En passant

Voyage début de siècle (54)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Suite du séjour au Japon, et parlons d’industrie et d’artisanat. Nous assisterons par le récit à une cérémonie funéraire, les Japonais honorent leurs morts d’une manière très différente de nous, du moins vers 1900.

Kioto mérite bien son surnom de ville des temples. On y voit le San-jousan-gendo, avec ses 33,333 statues dorées de Kwanon, son Daiboutsou géant en bois et la monstrueuse cloche de Bouddha, la plus grande qui existe.
Le temple de Nishi Hongwanji, dans le genre du palais de Nijo, a de superbes salles de réunion; il appartient à une secte bouddhiste libérale. Il ne m’est pas possible de parler en détail des couvents de Chion-in et de Kourodani, ni des différents temples des sectes de Jodo et de Zen, ni de ceux du bouddhisme et du shintoïsme, belles et intéressantes constructions avec de superbes jardins et des bosquets sacrés. Kioto n’a pas moins de 945 édifices consacrés à Bouddha, dont plusieurs datent du neuvième et du dixième siècles.
Disons quelques mots de la vie industrielle de Kioto où, paraît-il, le voyageur peut faire ses emplettes à très bon compte. C’est possible. Pourmon compte, je trouvai tout ce qui était vraiment beau d’un prix très élevé. La marchandise de pacotille seule se vend bon marché; du reste on peut l’obtenir au même prix en Europe, moins chère même si l’on tient compte de l’emballage, du port et de la douane. Les temps où l’on achetait à bas prix au Japon sont passés, car les étrangers, les Américains surtout, paient n’importe quelle somme pour les objets qui leur plaisent.
Et cependant les ouvriers travaillent ici 16 heures par jour et pour quel salaire! Les meilleurs peintres et les mécaniciens gagnent de fr. 2 à 2. 50 par jour, les brodeurs, les sculpteurs et les surveillants la moitié moins, et les ouvriers ordinaires 60 ou 70 centimes. Quant aux pauvres ouvrières, elles sont plus mal payées encore: la grande majorité des peintres et des brodeuses ont un gain de 50 centimes; dans d’autres industries les meilleures ouvrières touchent 40 centimes, les moins habiles 30, et les apprenties 15 centimes seulement.
Les articles nippons authentiques ne se font pas en fabrique, mais à domicile; une modeste chambre sert d’atelier où tous les membres de la famille travaillent dès leur enfance, parfois avec un ou deux ouvriers.

