Bas nylons et un disque à en perdre son scalp

Retournons vers une de ces chansons qui a une histoire et qui est un monument d’inspiration pour un tas de musiciens. Elle se situe exactement dans le même contexte que celui vu dans un article précédent au sujet des musiciens anglais qui n’arrivent pas à s’exporter sur le continent américain à l’âge d’or du rock and roll.  La chanson qui nous intéresse en est encore une belle illustration.

Jerry Lordan (1934-1995) fut un compositeur interprète anglais qui enregistra quelques disques au succès modéré à partir de 1959. Mais son atout le plus évident est la composition. En 1959, une de ses chansons interprétée par Anthony Newley est un succès anglais troisième au hit parade. Mais le truc qui va le rendre définitivement célèbre ne sera pas enregistré par lui, il s’agit d’un instrumental, car il n’y a pas de paroles. Dans un premier temps, il le propose à un guitariste anglais qui vient d’avoir un gros tube avec un arrangement de « Guitar Boogie », Bert Weedom. Il l’enregistre, mais Lordan n’est pas entièrement satisfait de la manière dont il l’a enregistrée, et on pourrait ajouter qu’il a raison. Lors d’un concert, il aborde le bassiste et leader des Shadows, qui est alors Jet Harris, et lui parle de cette chanson. Celui-ci en discute avec ses collègues, la mélodie leur plaît et il se pressent de l’enregistrer dans une version nettement meilleure. Ce disque qui va faire trembler le monde entier s’appelle « Apache », il donnera à une multitude d’adolescents l’envie de jouer de la guitare.

Les Shadows sont déjà connus pour être les accompagnateurs de Cliff Richard, mais sous l’appellation des Drifters, nom qu’ils devront changer pour Shadows (Ombres), car il existe aux USA un groupe qui opère sous cette identité et qui est en passe de devenir très célèbre. Sous le nom d’origine, ils ont enregistré un single avec deux instrumentaux  « Driftin’ / Jet Black » qui n’est pas une éclatante réussite au niveau du succès. Les deux titres figurent aussi dans des versions différentes sur le premier album live de Cliff Richard. Mais avec la publication de « Apache », les choses vont littéralement changer et faire d’eux des vedettes à part entière. Cela inaugure un cas assez rare dans le showbiz, la vedette et les accompagnateurs qui font la course pour être no 1 au hit parade au fil des années. Après sa publication avec en face B la solide reprise d’un air traditionnel arrangé par le guitariste Bill Sheperd « Quatermaster’s Stores », le disque est no 1 pendant cinq semaines en Angleterre. La version de Bert Weedom est publiée dans la foulée, mais devra se contenter des restes. Ce titre qui deviendra un des rocks instrumentaux les plus célèbres du monde, rendra quelque peu la monnaie de sa pièce aux Shadows, car c’est une autre version que la leur qui aura les honneurs du hit parade américain où elle manquera d’une marche la première place, celle enregistrée par la guitariste danois Jörgen Ingmann.

En France, la disque fut publié en EP avec les titres du précédent 45 tours instrumental. Il existe une reprise chantée par Orlando, le frère de Dalida, qui devient « L’Amour Fait La Loi », un truc très kitsch. Evidemment elle fera partie du répertoire d’innombrables groupes amateurs et les versions enregistrées ne se comptent plus. Avant d’êtres supplantés par les Beatles, les Shadows seront vraiment le groupe anglais qui servira de modèle à tous les débutants, car leur succès ne s’arrêtera pas à cette première réussite.

La publication française de 1960. Les premières éditions ont le logo du disque vert, les suivantes rouge. Ce montage photographique servira aussi pour un EP français des Ventures (ci-dessous)

Ironie du sort, en 1963 en plein début de Beatlemania, deux anciens membres des Shadows qui participèrent au fameux enregistrement, Jet Harris et Tony Meehan, détrônèrent de la première place du hit parade leur anciens compères avec une autre composition de Jerry Lordan « Diamonds ».

Un des clips où les Shadows jouent leur fameux hit en playback. Je pense que le réalisateur a voulu donner un aspect un peu « mauvais garçons » au groupe plutôt assez édulcoré sur les pochettes de disques.

