En passant

Voyage début de siècle (73)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Boxers et visite chez l’impératrice…

Péking est situé dans une plaine fertile bornée de trois côtés par des montagnes. Reliée au Pei-ho par un canal, elle se trouve à environ 110 milles de la mer. Le thermomètre monte jusqu’à quarante-huit degrés centigrades en été; l’hiver, quoique sans neige, amène un froid sibérien. Fréquemment dévastée par de violents tremblements de terre de 1662 à 1730, la capitale fut encore en partie détruite, le 12 octobre 1860, par les troupes anglaises et françaises qui l’occupèrent.
La récente prise de possession de Péking à la suite des désordres provoqués par les terribles Boxers, est encore dans la mémoire de chacun. Voici un bref résumé de cette épisode:
Durant deux mois — du 10 juin au 14 août 1900 — toutes communications avec l’extérieur étant coupées, Péking fut le théâtre des atrocités les plus révoltantes. L’assassinat de l’ambassadeur allemand, M. Ketteler, la destruction des bâtiments de légation, des églises et établissements missionnaires dont j’ai déjà parlé, fut l’œuvre des premiers jours. Puis les Boxers, après s’être acharnés sur les bâtiments d’administration de la douane maritime, des postes, de l’électricité, finirent par assouvir leur rage aveugle sur leur propre race. Les Chinois suspects de la moindre sympathie pour les «Barbares d’Occident» tombèrent sous le couteau de leurs sanguinaires compatriotes. A cette occasion, la fidélité et l’attachement des serviteurs chinois pour leurs maîtres blancs, se manifesta d’une façon touchante.
Le 14 août 1900, des troupes japonaises, anglaises et hindoues parurent enfin sous les murs de Péking et après trois jours de combats à outrance, la ville tomba aux mains des alliés. Mais la Cour et une grande partie des habitants s’étaient enfuis. Les vainqueurs entrèrent dans une ville abandonnée et affamée.
Il y a quelques semaines — je venais de terminer la relation de mon voyage en Chine — me parvint le numéro de septembre 1902 de la revue illustrée américaine The Century. Un article intitulé «Visite à l’impératrice» éveilla mon attention et me donna l’idée de compléter le tableau que j’ai fait de la Cour céleste. Cet article est écrit par une dame qui fut reçue en audience en 1902.

Le chapô de l’article de la revue américaine que j’ai retrouvé dans les archives américaines, le terme anglais « dowager » signifie douairière. L’article ne contient pas de photo. Il s’agit de l’impératrice Cixi, ou Tseu-Hi qui régna jusqu’à sa mort en 1908.

Le 27 février.1902, les femmes et les enfants des ambassadeurs étrangers résidant à Péking, prenaient le chemin de la «Cité interdite» pour se rendre à une invitation de l’impératrice-mère. Singulier cortège! Femmes, enfants, interprètes, étaient tous portés dans des litières par des coolies; chaque famille se trouvait protégée par une escorte à cheval. Vingt fonctionnaires chinois entouraient le palanquin de la plus âgée des dames, Mrs. Conger, épouse de l’ambassadeur américain. Le doyen du corps diplomatique, le ministre autrichien, jouait le rôle de protecteur officiel.
A l’entrée de la ville interdite, la société échangea ses litières contre des sièges rouges aux armes impériales, portés chacun, à l’aide de longs bâtons, par quatre vigoureux coolies. Le cortège longea la splendide Muraille des dragons — dont les mauvais esprits sont bannis aujourd’hui et qui laissent tranquillement pénétrer les filles du diable dans son enceinte si longtemps impénétrable.
Le prince Ch’ing reçut les hôtes insolites à la porte du palais et serra la main de chacun. Une tasse de thé avalée, et la procession se dirigea vers la salle du trône; en tête marchaient Mrs. Conger et le ministre autrichien.

