En passant

Voyage début de siècle (52)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Chanteuse des rues japonaise

Suite du séjour dans ce pays à la fois poète et amateur de légendes.

Les nobles de rang moins élevé ne pouvaient songer à franchir le seuil du Shi-shin-den. Etablies à leur intention, 18 marches conduisant dans la cour et correspondant aux 18 classes qui séparaient les fonctionnaires du mikado, leur étaient réservées. Les simples courtisans n’osaient pas même se tenir debout sur la marche inférieure. On les appelait jige, c’est-à-dire vautrés dans la poussière.
Non loin de la salle du trône, le kashiko-dokoro, ou cabinet de la terreur renfermait autrefois le miroir de la déesse du soleil, Amaterasou, qui se trouve actuellement dans le sanctuaire d’Ise. Cet objet sacré joue un grand rôle dans l’histoire du mikado. Il forme avec une chaîne de cristaux de montagne et une épée les insignes de l’empire. Voici l’histoire naïve et bien humaine de ce miroir:
Amaterasou, la belle déesse du soleil, avait un frère méchant et morose. Un jour il la fâcha tellement, qu’elle s’en alla bouder à l’écart dans une caverne, dont elle ferma la lourde porte. Une obscurité profonde envahit l’univers. Perplexes et ennuyés, les dieux erraient à l’aventure. Ils finirent par s’assembler sur la voie lactée. Que faire? Leur incertitude était grande. Enfin ils résolurent d’exciter la curiosité de la déesse et de la contraindre ainsi à sortir de sa retraite.
Ils fabriquèrent un miroir aussi grand que le soleil et le suspendirent à un arbre en face de la caverne. Puis ils organisèrent une grande fête; les instruments firent rage,-les déesses dansèrent; tous s’amusèrent comme. des dieux. Amaterasou qui s’ennuyait fort, ne résista pas au désir de s’enquérir de ce qui se passait. Elle entrouvrit la porte. Son regard tomba sur sa propre image reflétée dans le miroir. Surprise, elle fit un pas en avant. Alors, sans qu’elle s’en aperçut, Taji-Karao, le plus fort des dieux, se glissa derrière elle, sortit la lourde porte de ses gonds, et entraîna la déesse, malgré sa résistance, hors de la caverne. Le soleil resplendit de nouveau dans l’univers. Amaterasou légua le miroir à son successeur, Jimmu Tenno, le premier mikado, en lui disant:
«Conserve ce miroir, c’est mon portrait. N’oublie pas que tu contemples mon image et ta dynastie vivra.»


Je parcourus ensuite les O-Gakoumonjo, chambres d’étude impériales où l’on donnait autrefois des conférences et où on faisait de la poésie et de la musique. Aucun meuble dans ces salles. A terre, comme partout au Japon, de belles nattes fines, et sur les cloisons à coulisses de merveilleuses décorations: animaux et fleurs. Chaque salle a eu son peintre et chacune porte un nom. Il y a la salle des oies sauvages, celle des chrysanthèmes, et nombre d’autres trop longues à énumérer. Avec quel goût artistique, avec quelle poésie et quelle vérité en même temps, ces ornements sont exécutés! Quel amour profond des merveilles de la nature s’y manifeste!
Ces dons qui caractérisent le Japonais sont un des côtés les plus attrayants et les plus aimables de cette nation. Lorsque les iris sont en fleurs, quand au printemps les cerisiers se couvrent d’une neige rosée et parfumée, que plus tard les lotus, la glycine, les chrysanthèmes déploient leurs toilettes somptueuses et brillantes, l’habitant de Nippon emmène sa famille et s’en va organiser des fêtes en l’honneur des fleurs.
«Lorsque les fleurs sont passées, rien ne leur pourrait rendre la vie. Cueille-les aujourd’hui encore, avant qu’il soit trop tard. »
Après le palais du mikado, le jardin impérial de Katsoura. Combien différente de la nôtre est la conception nipponne du jardin parfait et celle de la décoration fleurie d’un appartement! On réunit chez nous plusieurs espèces de fleurs en un bouquet serré qui fait penser à un chou-fleur multicolore, ou en une gerbe moins touffue où l’on s’efforce de marier les couleurs. La Japonaise, au contraire, place dans un vase une seule branche dont les corolles se dressent gracieusement sur une tige très haute garnie de toutes ses feuilles. Il y a toujours des fleurs dans les maisons, et l’on visite rarement des amis sans leur en apporter.
Par contre, les parcs nippons en manquent absolument; mais on y voit tous les arbres possibles, conifères et autres, différents de forme et de couleur. Parmi les arbres à feuilles, le plus répandu est le platane qui, l’automne, prend une teinte rouge caractéristique. Le parc de Katsoura a des collines et des chemins abrupts, des étangs artificiels dans lesquels des poissons rouges s’ébattent, des ponts voûtés en pierres, des ponceaux en bois, des matsous artistement taillés en forme de bateaux, de singes, de perroquets,-des lanternes en pierre et une quantité de pavillons. L’emplacement des kiosques aux toits bizarrement contournés, oùjadisla Cour tenait de gaies réunions en buvant du thé, est toujours choisi avec un goût parfait, dans un site pittoresque d’où l’on jouit d’une belle vue; chaque pavillon forme, dans l’ensemble harmonieux du parc, un petit tableau à part.
Au bord d’un étang, j’aperçus un grand radeau en bambou, le tsouki-mi-dai.
C’est ici que la princesse Katsoura venait avec sa Cour contempler le lever de
la lune derrière les grands pins.
L’astre des nuits est le thème favori des poètes japonais. Il ne faudrait pas croire toutefois qu’il soit permis de l’aborder à toute saison. Un poète qui se respecte ne chantera que la lune de septembre. Les poèmes dédiés à la pâle déesse ne sont en général pas d’un lyrisme débordant.