Même Jeff Beck…

Bas nylons autour d’un hit

Après l’avènement du rock and roll, l’Amérique domina le genre pendant plusieurs années, ses idoles étaient pratiquement intouchables. Par effet de miroir et aussi pour des raisons culturelles, l’Angleterre accueillit à bras ouverts les stars américaines. De nombreux rockers anglais essayèrent de le relayer sur le plan national se contentant pour la plus part de reprendre des hits américains avec un certain succès. Le premier a obtenir un tube avec un production locale fut Tommy Steele en 1956 avec « Rock With The Caveman », inspiré de Bill Haley. Pendant quelques années, il eut du succès, mais dans un style qui fut plus proche de la variété que du rock. En 1958 apparaît Cliff Richard, il réussit à créer des classiques du  rock and roll purement anglais comme « Move It » ou « Dynamite », mais lui se tourna assez vite vers une musique plus édulcorée. Il fut suivi l’année d’après par Johnny Kidd qui ajouta encore deux classiques « Please Don’t Touch » et surtout « Shakin’ All Over », la seule création de cette veine a avoir été no 1 au hit parade anglais. Il y eut aussi Billy Fury, qui est plus à considérer un tendre qu’un méchant rocker. Le point commun de tous ces artistes, c’est qu’ils n’ont jamais eu le moindre succès aux USA,  ils y sont pratiquement inconnus. Il fallut attendre 1962 pour qu’un disque purement anglais, dérivé du rock and roll, soit no 1 là-bas. Voici l’histoire de cette chanson.

En général, les maisons de disques ont la main mise sur leur productions. Parallèlement, il existe des producteurs indépendants qui n’ont pas leur propre maison de publication, mais qui possèdent un studio d’enregistrement et qui vont proposer aux grandes compagnies leurs productions, une sorte de disque clé en mains. Celui du début des sixties en Angleterre et qui est resté le plus célèbre s’appelle Joe Meek. A l’époque qui nous intéresse il est déjà connu, ayant eu un no 1 en 1961 avec John Leyton (Johnny Remmeber Me). Il est plein de bonnes idées musicales et un habile compositeur, plus encore, on retrouve dans certains de ses enregistrements un son qui permet de l’identifier immédiatement comme producteur. Son studio d’enregistrement est assez simple, c’est un appartement et souvent lors des enregistrements les musiciens ne sont même pas tous dans la même pièce par manque d’une espace assez grand.

En 1962, alors qu’il regarde des images à la télévision sur le premier lancement d’un satellite de communication, il lui vient l’idée d’un instrumental qu’il baptise d’après le nom de ce satellite, Telstar. Il a justement sous la main un groupe monté de toutes pièces avec des musiciens de studio, les Tornados, qui servent aussi occasionnellement de groupe d’accompagnement pour Billy Fury Il a déjà fait une tentative avec eux, « Popeye Twist / Love And Fury », publié par Decca sans grand résultat. Une fois « Telstar » publié, le succès est presque immédiat. Il monte dans les charts et sa classe no 1 pendant plusieurs semaines entraînant des ventes qui se comptent par millions. Les USA ne sont pas en reste et lui accordent les mêmes faveurs, c’est le premier no 1 d’un artiste britannique issu de la vague rock and roll. Le titre est adoré autant par les jeunes que les personnes d’un âge plus avancé, il fait pratiquement l’unanimité et sa mélodie facile à retenir n’est pas étranger à cette attirance. En France, les Compagnons de la Chanson en feront une version vocale. Au niveau style, on remarquera la petite révolution dont il est le précurseur, un son spatial et aquatique qui sera présent dans bien des enregistrement suivants, la présence de bruitages en ouverture, et surtout un travail de studio avec l’art de trafiquer le son. On a de la peine à croire que cela a été enregistré et mixé dans un banal appartement On peut aussi voir les Tornados comme des ancêtres du disco.

Pochette de l’édition française fin 1962

La France a édité un 33 tous en plein succès des Tornados, ce qui ne sera pas le cas un Angleterre

Les Tornados devant l’Olympia à Paris en 1963

La suite de la carrière des Tornados fut plus nuancée, ils connurent encore un assez gros succès avec « Globetrotter », mais les titres suivants ne rencontrèrent que peu de suffrages. Finalement en 1966, le groupe se dissout, sans aucun des membres originaux encore présent dans la formation.

