En passant

Voyage début de siècle (46)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Hôtel à Minayoshita près du Fujiyama

Suite des péripéties sur la très difficile implantation du christianisme au Japon…

Ces circonstances favorables ne tardèrent pas à se modifier, par la fau,te des missionnaires eux-mêmes. Des ordres de moines violents, comme les Dominicains, les Augustins, les Franciscains, s’introduisirent à la suite des sages et habiles Jésuites. Non contents d’extorquer par la force ce que leurs prédécesseurs obtenaient par la persuasion et la charité, ces fanatiques heurtaient en toute occasion le sentiment populaire, par leur orgueil, leur amour du faste et leur passion de l’or. Les moines et les marchands portugais se firent si bien haïr, à cause de leur ingérence dans les affaires qui ne les regardaient pas, qu’en 1598, Jyeyasou, en montant sur le trône des shogouns, se déclara résolument contre les chrétiens qui, durant quarante années, furent persécutés; on les décapita, on les pendit, on les crucifia, on les plongea dans des étangs bouillants par milliers.
Tous moururent joyeusement pour leur foi et subirent leurs supplices avec courage. Leur héroïsme excita l’admiration, la pitié même de leurs bourreaux. Les seuls survivants, quelques familles errantes dans la montagne près de Nagasaki, continuèrent, cachés, à suivre leurs traditions religieuses. Il va de soi que tous les prêtres catholiques échappés au massacre durent quitter le pays. Quant aux Portugais auxquels, jusqu’à ce moment, l’empire entier était ouvert, ils furent confinés dans une petite île artificielle de la baie de Nagasaki, dont ils ne tardèrent pas à être chassés aussi, grâce aux Hollandais.
On verra plus tard comment.
En même temps que les persécutions contre les chrétiens se déchaînaient, une loi interdisait le commerce avec l’étranger. Sur toutes les montagnes, on construisit des tours d’observation gardées par des soldats. Un vaisseau s’approchait-il de la côte, des feux d’alarme s’allumaient sur les hauteurs environnantes et le débarquement était aussitôt empêché.
Dès ce moment, le Japon vécut en paix et relativement heureux. La fermeture des débouchés contraignit les indigènes à fabriquer eux-mêmes la plupart des objets fournis autrefois par l’industrie étrangère. En se perfectionnant dans les arts, en fouillant le sol de ses îles, la nation avisée eut bientôt trouvé les moyens et les matières nécessaires pour remplacer les produits essentiels venus autrefois du dehors.
Lorsqu’en 1876, la liberté de conscience fut de nouveau proclamée dans le pays, la mission catholique-romaine reprit pied avec les autres. Elle possède, à l’heure actuelle, un archevêque à Tokio, des évêques à Osaka, Nagasaki et Hakodate, et compte environ 54,000 adeptes. L’évangélisation se trouve à peu près exclusivement entre les mains de la société parisienne des missions.
La mission orthodoxe russe s’est construit une superbe cathédrale à Tokio; elle avait, en 1898, 23,900 membres. Je ne sais si les collisions entre le Japon et la Russie l’ont fait reculer.