Contemplation de la lune d’automne.
0 lune d’argent, lune d’automne,
Je t’aime, tu es mon amie;
Je t’admirai dans la prairie
La nuit dernière,
Ce soir j’irai sur la rivière
Te contempler.
Bateau au clair de lune.
L’esquif léger s’abandonne
Au flot dormant.
Regarde, la lune d’automne,
Se lève, pâle, au firmament
Et sa clarté douce inonde
L’île au milieu de l’onde.

Hosutsuji Masaos, poète contemporain à Kioto.

J’ai emprunté ces exemples aux Bilder aus Japan d’Adolphe Fischer et je puise à la même source ce qui va suivre au sujet de la versification nipponne. Chose curieuse, les Japonais, si avides de nouveautés, se cramponnent à la tradition; encore aujourd’hui leurs modèles sont le Man-yowaka-shuet le Kokinwaka-shu, anthologies du huitième et du dixième siècles. On ne demande aux poètes ni originalité ni fantaisie. Quoi qu’ils chantent, nature, sentiments du cœur, héros historiques, tout sort du même moule.

Pour terminer parlons un peu de musique. A l’époque ou notre voyageuse découvre le pays, un musicien japonais, Rentarō Taki, met en musique un poème de Bansui Doi qui parle d’un clair de lune sur un château en ruines. Elle devient connue de tous les japonais et bien plus tard des amateurs de hard rock, grâce aux Scorpions qui la chantent sur le live enregistré à Tokyo en 1978. Je dois dire qu’à l’époque j’ai été bluffé quand j’ai entendu cette chanson et la voix magnifique de Klaus Meine.

A suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP

En passant

Voyage début de siècle (51)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Suite du séjour et quelques considérations sur la vie militaire au Japon, presque un rêve pour nos généraux occidentaux d’alors, et autres coutumes.

