Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.
Fin du périple dans cette région du Japon avec quelques observations sur l’art japonais. Dans un prochain article et prochaine étape nous irons à Kioto.
Au retour, mes coureurs me persuadèrent de faire un détour pour visiter Sengen, déesse des fleurs et de la montagne Fuji. Son temple, triomphe de la sculpture sur bois, me fit l’effet d’un lieu de plaisir, avec son jardin public, dans lequel des maisons de thé, des boutiques et des places de jeux pour les enfants offrent au peuple tous les divertissements imaginables. Ici, comme à Asakousa, des pigeons volent en tous sens, venant picoter le grain que l’on s’amuse à leur jeter.
L’après-midi, je continuai sur Nagoya. La voie ferrée suit le littoral, offrant des coups-d’œil enchanteurs sur la calme surface bleue pointillée d’innombrables petites îles verdoyantes. La pluie se mit malheureusement de la partie, et je dus entreprendre, enveloppée jusqu’aux yeux, le trajet de la gare à l’hôtel. Car, pour garantir le voyageur, les boys étendent sur la jinrikisha une espèce de capote à laquelle ils attachent une couverture en caoutchouc. On pourrait se croire à l’abri là-dessous, et pourtant une averse japonaise trouve moyen d’y pénétrer.
La pluie ne cessant pas, je ne trouvai rien d’autre à faire que de me rendre chez un artiste en cloisonné du voisinage. Cet art, dont on attribue l’origine aux Byzantins, fut introduit au XIVe siècle en Chine, et 200 ans plus tard au Japon, où il produit, surtout depuis quelques années, de pures merveilles. L’œil ne se rassasie pas de la délicatesse de nuance, des couleurs opaques ou transparentes, de la beauté et de la finesse d’exécution, des dessins qui représentent pour la plupart des plantes ou des animaux. L’un après l’autre, le vendeur sortait d’une boîte ses vases précieux, les dépouillait soigneusement de leur enveloppe de papier de soie et les déposait devant moi sur une table.
– Combien celui-ci? Je pense à l’effet que fera dans mon salon ce vase avec ses poissons dorés chatoyant sur un fond de mer bleue.
– Quatre-vingts yen.
J’en prends un autre qui me paraît plus modeste.
– Deux cents yen!
En soupirant, je renonçai à pousser plus loin les négociations. A l’heure qu’il est, je regrette de n’avoir pas fait l’emplette, tout au moins, d’un de ces petits objets.
Le lendemain, munie d’une lettre de recommandation que M. M. avait pu obtenir pour moi à Tokio, je me rendis au château, l’O-shiro, une des constructions les plus bizarres que j’aie jamais vues. Ce sont cinq maisons superposées qui vont se rapetissant en hauteur, avec un luxe inouï de toits retroussés entre lesquels des espaces blancs sont percés de petites fenêtres. Sur le toit supérieur, il y a deux dauphins dorés, dont l’un eut une singulière aventure. Envoyé en 1873 à l’exposition de Vienne, il fit naufrage avec le Nil de la Messagerie maritime, qui vint se briser sur le Mikomoto, écueil de la baie de Simoda. Ayant été, au prix de grands efforts, retiré de l’élément liquide, qui n’est pas celui qui convient à un dauphin d’or, il put rejoindre son camarade et parade de nouveau sur le château de Nagoya.

Entrée du temple de Gongen et Torii
Au Japon, on préfère à toute autre chose les objets d’art en laque; cette industrie est particulièrement florissante en ce moment et les prix atteignent des chiffres très élevés.
Tout en admirant le panorama grandiose qui se déroulait à mes pieds, j’avais escaladé les centaines de marches taillées dans le roc jusqu’à la terrasse du torii où un matsou sacré étend ses branches au loin. La vue splendide mérite cette fatigante ascension. Au pied de la colline se tapit le petit village de Nekoya avec ses rizières et ses champs de canne à sucre d’un beau vert clair; plus loin, derrière un promontoire, brille le miroir de la mer.
Ici, comme sur la montagne sainte, le premier bâtiment que j’aperçois sert de demeure au cheval sacré, simple figure en bois. A côté une fontaine, également sacrée, de laquelle un bonze me versa quelques gouttes dans la main, dans l’attente de l’obole traditionnelle. En général, la visite des temples n’est pas un plaisir bon marché; devant chaque sanctuaire se trouve un prêtre ou un individu quelconque qui fait payer ce que l’on a pu y voir. Ces appels à ma bourse me parurent toutefois moins désagréables que l’obligation de me déchausser à chaque instant, ce qui, par la pluie surtout, est une vraie corvée.
Un dernier escalier, et j’arrive à la Tour des tambours, pagode qui avait anciennement cinq étages; le shintoïsme, par principe, en a supprimé quatre. Plus loin, les kiosques: l’un, remise des cuirasses précieuses et des vêtements sacerdotaux, l’autre, cuisine où l’on prépare les aliments sacrés. Enfin le temple peint en rouge, avec ornements en or sur fond noir à l’intérieur. J’étais à peine entrée qu’un bonze arriva et me mit dans la main deux bonbons, l’un blanc, l’autre rose, joliment décorés de trois feuilles d’asarum, armoirie des shogouns de la dynastie Tokougawa et du grand Jyeyasou.

Cérémonie
L’O-shiro fut construit en 1610 par une vingtaine de daimios, pour servir de résidence au fils du shogoun Jyeyasou. A la chute de l’ancien régime, le château devint le siège du département militaire; il a beaucoup souffert des déprédations d’officiers et de soldats, gent peu sensible aux beautés de l’art.
Nagoya, quatrième ville du Japon par sa population, est l’une de celles où l’industrie déploie le plus d’activité. Outre la damasquinerie dont j’ai parlé, les habitants s’occupent de la fabrication des étoffes de laine et de soie et de la porcelaine. Cette cité possède une école de médecine. J’y vis encore un beau temple, celui de Higashi-Hongwanji, de fière allure entre ses hautes murailles qui l’isolent du reste du monde. Il se distingue des autres sanctuaires japonais par l’harmonie des couleurs et la décoration sobre
de son intérieur. De vénérables matsous ombragent sa cour.
De Nagoya, je me rendis à Kioto, ancienne capitale du Japon, où j’eus le grand plaisir de retrouver mes amis J. qui rentraient d’un voyage dans le sud du Japon.
A suivre
Sources : Wikipédia, B.N.F, DP