Mon excursion dans la montagne ayant si bien réussi, je résolus de continuer à me tenir à l’écart du flot des touristes. On voyage au Japon avec une sécurité pour le moins aussi grande qu’en Europe. Descendue à Okitsou, petit village au bord de la mer, je commençai par faire le tour de la langue de terre ombragée de matsous qui a nom Mio-no-Matsubara. C’est à cet endroit qu’un auteur japonais place la scène d’un conte charmant intitulé Le vêtement de plumes, dont voici un résumé:
Un pêcheur, abordant sur la rive de Mio-no-Matsu-bara, trouva une robe en plumes. Heureux de sa trouvaille, il s’apprêtait à l’emporter, lorsqu’une belle fée apparut soudain et le pria de lui rendre son vêtement.
– Il m’appartient, et sans lui je ne puis rentrer dans la lune, où je fais partie de la suite des trente princes qui règnent dans ce corps céleste, lui dit-elle. Le pêcheur refusa d’abord. La fée pleura, supplia, et finalement promit de danser devant lui comme seuls les dieux savent danser. Cette proposition tenta le ravisseur qui finit par céder. Ayant remis sa robe, la sylphide se mit à danser sous les matsous, aux sons d’une musique céleste, tandis que des parfums enivrants remplissaient l’air. Puis un doux zéphir enfla ses ailes et elle s’envola, frôlant au passage la montagne Ashitaka, puis le dôme du Fuji, pour s’élever dans le ciel et disparaître à jamais aux yeux du pêcheur émerveillé.»
Mes deux coureurs m’amenèrent au galop à Shizuoka, après avoir passé devant le temple de Seikenji et traversé Ejiri, type de ces villes de province florissantes à l’époque où le Tokaido était l’unique route du Japon. Elle partage le sort de nos localités restées en dehors des voies ferrées: importantes et très fréquentées au temps des diligences, elles paraissent abandonnées à présent, et la vie y est restée stationnaire.
Je trouvai à Shizuoka un hôtel qui a des prétentions modernes, mauvais et plus cher que le grand hôtel de Yokohama.
Une course en jinrikisha, au temple de Kounozan, le lendemain, compensa le mauvais gîte.
La journée était splendide et je jouis pendant cette excursion. de la vue du Fuji-no-yama dans toute sa gloire. Une grande animation régnait sur tout le parcours. Des hommes, des femmes surtout, chargées d’une longue perche aux bouts de laquelle deux corbeilles, se balancent, apportent en masse à la ville du poisson et des légumes. Voici des recrues rentrant de l’exercice qui nous barrent le chemin. Ces petits hommes jaunes, en uniforme d’un blanc éblouissant, coiffés d’un casque garni d’un ruban jaune, ont l’air vigoureux et bien entraînés.
A chaque instant un facteur postal, chaussé simplement de sandales de paille, nous rejoint. Un peu plus vêtu que le messager des anciens daimios, dont on peut admirer le portrait ci-dessous, muni d’un sac postal dans toutes les règles, il arpente d’un pas aussi allègre que son prédécesseur la grande route du Japon. Dans les villes également, l’allure rapide des facteurs japonais me frappa. Le service postal est excellent. Tout ce qui m’était adressé me suivit partout, lettres et cartes couvertes de petits papiers portant, comme je présume, l’indication des bureaux de poste par lesquels elles avaient passé.



A suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP

En passant

Voyage début de siècle (45)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

La route de Tōkaidō en 1865

Suite des péripéties et on parle un peu de religions…

Arrivée à Kozou, je me retrouvai sur le Tokaido, mot qui signifie route de la mer orientale. C’est la grande artère du Japon; elle part de Kioto, ancienne capitale de l’empire et longe la mer, à l’est de la ville.
Deux fois par an, les anciens seigneurs féodaux, les daimios, prenaient le Tokaido pour aller à Yeddo porter leurs hommages et leurs présents au shogoun. A cette époque la route était bordée de villages et de maisons de thé; des arbres superbes ombrageaient la chaussée. Les daimios, au nombre de 255, formaient, avec leur suite armée, un interminable cortège. Pendant le trajet, l’étiquette était rigoureusement observée rigoureusement observée. Deux princes se rencontraient-ils, le plus pauvre — l’état de fortune de chacun, contrôlé par l’Etat, était publié — devait céder le pas à l’autre, descendre de son palanquin et se ranger modestement, avec tout son équipage, au bord du chemin.
Telle était la loi, jusqu’au changement de régime en l’année 1868 Quelques Anglais qui, en 1863, rencontrèrent sur le Tokaido le prince de Satsouma en firent l’expérience à leurs dépens. N’ayant pas obéi à la sommation de la suite princière qui leur enjoignait de descendre de cheval et d’attendre, l’un d’eux, Richardson, fut tué sans plus de cérémonie, tandis que ses compagnons tombaient grièvement blessés. Pourquoi tant de voyageurs prétendent-ils dédaigner les us et coutumes des pays étrangers?
Depuis 1889, une voie ferrée relie Tokio à Kioto. La distance, qui était autrefois de 12 à 13 journées, se franchit en 17 heures aujourd’hui. De Gotemba, au pied du Fouji, dernière station avant Kozou, on peut admirer tous les détails de la belle montagne, où quelques pèlerins réunis chantaient, en accompagnant leurs psalmodies du son d’une cloche suspendue à leur ceinture.