Forêt de bambous près de Kioto

Il faut aller chercher les artistes japonais dans de petites maisons de pauvre apparence, ne portant ni enseigne, ni raison de commerce. Demi-nus, couchés sur le ventre ou assis sur leurs mollets, ils décorent la porcelaine et la soie de vrais chefs-d’œuvre de finesse et de goût. C’est de ces modestes ateliers également que sortent les superbes objets cloisonnés et les bronzes ciselés qui ont une réputation universelle.
J’eus l’occasion à Kioto de voir travailler un Raphaël nippon et d’admirer l’inouïe sûreté de son coup de pinceau. L’homme était couché sur le ventre devant un grand métier tendu de soie. Sans modèle, sans avoir esquissé, même légèrement, son dessin sur le canevas, il peignit quelques branches d’arbres, en tenant son pinceau verticalement, La couronne de l’arbre terminée, en quelques traits vigoureux et hardis il fit le sombre tronc noueux; puis vint une route en pente. Après quoi l’artiste se mit, sans tarder, à peindre un fond de couleur mate dont les teintes habilement graduées faisaient admirablement ressortir l’arbre et la route.
Ce travail avait exigé une petite heure. A mon grand regret je ne pus rester jusqu’au bout.
L’industrie de la soie prospère à Kioto plus que partout ailleurs. On peut y acheter les tissus les plus beaux, depuis les crêpes transparents et délicats jusqu’aux lourds damas et aux brocarts précieux. Mais à quels prix!
L’élevage des vers à soie a été importé de Chine au Japon, au troisième siècle, par les Coréens vaincus. La légende nipponne donne une version un peu différente.
«La fille d’un roi indien était maltraitée par sa belle-mère. Dans un accès de colère, la marâtre saisit la pauvre enfant et la mit dans un tronc creux qu’elle fit jeter à la mer.
Longtemps la petite princesse se balança sur les flots. Poussée finalement sur la côte de Nippon, elle fut recueillie par des gens charitables qui prirent soin d’elle. Pour récompenser les Japonais, les dieux métamorphosèrent la jeune fille en ver à soie et celui-ci enseigna à ses bienfaiteurs la manière de tirer parti de son cocon.»
Les boutiques, où sont entassés pêle-mêle les porcelaines, les bronzes, les cuivres ciselés et décorés, les objets en cloisonné, s’alignent des deux côtés de la rue. Autour de moi, une foule grouillante et bariolée s’agite, gesticule, bavarde; devant les étalages des groupes stationnent. Amusée par ce petit peuple si peu semblable à tout ce que j’ai vu jusqu’à présent, dont les idées si opposées aux nôtres paraissent éclore dans des cervelles tournées à l’envers, égayée par leurs allures mignardes et baroques, je ne me lassais pas de voir passer ce flot humain bourdonnant et multicolore.
Un jour, nous vîmes arriver un long cortège; on enterrait un bouddhiste. A l’avant-garde, en jinrikishas, une demi-douzaine de bonzes, leurs parasols abritant leurs crânes rasés; puis, à pied, des hommes vêtus de blanc portaient des parasols rouges, des drapeaux violets, des plantes vertes en pots, de petites valises noires et des lances blanches. Derrière eux, un petit palanquin blanc, carré, joliment tressé, qui renfermait le cercueil. Le mort y était assis, enveloppé de blancs vêtements sacerdotaux, la tête rasée comme celle du prêtre. Les pieds étaient nus, car, de même qu’il est d’usage, au Japon, d’enlever ses chaussures avant de pénétrer dans un temple ou dans une maison, de même on ne franchit que déchaussé le seuil de l’autre monde. Le cercueil en sapin qui pourrit rapidement ne retardera pas la décomposition du cadavre. Point important! Car il faut que le corps n’existe plus pour que l’âme — après y avoir séjourné encore 49 jours après la mort — puisse entreprendre son grand voyage dans l’infini.
Les riches mettent dans le cercueil du cinabre et de la poudre d’encens, les pauvres des feuilles de thé ou du son. Pendant le deuil, qui est de cinquante jours pour les proches, les membres de la famille mettent de côté toute affaire, laissent pousser leurs cheveux, ne goûtent pas au saké, ne mangent que des légumes et des fruits, et sont tenus pendant sept semaines de se rendre au temple et au tombeau tous les sept jours. Le centième jour, un service funèbre marque la pose de la pierre tombale. On incinère fréquemment les cadavres.
Tout ceci, le guide nous le communiquait en suivant le cortège. Mademoiselle G., l’amie de la famille J. et moi, étions décidées à le suivre jusqu’au temple. Dans leur zèle, nos coureurs prirent nos ordres trop à la lettre. Malgré nos protestations, ils trouvèrent moyen de nous fourrer entre les bonzes et le cercueil. Nous avions passé le pont jeté sur le fleuve Kamogawa et approchions des collines qui entourent Kioto. Le long du chemin, on distribuait aux assistants des gâteaux plats et des sucreries. La foule grossissait toujours: des enfants marchaient bravement derrière le cortège, des bambins portaient sur leur dos d’autres bambins plus petits, chargés à leur tour d’une poupée pour les habituer, sans doute, à leur future besogne.
Tout à coup le cortège s’arrêta. Les porteurs déposèrent leur fardeau, et toute la foule, bonzes, peuple, enfants, disparut dans la maison de thé la plus proche, abandonnant au milieu du chemin le pauvre bouddhiste dans sa belle boîte blanche. Déjà la nuit tombait. La joyeuse société buvait du thé et ne paraissait nullement songer au cimetière, situé à une lieue dans la montagne. Il nous fallut donc renoncer au service mortuaire et nous en retourner à l’hôtel de Kioto.

Japonaises cueillant des fleurs

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Sources : Wikipédia, B.N.F, DP

En passant

Voyage début de siècle (53)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Suite du séjour dans ce pays, et parlons encore un peu de poésie.