Si cette docilité absolue, cette soumission à la volonté supérieure est utile à l’enfance, elle l’est encore davantage plus tard, lorsque l’enfant devenu soldat doit servir la patrie. J’ai entendu des officiers allemands parler avec enthousiasme de l’obéissance et de la discipline sévère de l’armée japonaise. On n’entend jamais, sur les places d’exercice ou dans les casernes, un mot grossier, jamais une injure ni un juron. D’où vient cela? De l’éducation des enfants assurément, auxquels, dès le plus jeune âge, on apprend l’obéissance et le respect envers les parents.
Les premières semaines de service militaire doivent paraître encore plus dures au conscrit japonais qu’à nos jeunes paysans. Jusqu’à ce moment, son unique vêtement consiste en une longue et ample tunique — le kimono — des sandales et un mouchoir noué autour de la tête. Avant l’incorporation, le petit homme passait ses journées accroupi ou roulé en boule sur sa natte, comme un hérisson; le riz qu’il mangeait à l’aide de petites baguettes formait sa seule nourriture. Maintenant le pauvre garçon est emprisonné dans un uniforme collant; il doit apprendre à boutonner sa tunique et à se sangler; tout le jour, ses pieds sont serrés dans des souliers, et ses jambes dans des guêtres; une cravate empesée l’étrangle. Il faut qu’il apprenne à s’asseoir sur une chaise, à manger à une table, à dormir dans un lit, toutes choses à lui inconnues. Il lui est défendu de se jeter à quatre pattes, de grimacer et de s’insurger contre les ordres de ses supérieurs.
Kaisenberg fait une description impayable du recrutement des jeunes Japonais. «Un médecin de l’état-major assisté d’une commission décide si les futurs défenseurs de la patrie — ils se présentent dépouillés de tout vêtement — sont aptes ou non au service. Cette scène rappelle la cage des singes dans un jardin zoologique. L’un après l’autre, les petits hommes jaunes font leur apparition, courbés en deux par leurs grands saluts, grelottant de froid. Leurs lèvres murmurent craintivement: 0 seigneurs! soyez indulgents! Une révérence profonde du côté du commissaire — le tronc formant un angle droit, les mains posées sur les genoux — tandis qu’un son sifflant, le comble de la politesse, s’échappe des narines de la pauvre recrue. Le troisième acte de la soumission est la transformation du petit homme en tire-bouchon. Puis la main rude du médecin l’empoigne et le secoue à plusieurs reprises vigoureusement. Une dernière fois le pauvre garçon implore l’indulgence des supérieurs, en aplatissant ses mains sur ses côtés; enfin il se laisse passivement ausculter, tapoter, palper. Suivant l’arrêt, il continuera à cultiver la terre, ou endossera l’uniforme.» Les renseignements suivants sur l’armée et les soins médicaux sont empruntés à l’ouvrage de E. de Hesse-Wartegg, La Chine et le Japon.
Une fois acclimatés à la caserne, les conscrits ne sont pas malheureux. Ils dorment par escouade de vingt à trente dans une grande salle claire, bien aérée et tenue avec une propreté minutieuse. Chaque caserne a son infirmerie et son installation de bains, avec eau froide et eau chaude, dont les soldats peuvent user à volonté deux ou trois fois par jour. Il n’existe pas de salle de police, les cas d’insubordination étant de rares exceptions. La nourriture — trois repas — consiste en légumes verts, radis blancs, haricots et poissons secs. Toutes déductions faites, la solde s’élève à environ 2 yen (5 fr.) par mois.
Le corps des officiers mérite, paraît-il, toutes les louanges. Un grand nombre d’officiers ont servi dans les armées européennes et parlent le français, l’allemand et l’anglais.

On attache une grande importance aux soins à donner aux malades. Tous les médecins sans exception ont acquis leurs diplômes dans les universités européennes et, depuis 1877, la société de la Croix-Rouge travaille avec succès au Japon. Quoique organisée récemment, elle comptait, en 1897, plus de 28,000 membres et possédait, outre un revenu annuel de 200,000 francs, un fonds de réserve de fr. 1,250,000. Le couple impérial qui lui porte un vif intérêt contribue pour une grande part à sa prospérité. La Croix-Rouge japonaise n’exerce pas seulement son activité en temps de guerre, mais aussi en temps de paix. Les tremblements de terre très fréquents ne la laissent pas chômer. En 1891, elle a fondé un grand hôpital à Tokio.
Ayant obtenu une permission spéciale, je pus visiter les châteaux impériaux, en particulier le grand palais du mikado, dont les bâtiments en bois se cachent mystérieusement derrière de hautes murailles. Simple et sans faste à l’extérieur comme à l’intérieur, ce palais, qui fut plusieurs fois détruit par le feu, ne date que de 1854. Les demeures de la haute noblesse, des kuge, éparpillées jadis entre la muraille et le palais, ont disparu. Ces vastes cours désertes, cet ensemble inconhérent de constructions réunies sans aucun plan, semble-t-il, donnent une impression de désolation et d’abandon.
On me conduisit d’abord dans la salle du trône, le Shi-shin-den, ce qui veut dire halle de pourpre mystérieuse. Elle servait autrefois aux réceptions du jour de l’an et aux audiences. Il n’était permis qu’aux kuge et aux daimios d’y entrer; encore devaient-ils se tenir loin du trône, prosternés jusqu’à terre. Le mikado les recevait, assis derrière un rideau sur son trône en forme de tente. Aucun mortel n’était admis à contempler son auguste personne.

Rapides de Katsura-gawa

A suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP