Souvenirs de Charme

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J’aime beaucoup ouvrir mon blog aux souvenirs des autres. Pour autant qu’ils  les racontent, je les accueille avec autant de curiosité que de plaisir à les lire. Avouer qu’on aime le nylon et le témoigner est certainement la meilleure façon de convertir toutes celles qui peuvent douter de son effet magique sur la libido des hommes. Sans vouloir jouer les statisticiens, je constate que les témoignages émanent le plus souvent de personnes qui possèdent un certain niveau culturel. De là, à déduire que les admirateurs d’un certain charme se recrutent dans un milieu assez élevé est un pas que je ne franchirai pas. Par contre, ceux qui l’expriment de manière ouverte et élégante appartiennent plus probablement à cette catégorie. Cela n’a rien à voir avec le compte en banque, car on peut posséder une très grande culture et être clochard. J’en ai moi-même fait le constat. Tout ceci  m’arrange bien, car j’écarte tous les lourdauds qui peuvent assimiler bas nylon avec invitation au sexe de la part de celles qui en portent. Que l’on finisse dans la chambre à coucher d’une dame qui porte des bas est une éventualité qui peut se produire selon les circonstances. Mais que l’on imagine que ses bas servent de passe-partout pour y entrer, c’est certainement la plus grosse erreur que l’on puisse faire. Pour autant que l’on soit un peu psychologue, il y a d’autres signes qui sont annonciateurs de son désir de vous connaître un peu mieux. Eh oui, imaginez-vous que toutes les femmes qui portent une mini jupe sont prêtes à vous inviter chez elles? Bien sûr que non, alors je ne vois pas pourquoi il en serait autrement si elles porte des bas. L’une comme l’autre peuvent juste faire cela parce qu’elles aiment cela.

Il a choisi de paraître sous le pseudo de Charme et de nous raconter le début de ses aventures dans sa quête du nylon. Il le fait à sa manière avec ses mots, mais avec la sensibilité que son pseudo peut laisser supposer. Il a promis de revenir nous raconter la suite. En attendant, je lui donne la parole en le remerciant.

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Je viens de parcourir avec plaisir les différents témoignages des passionnés de tous sexes des bas nylons.

Je vais donc apporter ma pierre à l’édifice de la manière la plus courte possible car l’histoire est longue et elle continue.  

J’ai 52 ans et dès mon plus jeune âge j’ai été bercé, avec bienveillance, par une grand-mère couturière, sur les petits rien qui font que toutes les femmes sont belles à partir du moment où elles restent féminines. Tous les jeudis, j’étais mobilisé pour tenir la boite d’aiguilles ou la craie pour aider les petites mains de ma grand-mère pour rectifier ici une couture mal ajustée ou là, la longueur précise de la jupe droite.  J’ai tout connu des aléas de la mode des jupes au-dessus du genou ou en dessous du genou.  J’en ai vu défiler des dames de tous rangs, de toutes tailles et de toutes morphologies. Pour moi elles étaient toutes belles car ma grand-mère savait parfaitement accorder les formes et les teintes pour que tous les petits défauts soient gommés.  

C’était beau mais étant jeune je ne savais pas vraiment ce qui pouvait me passionner autant.  Souvent, j’ai entendu que je finirai avec un dé à coudre et que les tissus deviendraient mon quotidien.   Finalement,  j’ai préféré le métier des armes qui était nettement plus viril.   

Pendant longtemps les choses en sont restées là, jusqu’en 1982.  Cette année-là, j’ai rencontré une jeune femme de mon âge qui allait me faire découvrir ma passion enfouie.  

Nous avions décidé, avec un autre ami, d’aller passer la soirée au restaurant ensemble.  Nous étions passés la récupérer chez elle en début de soirée.   Elle s’était habillée d’une manière très élégante qui mettait sa silhouette en valeur.  Jolie brune aux cheveux courts et aux yeux sombres,  elle avait parfaitement accordé sa tenue avec sa beauté naturelle. Elle s’était présentée devant nous en imperméable beige noué à la taille par une ceinture.  Ce vêtement laissait paraitre de jolies jambes perchées sur des talons hauts.  Moi qui l’avait souvent vue en jeans, j’étais d’un coup fasciné par son charme qui m’avait si souvent échappé. 

Arrivés au restaurant, elle dégrafa son imperméable pour le disposer sur le dossier de sa chaise.  Je ne pouvais pas la quitter des yeux tellement je l’ai trouvée belle et je me dépêchais pour me retrouver à côté d’elle.   Dans l’ambiance détendue et souriante, je ne manquais pas de la féliciter sur sa tenue et de la complimenter sur son glamour.   Séduite par mes propos, elle se livra un peu et expliqua qu’elle adorait la touche hyper féminine allant jusqu’à mettre des sous-vêtements vintage, en commençant par les bas.  En 1982 quand on parlait de bas, ( il n’y avait pas de dim-up à l’époque )  on parlait vraiment  de séduction car ces ustensiles ne servaient plus que pour des jeux de séduction privés. J’étais sous le charme, et d’un seul coup, elle me ramenait 15 ans en arrière dans les salons d’essayage de ma grand-mère.  La conversation n’en resta pas là.  Me montrant très curieux, elle n’hésita pas une seconde à dévoiler, très discrètement,  le haut de ses cuisses pour nous faire découvrir la beauté des bas fixés à son porte-jarretelles.  J’étais comme un fou.  L’ami qui nous accompagnait n’en manquait pas une miette.  

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Sur le retour, dans la voiture,  elle nous livra encore la beauté de ses jambes en les glissant entre nos sièges.    A partir de cet instant,  l’idée des bas devint mon obsession, j’en étais convaincu.  

Ma fiancée de l’époque l’était un peu moins mais j’allais trouver les arguments pour la convertir.   Sans être accroc autant que je l’étais, elle fit quand même  des efforts, même si elle trouvait ça inconfortable.  Heureusement Dim passa par là quelques années plus tard, apportant un bas joli, facile à mettre et confortable.   Merci Dim…. 

De temps en temps Gerbe passait par là pour mon plus grand plaisir.   Mais dans ma conquête du Graal,  je me devais de convertir d’autres femmes.  Je commençai donc par quelques amies avec plus au moins de réussite. Puis arriva internet ce facilitateur de rencontres. Par ce biais, j’en ai fait de belles et c’est pour ça qu’aujourd’hui je suis là.

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Un jour de 61

Mon ami Loudstart, fidèle contributeur à mon blog, m’a envoyé une petite histoire qui va tout à fait dans le cadre de son excellent récit « Buick et bas coutures ». Encore une histoire de bagnole et de bas coutures?  Oui, mais en se rappelant que sa mère avait l’habitude de ne point trop tenir secret ce qui se cachait sous ses robes. Elle nous emmène une fois de plus dans ce merveilleux voyage fait de dentelles, de nylons et de cette foutue bagnole qui a une forte tendance à singer sa propriétaire, c’est à dire n’en faire qu’à sa tête. En voiture et merci à l’auteur.

En 1961, pendant que nous étions en vacances à Auch, une amie d’enfance de ma mère qui habitait Toulouse est venue passer un week-end à la maison. Arrivée en fin d’après-midi le samedi dans sa petite quatre chevaux, nous nous retrouvons après le déjeuner du dimanche midi.

En 1961, pendant que nous étions en vacances à Auch, une amie d’enfance de ma mère qui habitait Toulouse est venue passer un week-end à la maison. Arrivée en fin d’après-midi le samedi dans sa petite quatre chevaux, nous nous retrouvons après le déjeuner du dimanche midi.

Ma mère propose d’aller faire un tour sur le mail, Arlette, c’est le prénom de l’amie, n’est pas particulièrement enthousiaste, elle préfèrerait rester à bavarder tranquillement. Mais ma mère insiste.

– Tu vas voir, il y a beaucoup de monde, c’est très  agréable d’arriver en Buick décapotable et d’en descendre devant tous ces gens impressionés. Et sans attendre la réponse d’Arlette, elle demande à mon père de sortir la voiture.

En attendant, les deux amies restent à discuter assises sur le canapé.

Ma mère s’est très bien habillée en perspective de cette sortie du dimanche sur la promenade.

Elle porte une robe de skaï noir avec de long gants assortis et des escarpins découverts à lanières de cuir noir.

Mon père est descendu, on entend le démarreur de la Buick par la fenêtre ouverte.

Démarrage 1 son mp3

Arlette demande.

– Qu’est-ce que c’est ce bruit ? Ma mère lui répond.

– C’est la Buick qui démarre, on va y aller. Pendant ce court échange, mon père continue à tirer sur le démarreur.

– Tu es sure, elle n’a pas l’air de vouloir partir. Je sens que ma quatre chevaux va servir. Ce n’est sûrement pas aussi bien que ta Buick, mais elle démarre, elle.

-Tu plaisantes ! Tu nous vois arriver en quatre chevaux. Tu ne peux pas savoir le succès que j’ai en Buick.

– Aujourd’hui elle n’a pas l’air de vouloir t’emmener ! Le démarreur continue à se faire très présent.

– Ecoute, elle va démarrer, le moteur commence déjà à tousser.

Démarrage 2 son mp3

– Ah, déjà ! C’est au moins le dixième coup de démarreur !

– Peut-être, je n’ai pas écouté, répond ma mère. Arlette change de sujet.

– Tu n’as pas chaud avec cette robe en skaï et des bas en plein mois d’Août ?

– Pas du tout, et je porte des bas tous les jours, je me sens nue sinon.

– De toute façon, si tu retrousses toujours autant tes jupes tu ne dois pas avoir bien chaud.

– Voilà, c’est ça ! Coupe ma mère qui commence à s’agacer d’entendre le démarreur qui ralentit sans que le moteur parte.

– Oui, eh bien moi je suis sûre qu’elle ne va pas partir ta belle Buick. Ecoute la batterie est morte. Ma mère lui répond.

Et alors, il y a la manivelle dans ces cas là. Effectivement on entend mon père descendre et le bruit de la manivelle.

– La manivelle ? Interroge Arlette.

-Eh bien oui, comment tu fais avec ta 4cv quand elle ne démarre pas.

-Je n’ai jamais eu besoin de me servir de ce truc ! D’ailleurs je ne me rappelle pas avoir vu quelqu’un s’en servir. C’était sur les voitures d’avant guerre ça.

-Nous on s’en sert, et c’est très pratique. Coupe ma mère.

Démarrage 3 son mp3

– C’est peut-être pratique mais ça n’a pas l’air d’être plus efficace qu’avec le démarreur, elle est en panne ta Buick, on dirait.

– Ce que tu peux être défaitiste, soit un peu patiente, fait comme moi, fume une cigarette.

– Merci je ne fume pas. Pendant ce temps le bruit de la manivelle continue d’arriver par la fenêtre, et enfin le vieux moteur démarre.

– Tu vois, ça n’a pas été bien long, allons-y, dit ma mère en se levant et en lissant sa jupe.

– J’èspère qu’on démarrera mieux en quittant le mail tout à l’heure, dit Arlette.

– Tu sais, ce n’est pas bien loin , la batterie ne sera pas assez rechargée, on partira à la manivelle.

– A la manivelle devant tout le monde ? On va être ridicules.

-Au contraire, on aura le temps de bien se faire admirer.

– N’importe quoi, se faire admirer dans une voiture en panne, on va prendre ma voiture ! Ma mère sourit.

– Tu sais, on est souvent obligé de démarrer avec la manivelle. C’est plutôt agréable de voir les gens qui regardent, je suis fière d’être dans une grosse américaine décapotable, même si elle a du mal à démarrer. Allez, viens, tu verras.

– Allons-y soupire Arlette.

– Elle va mieux démarrer j’éspère ?

Ma mère se contente de hausser les épaules en retroussant sa robe avant de monter.

Nous partons pour la promenade, ma mère s’installe au milieu de la banquette avant, en retroussant sa robe au-dessus de ses fesses et fait asseoir Arlette à coté d’elle. On reste près de deux heures à se promener, et à boire un café en terrasse, puis vient l’heure de rentrer. Le mail est plein de badauds, qui jettent un œil au passage sur la Buick garée au beau milieu. Arlette demande à ma mère.

– Tu te rends compte que tu as montré ta culotte à tout le monde ? Lui dit Arlette.

– Et alors, elle n’est pas jolie ? Pendant ce temps mon père essaye d’utiliser le démarreur.

– Mais la batterie n’est pas assez rechargée, ma mère attrape la manivelle devant les pieds d’Arlette et la donne à mon père pendant qu’il descend.