 

Bas nylons et une Potter avant Harry

Walt Disney ne fut pas le premier à créer un monde illustré dans lequel les animaux adoptaient des attitudes humaines. Bien avant l’apparition des ses personnages, une Anglaise du nom de Beatrix Potter (1866-1943), avait déjà créé et illustré des aventures dans lesquelles les animaux avaient la part du roi, ce qui la rendit célèbre de son vivant. Elle reste encore une référence dans ce domaine plus de 100 ans après. Contrairement à Disney qui stylisa ses personnages, elle les reproduit exactement, même s’ils portent des habits ou lisent le journal.

Elle est née dans une famille bourgeoise. Contrairement à la tradition qui veut que les enfants de riches aillent étudier dans un collège, elle reste à la maison. Elle ne manquera pourtant pas d’acquérir une solide culture générale. Son principal problème, c’est qu’elle s’ennuie et se réfugie dans un monde de rêveries. Lors de vacances au nord de l’Angleterre, elle découvre la nature et c’est le coup de foudre. Elle en tombe amoureuse et en étudie les comportements, les habitants, les végétaux. Servie par un joli coup de crayon, elle dessine des planches sur les champignons qui serviront par la suite à l’illustration de livres sur le sujet, c’est encore le cas aujourd’hui. Petit à petit, elle se fait une réputation de naturaliste en réalisant des observations scientifiques, notamment sur les champignons et les lichens,  mais peine faire reconnaître ses travaux. Le milieu scientifique anglais est très fermé, voire interdit aux femmes. Mais sa célébrité viendra des histoires qu’elle imagine et illustre pour les enfants en mettant des animaux en scène notamment Peter Rabbit, notre Jeannot lapin à nous. Elle commence timidement en 1890, en créant des cartes de voeux animalières. A sa grande surprise, elles sont éditées en Allemagne. Le fils de sa gouvernante étant convalescent, elle invente une histoire avec des lapins, dont elle tirera un livre plus tard. Même si elle s’adresse à des enfants, elle refuse d’employer des mots trop simples, prétextant que c’est un moyen de les éduquer et de leur inculquer un language plus élaboré. Un premier recueil est mis en forme, mais ne trouvant pas d’éditeur, elle choisit de l’éditer elle-même avec des illustrations en noir et blanc. Cette publication va à contre-courant des habitudes de l’époque, format plus petit, illustrations prenant nettement le pas sur le texte, elle préfigure la BD d’aujourd’hui. Les 250 exemplaires de sa complication sont rapidement épuisés, il paraît que le célèbre Conan Doyle en achètera pour ses enfants, et un second tirage est mis en route. Un éditeur qui l’avait précédemment ignorée s’intéresse enfin à son travail et une édition, en couleurs cette fois, sort en 1902. Le succès définitif viendra rapidement et traversera même l’Atlantique où des éditions illégales verront le jour pendant quelques temps.

Elle a maintenant 36 ans et vit toujours chez ses parents, mais grâce à ses droits d’auteur, elle peut s’émanciper et s’acheter une ferme près de Carlisle dans le nord de l’Angleterre en 1905. Durant les 10 années suivantes, elle étoffera son univers avec plus de 20 livres et en créant de nouveaux personnages, tant par le texte que par le dessin, qui viendront étoffer la famille des lapins. Sa vie personnelle est marquée par la perte tragique de son fiancé, son éditeur mort de leucémie, en 1905. Elle ne se mariera qu’à l’âge de 47 ans, et avec son mari qui est aussi un amoureux de la nature, elle se consacrera principalement à l’élevage de moutons. Elle restera assez discrète sur sa carrière d’auteur et d’illustratrice et de business woman, bien qu’elle soit définitivement célèbre et encore admirée aujourd’hui.