Le calendrier lyrique prescrit les sujets suivants: Janvier: le jour de l’an, le brouillard, la tempête; Février: le pâturage, les fleurs de pommier; Mars: l’aspect des montagnes au printemps, l’amour; Avril: les fleurs du cerisier, les papillons, les promenades; Mai: les azalées, les glycines, les comparaisons entre l’amour et l’eau; Juin: les nuages, l’étoile du soir; Juillet: les fleuves, la pluie, les éventails; Août: les lucioles; Septembre: le clair de lune, les phalènes; Octobre: les platanes, les feuilles mortes, les oiseaux, les chevreuils, les cerfs; Novembre: les chrysanthèmes, les pins, les vœux des amis souhaitant mille ans de vie; Décembre: la neige, le renouvellement de l’année.
L’automne est la saison inspiratrice; l’été, tous les auteurs qui peuvent le faire laissent là leur plume et les pauvres poètes aux abois ont des vacances. Le papier destiné aux effusions poétiques et ses différents formats jouent un rôle important dans la littérature. Le kaishi, format de poche, se portait autrefois plié dans la ceinture. On l’emploie encore aujourd’hui pour les poèmes solennels de circonstance. On nomme shikishi le papier de couleur, tanjakou les bandes de papier courtes et étroites dont on fait usage également en poésie.
La Cour tient aussi rigoureusement aux anciennes traditions. Le poète couronné est de plein droit chef du département de la poésie. Chaque année, en novembre, un sujet lyrique est mis au concours pour le 18 janvier suivant. Les cinq meilleurs poèmes sont lus devant le couple impérial qui lui-même s’occupe de versification, et publiés avec les productions des souverains.
Les sujets de concours de ces dernières années étaient: Eloge du ministère comparé à l’océan; Prière pour la dynastie dans le temple de Shinto; L’âge avancé des bambous verts; Pins enfouis sous la neige.
Mais en voilà assez sur la corporation des versificateurs, dont les œuvres comprimées dans des formes immuables font contraste avec le sens raffiné du peuple nippon. Retournons plutôt dans le beau jardin de Katsoura.

Des arbres séculaires et une forêt de bambous élèvent autour du parc une muraille inextricable, à travers laquelle aucun regard ne pénètre dans cet asile de paix et de poésie. C’est sur ce modèle à peu près que chaque Japonais possédant quelques mètres de terrain établit son jardin, en miniature. S’il ne les a pas, il plante dans de petites caisses quelques matsous, des cerisiers, des pruniers. Ces arbres nains sont une particularité qui, aux Européens, paraît incompréhensible. Tandis que nous nous efforçons de faire pousser nos plantes en pots, de les rendre vigoureuses, le Japonais use de tous les artifices pour arrêter la croissance des siennes. Il enlève les bourgeons robustes, courbe et tortille le tronc, pour lui donner les formes les moins naturelles, et tourmente de toutes manières les pauvres plantes. Il arrive ainsi à faire d’un arbre de trente à, quarante ans un nain contrefait, estropié, d’un demi-mètre de hauteur; cet avorton peut atteindre le prix de cent yen et plus encore.
Le palais de Nijo, création du shogoun Jyeyasou, qui le construisit en 1601, dépasse de beaucoup en magnificence celui du mikado. Il a malheureusement été fort maltraité à l’époque où il servait de préfecture. Sa dernière restauration date de 1885. Ici encore la sculpture a créé des merveilles. Les deux premières portes sont des chefs-d’œuvre de métal ouvragé et de sculpture dorée et peinte; l’une est ornementée de vols de grues, de papillons et de chimères l’autre, de phénix et de pivoines. De superbes pins font ressortir sur le feuillage sombre les dorures et l’éclat de ces portes somptueuses.
A l’intérieur, mon admiration se concentra sur les Ramma, hautes frises ajourées qui relient les parois au plafond, ciselures d’une richesse et d’une délicatesse inimaginables. D’un côté, un groupe de paons, de l’autre des branches; de pivoines qui s’entrelacent et s’enchevêtrent si finement que jamais elles ne s’emmêlent ni ne se nuisent l’une à l’autre.
Sur les parois resplendissantes d’or, tous les animaux de la création, tous les arbres connus sont représentés, peints à grands traits. Ce n’est plus la miniature léchée à laquelle on est habitué en pays japonais. Ici, des tigres qui s’élancent hors des bosquets de bambous; là, des aigles de grandeur naturelle sur les larges branches étalées en ombrelle des matsous; ailleurs, des palmiers dont les frais bouquets de plumes vertes semblent s’agiter doucement au gré de la brise; plus loin, des hérons qui se promènent gravement sous les arbres. Les appartements sont en enfilade; les salles se succèdent, plus somptueuses, plus artistement décorées les unes que les autres, avec leurs peintures, leurs ors et leurs ornements de bronze, merveilleusement ciselés, représentant pour la plupart l’écusson des shogouns. Ce dernier qui porte le nom de Tokougawa est formé de trois feuilles d’àsarum. Les plafonds, à caissons ouvragés, sont faits du beau bois sombre des cryptomérias.

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Sources : Wikipédia, B.N.F, DP