Mrs Conger tenant la main de l’impératrice entourée de femmes de diplomates

Debout à côté de l’impératrice, un homme aux traits juvéniles, au sourire énigmatique. C’était le Fils du Ciel! Quelles que soient les images que ce titre pompeux évoque, elles pâlissent à côté de la figure imposante et puissante de l’impératrice, la Catherine II de la Chine, ainsi qu’on pourrait avec raison la nommer.
Mrs. Conger présenta d’une voix claire ses vœux de bonne année pour la Cour impériale et le pays tout entier. Le Nouvel-an se fête dans le Céleste Empire entre les mois de janvier et de février et dure quinze jours. Après que la courte allocution eût été traduite en chinois, le prince Ch’ing s’agenouilla pour écouter la réponse de la souveraine.
Puis leurs Majestés serrèrent la main de tous leurs hôtes, du premier jusqu’au dernier, l’impératrice plongeant son regard inquisiteur dans les yeux de chacun. Elle possède un des plus grands charmes féminins, une voix harmonieuse et caressante. Son sourire est captivant; ses traits énergiques et sympathiques ne trahissent pas la moindre méchanceté ou cruauté.
Jusqu’à ce moment aucun étranger n’avait aperçu son visage; tous ses portraits étaient de pure fantaisie.
Après les salutations d’usage, l’impératrice quitta son trône et en bonne maîtresse de maison s’occupa de ses hôtes. Elle fit servir du thé, et veilla surtout à ce que les enfants ne manquassent pas de douceurs. Cette fête inaccoutumée paraissait ravir l’empereur qui allait de groupe en groupe, suivi d’un aide-de camp soucieux de préserver le Fils du Ciel de tout contact avec un barbare ou une fille du diable.
L’impératrice et ses 25 dames d’honneur dans leurs vêtements nationaux, formaient le plus attrayant tableau de beauté orientale que l’on puisse s’imaginer.
La souveraine porte une longue robe ample, semée du haut en bas de papillons, de chauves-souris — emblème de longue vie — et de devises brodées en or; dans ses cheveux brillent des perles de toute grosseur; ses pieds, non mutilés, chaussent es brodequins richement ornés dont les talons élevés font paraître l’impératrice plus grande qu’elle n’est en réalité. Les jeunes dames d’honneur ont des vêtements semblables et de grands bouquets de fleurs piqués dans leurs cheveux noirs.
A l’exception de ceux des veuves, tous les visages sont peints en blanc et en rose avec un seul point rouge sur la lèvre inférieure.
Après que l’impératrice eut trempé ses lèvres dans sa tasse de jade vert, elle la présenta à Mrs. Conger, puis aux autres dames qui toutes durent y tremper leurs lèvres également. Ensuite elle conduisit ses hôtes dans ses appartements, jusqu’à sa chambre àcoucher, où elle leur fit toucher sa couche moelleuse. Finalement elle s’y assit en riant, et invita Mrs. Conger, pour laquelle elle montrait une prédilection marquée, à s’asseoir à côté d’elle. Au chevet du lit étaient suspendus des fruits destinés à conjurer les mauvais esprits; cinq horloges remplissaient l’appartement de leur tic-tac régulier et monotone.

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Sources : Wikipédia, B.N.F, DP

En passant

Voyage début de siècle (72)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Le pays entre armée et influences religieuses…

Les événements de ces dernières années ont prouvé d’une manière éclatante que l’organisation militaire chinoise laisse beaucoup à désirer. La classe des guerriers est en général fort peu estimée dans l’Empire du Milieu. De tous temps, la guerre a été considérée comme un malheur et une iniquité. Ni les armes modernes, ni les instructeurs allemands, ni les inventions les plus nouvelles appliquées dans la flotte, ne pouvaient procurer une victoire aux Chinois. Au contraire, les chauvins enracinés accusent Li-Hung-Chang d’avoir, par l’introduction des nouvelles armes, amené les désastres militaires et demandent qu’on leur rende celles avec lesquelles les Mandchous furent victorieux en 1644. Environ 90,000 soldats sont dressés à l’européenne; le reste — un million, soi-disant — se sert encore d’arcs, d’épées, de hallebardes et de vieux fusils à mèche.
Infiniment plus grand est le prestige des «lettrés» qui occupent tous les emplois élevés. Les lettres sont la condition absolue pour atteindre une certaine position; elles élèvent celui qui les pratique bien au-dessus de la noblesse, car les places appartiennent au mérite et non à la naissance. Dix pour cent environ de la population des campagnes sait lire et écrire; vu la quantité innombrable des caractères chinois, c’est une étude de cinq ans au moins.
Les religions pratiquées en Chine sont celle de Kon-fou-tsé (Confucius), le bouddhisme et le taoïsme. J’y reviendrai plus tard, à propos de la visite aux temples de Péking. Parmi les confessions étrangères implantées en Chine, c’est l’islam qui tient le premier rang avec deux millions d’adhérents. Il fut introduit à Canton vers l’an 628 par 4000 soldats arabes qui épousèrent des Chinoises. D’après le recensement de 1894, les catholiques sont au nombre d’un million et les protestants de 33,000. Les premières missions évangéliques arrivèrent dans le pays en 1807. Mais au Vile siècle déjà il existait une communauté chrétienne fondée par les Nestoriens. Au XIVe siècle, le pape érigea à Péking un archevêché qui disparut déjà en 1363. Grâce aux missionnaires Ruggiero et Ricci, qui, fins diplomates, conservaient les formes extérieures de la religion des Chinois, les Jésuites prirent pied à Péking et à Canton, de 1580 à 1601. Un jésuite allemand, Adam Schell, jouit même, en 1644, d’une grande influence sur le premier empereur de la dynastie mandchoue.
Les Dominicains et les Franciscains, arrivés vers la fin du XVIIe siècle, furent loin d’obtenir le même succès. Jaloux des Jésuites, ils accusèrent ceux-ci auprès du pape, d’avoir abjuré la doctrine pure. Les enquêtes faites à ce sujet amenèrent l’empereur, en 1718, à prononcer l’expulsion de tous les ordres religieux, sauf les disciples de Loyola. En 1815 commencèrent des persécutions contre les chrétiens; elles ne finirent que lorsque tous les catholiques eurent quitté le pays sur l’ordre de l’empereur Khien-lung. Ce ne fut qu’en 1844 que, sur l’initiative de la France, le gouvernement permit aux Chinois d’embrasser le christianisme