Sources Gallica, BNF, DP

Bas nylons et les nouvelles des vainqueurs

Il y a cent ans, le guerre 14-18 arrivait dans une phase décisive. Rien n’était encore joué, mais le général (pas encore maréchal) Pétain a encore de cartes à jouer dont une fut décisive au mois de juillet et qui sera le début de la déroute allemande. Nous savons tous que le fin de la guerre de manière officielle fut agendée le 11 novembre après la capitulation des Allemands. Les alliés se transforment alors en armée d’occupation sur le territoire allemand. Une tradition très ancrée dans l’armée fut l’édition de journaux dits de tranchés. Sorte d’organe plus ou moins sérieux destiné à maintenir le moral des troupes et mettre en évidence le moindre fait glorieux, même s’il ne consiste qu’au sauvetage d’un poulailler. Tout est bon et permis, du moment que ces journaux ne transmettent pas des informations d’ordre stratégique ou du domaine secret. Souvent ils paraissent avec des moyens disparates, le plus souvent archaïques, mais l’effort est présent. Tout soldat sachant manier un peu le français, quelquefois de véritables journalistes mobilisés, se mettre en quatre pour donner un semblant de vie à ces feuilles de choux. Quand l’armée française commence d’occuper l’Allemagne, il n’y a pas de raison de cesser cette tradition. Les forces d’occupation sont bien évidemment composées de soldats pour qui cette situation est un prolongement de la guerre, il sont encore loin de leur foyer, dans un des lieux qui manquent encore un peu tout. Voici quelques extraits du Bataillon désarmé, qui se réclame comme le premier journal français imprimé en Allemagne. A la fois sérieux, diable on a « gagné » la guerre, et un peu déconneur. Il résume assez bien l’ambiance de l’armistice, avant et après. Le numéro consulté a été publié le 11 décembre 1918.

Tous les articles sont cliquables pour une meilleure lecture

 

Source Gallica, BNP, DP

Bas nylons et encore la bande des six nez

Je continue ma présentation dans ce que je considère comme des chef-d’oeuvres de la BD.

60 aventures de Modeste et Pompom – Collection du Lombard 1958. Valeur d’une édition originale 100-150 euros.

Franquin, qui dessine aussi Spirou, se fâche avec les éditions Dupuis qui publient son héros. Il est naturellement accueilli les bars ouverts par Tintin et signe un contrat de 5 ans. Entre-temps, il se réconcilie avec son éditeur et retourne chez Dupuis. Le voilà obligé de dessiner deux séries pour deux journaux différents. Pour Tintin il créé Modeste et Pompon, une histoire par page, série humoristique qui ne manque pas de pep. Pour mener de front ces deux séries, il s’adjoindra les services de Gosciny et Greg. Avec ce dernier, on trouvera quelques situations qu’il reprendra pour son héros Achille Talon qui’il créera un peu plus tard, notamment les conflits de voisinage. Un des charmes de Modeste et Pompon réside dans le fait que c’est un cliché de la vie à la fin des années 50. On y est déjà un peu matérialiste, on veut du superflu et on aime bien un certain confort. Dans les histoires, rien n’est vraiment clairement identifié au niveau du rôle joué par les personnages. Modeste est un peu mégalo, on ne sait pas trop comment il gagne sa vie, bien qu’il semble parfois chercher du travail. Sa compagne Pompon est encore plus ambiguë, elle semble être sa petite amie, mais elle est habillé comme une jeune fille, ou alors c’est une femme en minijupe bien avant son avènement. Le troisième personnage très présent est le fameux Félix, qui vend de tout et teste modeste comme premier client, en rusant parfois pour faire une affaire. On trouve aussi les trois petites pestes qui sont les neveux de Félix et qui ne manquent jamais l’occasion de faire des dégâts. On ne peut passer sous silence les voisins, Monsieur Ducrin, tantôt charmant mais les plus souvent irascible, Monsieur Dubruit, le voisin sans gêne. Les dessins de Franquin sont magnifiques, les décors imaginés dans un style très moderne, c’est Ikea avant l’heure. Et avant tout c’est drôle et savoureux. Libéré par Tintin après avoir dessiné plus de 180 pages de gags, la série sera reprise avec un certain charme par Dino Attanasio.

Les enquêtes du colonel Clifton – Collection Jeune Europe 1961.  Valeur d’une édition originale 50-75 euros.