Je fis route pendant quelques heures avec un missionnaire allemand-américain qui me donna des renseignements sur la mission évangélique au Japon. Son récit me fut confirmé par ce que je lus plus tard sur le même sujet. La première communauté évangélique chrétienne à Yokohama date de 1872. Elle ne comptait que neuf membres. Les Japonais, si enthousiastes d’innovations, mirent d’autant plus d’empressement à se tourner vers la nouvelle foi, qu’ils espéraient entrer ainsi plus facilement dans le concert des nations civilisées. Des sociétés américaines de mission, puis, sur l’initiative d’un chrétien japonais du nom de J. H. Nishima, la fondation d’une université théologique à Kioto, la Doshita, enfin la création d’écoles méthodistes et la traduction japonaise de la Bible furent les premières œuvres d’évangélisation. L’action des femmes leur fut très propice. La faveur du christianisme atteignit son apogée il y a une vingtaine d’années. La nouvelle religion devint à la mode; il était de bon ton, dans les familles nobles, de placer les filles dans les écoles de missionnaires. Au début, la plus entière concorde régna entre ceux-ci et les Japonais. Mais l’âge d’or ne fut pas de longue durée. De 1889 à 1890, un revirement se produisit, et une grande hostilité, provoquée par les événements politiques, se déclara contre le christianisme. Les missionnaires japonais suivirent le mouvement patriotique et firent chorus avec ceux qui criaient: «Le Japon aux Japonais!» Ils entrèrent en conflit surtout avec leurs confrères américains. Une brochure publiée contre le christianisme, en 1893, par le professeur de philosophie Inoue Tetsujiro eut un grand retentissement. C’est une longue et amère philippique qui, malheureusement pour nous, contient beaucoup de vérités, telles que celles-ci: «Le christianisme ne rend pas les gens meilleurs; preuve en soit le nombre énorme de crimes qui se commettent dans les pays chrétiens. Londres et Paris en fournissent, d’après la statistique, bien plus que le Japon tout entier. Donc, puisque les chrétiens ont infiniment plus besoin que nous d’être améliorés, pourquoi nous envoient-ils des missionnaires? Ceux-ci feraient mieux de rester chez eux où l’ouvrage ne leur manquerait pas. S’ils possédaient une étincelle de patriotisme, tous leurs efforts tendraient à faire du bien à leurs concitoyens.»
Mon compagnon de voyage, le missionnaire, me disait aussi: «Si seulement les étrangers qui vivent au Japon ou ceux qui y voyagent secondaient mieux nos efforts! Combien s’adonnent ici à tous les vices, ce qui fait dire aux Japonais: Vous qui nous reprochez d’être immoraux, trompeurs, inconstants, ne nous donnez-vous pas les pires exemples?»
La propagation du catholicisme au Japon commença avec les Portugais arrivés dans le pays en 1543. L’équipage échoué dont j’ai parlé plus haut attira de nombreux colons auxquels les Japonais accordèrent l’hospitalité. Le commerce prit un grand essor; les Portugais gagnaient le cent pour cent.
Après les commerçants, les messagers de la foi. Le premier fut François de Xavier, un des fondateurs de l’ordre des Jésuites. Cet homme distingué gagna le cœur des Japonais par son humilité, son désintéressement, sa générosité, sa vie exemplaire; les conversions se comptèrent par milliers. Trois princes puissants adoptèrent la nouvelle religion dont les adeptes, dans l’espace de peu d’années, atteignirent le chiffre de 600,000. Lorsque François de Xavier quitta le Japon pour aller mourir, l’année suivante, en 1552, dans une île voisine de Macao, Tschang-Tchouen ou Saucian, son œuvre paraissait solidement établie au Japon.

La rivière Jakotsou-Gawa près de Miyanoshita

A suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP