés de lieu en lieu, ni les asiles de vieillards. De leur côté, les enfants sont élevés avec l’amour le plus tendre et les soins les plus vigilants. On ne punit que rarement. Lorsqu’un enfant ment, on lui dit que YOui, le diable rouge, viendra lui arracher la langue. Le papa lui-même n’est pas affranchi de la peur des démons. N’en voit-on pas encore, en temps de maladies épidémiques de l’enfance écrire sur leur porte: Esprit vénéré, ne te donne pas la peine d’entrer chez moi; mes enfants ne sont pas à la maison!
Les garçons ont — comme ailleurs du reste — infiniment plus de liberté que les filles qui, de bonne heure, doivent apprendre à rendre la vie agréable et facile aux autres; elles n’osent avoir aucune volonté propre; la bouderie, la mauvaise humeur leur sont choses inconnues. Accueillie à sa naissance avec autant de joie qu’un garçon — du moins lorsqu’elle a déjà des frères — la fille devient ordinairement l’enfant gâtée de toute la maison.
Les bébés japonais sont en général vigoureux et en bonne santé; la mort ne les décime pas comme en Europe.
Le dos de la mère ou d’une sœur et les bains chauds quotidiens paraissent leur convenir à merveille.
J’attendis longtemps l’arrivée du couple princier. M’étant postée sur une petite butte, je dus en descendre sur l’ordre d’un agent de police. Il n’est permis en aucun cas au simple mortel de dépasser en hauteur le fils du mikado. Au contraire, chacun doit baisser la tête devant un membre de la famille impériale.
Aujourd’hui, j’en suis dispensée. Au lieu du prince vainement attendu, ce fut une averse diluvienne qui survint à l’improviste, dispersant la foule de tous côtés. Les grands parapluies de papier jaune huilé, portant le nom du propriétaire en caractères noirs pareils à des hiéroglyphes, s’ouvrirent comme par enchantement.

Les conducteurs de jinrikishas mirent en hâte leur minos, petits manteaux en jonc tressé, ou s’enveloppèrent d’un grand morceau de papier huilé; hommes et femmes attachèrent à leurs sandales des planchettes qui servent d’échasses.
Un chemin charmant conduit à Gamman-ga-fuchi, une des plus jolies promenades de la contrée. A l’aide d’un plan de Nikko j’arrivai rapidement dans une vallée étroite enfermée entre de vertes montagnes aux arêtes bien découpées. Un torrent sauvage roule ses flots bleuâtres et écumants par-dessus des blocs de rocher dont l’un, le plus grand, porte une inscription en langue sanscrite. De petits ponts jetés sur la rivière mugissante conduisent aux légères et gracieuses maisons de thé qui s’élèvent sur la rive opposée. Adossée à la montagne, j’aperçois une rangée interminable de statues de pierre moussues, rongées par les siècles et les intempéries. Toutes ces figures représentent Amida, divinité identique à Daiboutsou. Leur nombre est si grand que, selon la légende, personne n’a jamais pu les compter. Je n’essayai pas de le faire, me contentant de l’aspect général de ce paisible Olympe.

A suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.