Macherot a toujours été réputé pour son dessin animalier, mais il est aussi indécis sur la longévité de ses héros, il aime bien en changer. Abandonnant pour un temps Chlorophylle, il créé le colonel Clifton, par ailleurs aussi chef scout sous le nom de Héron Mélomane. Il dessinera trois aventures avant que la série soit reprise par d’autres. C’est un personnage bien humain dont les aventures se situent en Angleterre avec une ambiance très British, pluie, thé, héros qui fume la pipe. On peut aussi constater que l’humour à la Macherot est sans doute plus évident ici que dans les séries précédentes. Il est vrai que l’on aime assez bien rire des Anglais, surtout s’ils se comportent tout à fait comme ils ont l’habitude de la faire. Le dessin, quant à lui, est du pur Macherot, ambiance, détail, situations. Cette ouevre n’est est pas moins aussi importante que le reste de ses contributions à la BD. C’est différent, mais réussi et ça se lit avec une réel plaisir.

La Patrouille des Castors – Le hameau englouti – Dupuis 1961. Valeur d’une édition originale 50-75 euros.

Avoir dessiné une série d’albums avec des scouts peut semble aujourd’hui bizarre, mais dans les années 50, ce n’était pas plus étrange que de dessiner des aventures d’anticipation.. C’est encore un Belge qui en a eu l’idée, Michel Tack dit MiTack (1927-1992). Quand il décide de créer ses Castors, il a déjà un assez long passé de dessinateur derrière lui. La Patrouille des Castors sera son oeuvre en quelque sorte la plus immortelle. Des dessins magnifiques, des histoires bien ficelées, feront toute la saveur des ces aventures. J’ai choisi Le Hameau Englouti, car c’est celle où je suis resté le plus scotché, et la première que j’ai lue. L’intrigue autour d’un barrage en construction qui va inonder une vallée et un village dont une des maisons recèle un terrible secret, a de quoi tenir en haleine. L’apparition d’une sorte de vagabond un peu fou et d’un évadé accusé à tort de meurtre, vont aiguiller les Castors sur la piste de la vérité. C’est presque un polar et c’est aussi un peu documentaire, car la construction des barrages était assez fréquente après la guerre et des vallées disparaissaient sous les eaux. C’est un must comme on dit aujourd’hui.

Chaminou et le Khrompire – Dupuis 1964 . Valeur d’une édition originale 75-100 euros.

A son passage de Tintin vers Spirou, Macherot doit abandonner Chlorophylle et trouver un autre héros. Il se lance dans la création de Chaminou, un chat agent secret. Avec ce personnage, il parodie un peu ses créations précédentes et l’île de Coquefredouille dans laquelle son héros, Chlorophylle, a connu de nombreuses aventures. Ici on n’est plus dans une île ignorée des hommes, mais carrément sur une autre planète, la Zoolande. Bien évidemment, les animaux vivent comme les hommes, à la différence près qu’ici les carnassiers côtoient les herbivores, ce qui pose quelque problèmes. L’île est gouvernée par un roi, un lion bien évidemment, qui mange des pâtes et boit des bouillons de légumes, comme tous ses administrés. Manger ses semblables est un crime sévèrement puni par la loi. Justement pour cette première enquête, Chaminou aura la lourde tâche de démasquer une bande d’irréductibles mangeurs de viande, secondé de manière très inefficace par son écervelée de secrétaire, Zonzon, qui rêve de devenir une vedette. C’est sans nul doute un chef d’oeuvre de Macherot, qui reprend son dessin original très fouillé qu’il avait abandonné dans les dernières aventure de Chlorophylle. Le décor est résolument plus moderne qu’à Coquefredouille qui vivait encore un peu à l’ancienne, gratte-ciels, autoroutes, néons, apparaissent dans le décor. Chaminou conduit de superbes bagnoles qui pourraient être des Porsches, contrairement aux vieux tacots qu’empruntaient Chlorophylle. Malheureusement cet album fut assez décrié à sa publication, tout en récoltant des éloges par ses adorateurs. Il fallut un quart de siècle pour voir de nouvelle aventures de Chaminou, repris par Olivier Saive avec une collaboration partielle de Macherot pour les scénarios.


Johan et Pirlouit – La guerre des sept fontaines – Dupuis 1961. Valeur d’une édition originale 300-400 euros.

Pierre Culliford dit Peyo (1928-1992) restera comme un créateur très original dans la BD. Pas tellement par son dessin qui est assez classique parmi l’école belge dont il est issu, mais par les personnages qu’il a créés. On peut en noter deux qui sont à ranger dans un classement qui touche à l’imaginaire pur, Benoit Brisefer et bien sûr les Schtroumps. Johan et Pirlouit sont plus traditionnels bien que dans l’histoire des sept fontaines, ils rencontrent un véritable fantôme plutôt sympathique. L’aventure se passe au moyen-âge. Obligés de se réfugier dans un château en ruines, ils font la connaissance d’un ancien seigneur des lieux, condamné à sa mort à errer pour l’éternité dans son château, sauf s’il répare le mal qu’il a fait durant son règne. De son vivant, aimant trop le vin, il fait un pacte avec une sorcière pour que des sept fontaines de son royaume jaillisse du vin à la place de l’eau. Il pourra enfin se reposer lorsque l’eau jaillira à nouveau des fontaines. Avec l’aide des deux héros qui vont l’aider, aussi avec un coup de main des Schtroumps qui apparaissent dans cette aventure, il pourra enfin réparer sa faute et son âme se reposer définitivement. Je me souviens très bien de la première fois où j’ai découvert cette aventure, j’étais au bord de la mer en Italie, et j’ai adoré. Je dois dire que j’ai toujours aimé les histoire de fantômes et les lieux hantés, et celle-là est plutôt est sympa avec ce revenant qui ne manque pas d’un certain humour. C’est le genre d’albums que j’aime à relire.

Blake et Mortimer – SOS Météores – Collection du Lombard. Valeur d’une édition originale plus de 1000 euros. Edition Dargaud 50-75 euros.

Blake et Mortimer – Le piège diabolique – Collection du Lombard 1961. Valeur d’une édition originale 400-500 euros.

Il faut revenir à E.P. Jacobs, car il est certainement le dessinateur qui compte parmi les plus adulés. J’ai choisi de coupler deux albums, car le second est plus ou moins la suite du premier, bien qu’ils puissent se lire indépendamment. On peut considérer EP Jacobs comme un auteur et dessinateur de science fiction, mais avec lui, ce qu’il y a d’intéressant c’est que c’est souvent assez plausible et qui sait un jour cela deviendra en partie une réalité. Prenons les albums séparément.

SOS Météores est encore aujourd’hui pas mal d’actualité. On parle de changement climatique, avec cet album on est en plein dedans. Ici, ce n’est pas la nature qui se fâche par vengeance, mais sous l’impulsion d’un savant qui a trouvé le moyen de maîtriser la météorologie avec une machine qu’il a mise au point. Sans être dans les secrets gouvernementaux, je croirais bien volontiers que ce problème est ou a déjà été étudié. Quoi de mieux en effet que de mener une guerre invisible en envoyant sur un pays ou un continent toutes les catastrophes climatiques possibles. D’ailleurs Jacobs s’inspire d’événements météo inhabituels qui causèrent des dégâts sur l’Europe dans les années 50. Les discussions de comptoir n’hésitaient pas à avancer qu’une possible volonté humaine était derrière cela, on est justement en pleine guerre froide. Cet album est particulier, car il n’est fait que de déchaînements atmosphériques tout au long de l’histoire, pas le moindre rayon de soleil. Inondations, tornades, grêles, orages s’alternent sans arrêt. Bien sûr, les héros, surtout Mortimer, se doutent bien de quelque chose, et un série d’indices va les amener à découvrir qui est derrière cela et détruire ce laboratoire infernal capable de détraquer le temps. C’est absolument passionnant de bout en bout, les décors sont splendides et reproduisent certains lieux réels, sauf évidemment pour les faits qui s’y déroulent.

Comme je le disais en introduction, le second album est plus ou moins la suite du premier. Le savant qui avait imaginé la machine à dérégler le climat a survécu à la destruction de son labortoire. <complètement irradié psr des rayons mortels, il a encore le temps de mettre au point une autre invention avant de mourir, un machine à voyager dans le temps. Il la lègue par testament à Mortimer et celui-ci se rend sur les lieux où se trouve la machine. Par un enregistrement sonore, il explique le fonctionnement de cette machine et Mortimer la met en marche. Ce qu’il ne sait pas, c’est que c’est un vengeance du savant, et que si la machine peut réellement voyager dans le temps, il l’a piégée de manière à ce que Mortimer ne puisse jamais revenir au temps présent, condamné à errer dans les dédales du temps. Il va alors se promener dans le passé, quelques millions d’années avant l’apparition de l’homme et se trouve confronté à quelques sales bestioles qui veulent sa peau, des espèces de libellules à peine plus petites que des hélicoptères, des tyrano machins grands comme des immeubles de cinq étages et toutes sortes de créatures aussi paisibles qu’un crocodile auquel on aurait marché sur la queue. Bref ce n’est pas l’endroit pour faire du camping. Reparti dans sa machine, il séjourne brièvement au moyen-âge où il rencontre une charmante demoiselle à laquelle il donne un coup de main. Le voyage continue, mais cette fois dans le futur, et il finit par arriver en l’an 5060. Le monde que Jacobs imagine dans ce lointain futur n’est pas inintéressant et il n’est pas impossible qu’il aie vu juste pour certaines idées sortie de son imagination. D’autant plus que 60 ans après la création de son histoires, certains gadgets font déjà partie de notre vie quotidienne. Une montre sur laquelle apparaît un visage et qui donne des ordres, ça ne vous dit rien? Et ces espèces d’appareils qui sont capables d’envoyer des rayons mortels et de vous surveiller dans vos déplacements, ben oui des drones. Pour l’instant ils n’envoient pas encore de rayons mortels, mais on peut supposer qu’il ne faudra pas attendre 5060 pour que cela devienne une réalité. Il y a aussi une allusion au cinéma en trois dimensions. Au point de vue des dessins, c’est encore une fois une merveille. Quant Mortimer arrive dans le futur  et se trouve dans un endroit où tout est dévasté, un fouillis inextricable, avec des rames de métro dans le vide, des écritures bizarres sur les panneaux indicateurs et qui ressemblent à du français déformé, on vit vraiment un moment d’anthologie. Un superbe et passionnant voyage.

Bas nylons et châtiments

 

C’est la fameuse histoire du cortège des cocus qui ne peut être organisé car il n’y aurait personne pour les regarder passer.

Il n’y a pas si longtemps l’adultère était encore un délit, il n’est dépénalisé que depuis 1975. Toutefois le délit existe toujours, mais il sert de base pour attribuer les torts à l’un ou à l’autre  quand cela peut poser des problèmes juridiques, notamment la garde des enfants s’il y en a. Selon les pays, la juridiction est plus ou moins large dans l’appréciation d’un adultère. De plus en plus de pays accordent un divorce sur simple consentement mutuel. L’Italie a longtemps tergiversé sur les cas de divorce suite à un adultère, ceci pour des questions religieuses, le catholicisme a encore de la peine à se faire à l’idée du divorce. Il peut arriver qu’un prête refuse un mariage si l’un des conjoint est divorcé. De même, un divorcé est en principe excommunié. Toutefois, ce principe a toujours été très élastique au fil de siècles, il n’y a qu’à regarder l’histoire des rois de France à travers l’adultère et les répudiations.

L’adultère est vieux comme le monde, du moins depuis que le mariage existe. Au temps des cavernes, je en sais pas ce qu’il en était vraiment des relations entre l’homme et la femme, mais on peut supposer que les écarts de conduite existaient déjà. Cette notion de fidélité est très vaste dans le domaine du vivant. Chez certaines espèces, l’accouplement ne sert qu’à la reproduction, chez d’autres on note une certaine longévité dans les couples, qui peuvent rester ensemble plusieurs années. Chez les oiseaux, le couple est pratiquement une nécessité, l’un doit chasser, l’autre couver. Chez l’homme, pendant des siècles et surtout chez les gens de moyenne ou petite condition, la famille a été le fondement principal pour perpétuer l’espèce avec des notions assez variables quant à la fidélité à travers ce couple. Pour la noblesse, on fait surtout des enfants pour asseoir sa position, pour que les biens restent dans la famille. Ce qui ne veut pas dire que l’on n’y trouve pas de couples fidèles, mais les cas d’infidélité sont certainement bien plus nombreux.