Dans le courant de l’été 1900, la chasse aux chrétiens recommença plus cruelle que jamais, et avec elle, celle aux étrangers. Les morts même n’échappèrent pas à la fureur des Boxers. Il y avait, à l’ouest de Péking, un cimetière dans lequel, depuis trois cents ans, la société de Jésus ensevelissait ses frères.
Sur les tombes s’élevaient, emblèmes du «Céleste Empereur», dès dragons, des chimères, des tortues en marbre et des colonnes. Tous ces fiers monuments furent détruits, les ossements arrachés des sépultures, réduits en miettes et brûlés.
Les troubles commencèrent par l’incendie des missions russes et américaines, suivi bientôt de la destruction des autres et de la démolition des deux églises catholiques anglaises et d’une vingtaine de chapelles.
Dans tout l’Orient, l’opinion publique est hostile à l’Eglise et aux missionnaires auxquels on reproche leur manque de tact dans leurs tentatives d’imposer leurs croyances à un peuple d’une culture aussi antique que celle du peuple chinois, et que l’on accuse d’avoir, par ce fait, provoqué les troubles. Je ne puis me prononcer là-dessus. Mais ce qui est certain, c’est que les missionnaires expièrent les fautes commises, par la perte de tout ce qu’ils possédaient, par les tortures et la mort. Quant aux Chinois convertis, évangéliques ou catholiques, il n’y a qu’une voix pour dire le courage serein avec lequel ils endurèrent le supplice des martyres, quand le plus petit retour à leur ancienne croyance les aurait sauvés. On évalue à 15,000 le nombre des Chinois morts à Péking pour la foi chrétienne.
Il me reste à parler de la ville de Péking dont l’histoire remonte à quelques milliers d’années. Au lieu même où s’élève la ville, il y avait, en l’an 1121 av. J.-C. une colonie de Tartares dont les princes régnaient sur la Chine septentrionale.
Lorsque les Mongols, qui succédèrent aux Tartares, furent chassés par les Chinois soulevés, le premier souverain de la dynastie Ming transféra la capitale à Nanking. A cette époque Péking était beaucoup plus étendu qu’aujourd’hui. Marco Polo fait une description enthousiaste de l’éclat et de la beauté de cette ville. Yun-Lo, troisième membre de la dynastie Ming, revint dans l’ancienne capitale qui dès lors s’appela Péking, c’est-à-dire «résidence du nord», par opposition à Nanking «résidence du sud ». En 1419 on commença les travaux d’enceinte; ils furent terminés en 1544. Les murailles du côté sud sont beaucoup plus basses que les autres. Le mur de Péking a 331/2 kilomètres de pourtour.
Le nombre des habitants ne correspond cependant pas à la superficie de la ville, car une bonne partie du terrain est inoccupé. On peut difficilement indiquer un chiffre exact: peut-être 500,000 âmes.

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Sources : Wikipédia, B.N.F, DP