Dans les civilisations qui occupèrent la vielle Europe et les alentours, pendant très longtemps et notamment pour des questions religieuses, l’adultère a été réprimandé avec plus ou moins de rigueur. La religion avait son influence, mais les décisions des seigneurs ou rois sur le sujet pouvait s’écarter complètement des préceptes de l’église. En règle générale, les nobles s’affranchissent volontiers du péché d’adultère, c’est juste bon pour le peuple. On considère même que c’est un honneur si sa femme finit dans le lit du roi. On se souviendra du marquis de Montespan, dont sa marquise de femme était une des favorites de Louis XIV, qui fut un des rares à ne pas goûter à ce privilège. Il alla même jusqu’à copuler avec des prostituées en espérant qu’elles lui refilent quelques souvenirs encombrants afin qu’elle les transmette au roi soleil.

Un numéro de Détective de 1937, fait le point sur l’évolution des châtiments engendrés par l’adultère au cours des siècles, c’est même assez intéressant. Lors de sa parution, l’adultère était encore un délit, mais certains durent se dire qu’il l’avaient échappé belle…

 

Bas nylons et un peu d’humanité

L`Humanité est un des journaux qui a le plus empêché le patronat de tourner en rond. Il est fondé en 1904 par Jean Jaurès, assassiné en 1914 et sans doute un des plus intègres politiciens que la France ait connu, si ce mot veut dire quelque chose en politique. D’obédience socialiste au départ, il adopta une ligne communiste après la première guerre mondiale. En comparant l’actualité pour un événement identique, on constate bien évidemment que la chose est traitée différemment s’il s’agit d’un journal de gauche ou de droite. Il faut bien admettre que l’information est traitée de manière plus détaillée dans un journal de gauche, surtout si un quelconque patron ou bourgeois peut être mis en cause. A l’inverse, un journal de droite sera plus succinct dans son information pour les mêmes raisons. On peut inverser la vapeur pour un fait dont la cause et l’effet relèverait de l’implication de personnes situées à gauche. C’est une guerre à coup de papier et d’imprimerie. Personnellement, j’ai toujours pensé que les politiciens sont tous plus ou moins tordus qu’ils soient de gauche ou de droite. Je crois que voter juste et pour ses intérêts relève plus d’un étude psychologique du candidat que de ses promesses électorales. C’est surtout là qu’il faut être vigilant et ne pas se laisser endormir par des belles paroles.  Pour le reste vous faites comme vous voulez…

J’ai choisi pour illustrer le propos, quelques extraits du L’Humanité du 23 mai 1908, donc sous la période Jean Jaurès. Un drame, une explosion, s’est produite à l’usine Say en plein Paris. Ce nom vous dira sans soute quelque chose, puisqu’il s’agitde la marque de sucre qui peut accompagner votre petit noir, plus connu après fusion sous le label Beghin-Say. Les journaux d’alors parlent de cette histoire, mais en se contentant souvent d’en tracer les grandes lignes, c’est la faute à pas de chance, circulez il n’y a plus rien à voir! En lisant l’article de L’Humanité, on apprend que ce n’est pas la première explosion et qu’il y a sans doute un problème récurrent dans la sécurité de l’usine et sans doute un immobilisme de la part du propriétaire. Plus loin, le journal stigmatise aussi l’attitude de la direction qui a ordonné de reprendre le travail peu après que le drame soit survenu. Ces faits ne sont pas mentionnés dans les autres journaux. Mais vu qu’il n’y a q’une victime et quelques blessés, pas de quoi en faire un fromage. L’article illustre bien par ailleurs ce que le journal pense de la condition ouvrière en 1908.

Quelques autres nouvelles diffusées par le journal

Pour ceux qui ne connaissent pas la céruse, c’est un composant que l’on employait notamment pour la fabrication de la peinture. Employé depuis des siècles, sa toxicité a été surtout mise en évidence à partir de 19ème siècle, car elle contient du plomb.  La présence de plomb dans l’organisme peut engendrer des maladies graves comme le saturnisme, nom dérivé de blanc de Saturne, autre appellation de la céruse. Il a fallu un long combat pour en limiter son utilisation et trouver des produit de substitution. C’est un peu l’amiante de l’époque.

Pour le reste, le journal se veut un journal comme les autres, avec la promotion de spectacles, de publicité. Il y a même les cours de la bourse, mais là c’est moins  à gauche.

Source Gallica, BNP, DP