– Et voilà, tout le monde nous regarde, on a l’air malines ! Râle Arlette.

– Tu n’as pas fini de rouspetter, prend plutôt du plaisir à te faire regarder. Arlette ne dit plus rien pendant un long moment.

Mon père tourne la manivelle sans résultat. Ma mère allume une cigarette. Arlette reprend.

– On voit ta culotte jusqu’au nombril !

– Et alors ?

– En plus on sent le siège qui bouge avec la manivelle, ça te plait d’avoir les genoux en l’air avec tes talons aiguilles qui te remontent les genoux sous le menton ?

– J’adore ces sensations.

Pendant ce temps, mon père abandonne et va demander à des passants de nous pousser. Quelques personnes viennent se mettre à l’arrière de la Buick. Arlette demande.

– On ne descend pas les aider ?

– Descends si tu veux, moi j’ai des talons trop hauts. Arlette descend pour aider à pousser tandis que ma mère reste assise au milieu de la banquette. Enfin la Buick démarre et nous rentrons. Arlette a repris son souffle.

– Je ne suis pas prête de l’oublier ta ballade.

– J’y ai pris un grand plaisir ! Répond ma mère en rajustant ses jarretelles.

– Eh bien dans ce cas évite d’emmener tes amies, dis toi qu’elles n’ont pas le même genre de plaisirs que toi!

 

Retour sur un anniversaire très en nylon

Notre ami Loudstart, celui du fameux récit qui nous fit connaître les aventures d’une fameuse Buick avec sa pléiade de bas nylons, m’a fait parvenir un complément à son histoire. Celui d’un certain jour de mars 1960, son dixième anniversaire. Bien sûr, nous y retrouvons cette fameuse maman qui nous expose au long du récit, non seulement son caractère bien trempé, mais aussi ses fameux bas à coutures.  Retour sur anniversaire pas tout à fait comme les autres. Merci à l’auteur.

Mars 1960, j’ai dix ans. Voilà, je passe à deux chiffres, je deviens un grand. A part ça, je n’y vois pas un grand intérêt, c’est un jour comme un autre. Eh bien non, ce ne sera pas un jour comme les autres !

Avec trois copains nous jouons au Monopoly sur la table de la salle à manger quand ma mère apparait en peignoir de bain.

– Pour tes dix ans mon chéri, nous allons aller manger une glace chez Oliveri. Je n’ai pas envie de glace, je suis bien avec mes copains !

– Bof, je n’ai pas envie de sortir.

– Si, si. Tu vas te faire beau, tu as 10 ans maintenant, je t’ai même acheté un nœud papillon. Alors là non ! Je ne vais pas me déguiser en singe savant.

– Tu ne vas pas me faire mettre ça quand même !

– Tu seras très bien. Pour te faire honneur, je me suis acheté une nouvelle robe en lamé or. En plus, tu monteras devant à coté de moi dans la Buick, comme un homme.

– Mais elle est en panne. Ce matin il a fallu prendre le bus.

– Papa est en train de s’en occuper, d’ici une demi-heure elle sera réparée et on pourra descendre en ville. Je finis de me préparer et je m’occupe de toi. Je n’ai rien à répondre, de toute façon elle a décidé.

On continue à jouer au Monopoly, un quart d’heure plus tard ma mère réapparait dans une robe étroite dorée qui brille comme du métal.

– Viens te préparer, tes amis n’ont qu’à continuer sans toi pendant que je t’habille. Je la suis, elle me fait mettre un short bleu marine et une chemise blanche. Cela ne rate pas, il y a bien un nœud papillon tout prêt qu’elle fixe derrière le col.

– Tu es superbe. On revient dans la salle à manger et elle va vers la fenêtre ouverte.

– La voiture est bientôt prête? Demande-t-elle à mon père qui est sur le trottoir.

– Une dizaine de minutes, je nettoie le carburateur.

– Parfait, je me mets une dernière couche de vernis. Elle va dans sa chambre chercher son vernis à ongle et revient s’asseoir dans un fauteuil du salon. La courte robe de lamé est remontée aux trois quarts de ses cuisses dévoilant vingt centimètres de jarretelles de dentelle blanche qu’aucun jupon ne dissimule ! Enfin mon père rentre pour se laver les mains après ses bricolages dans le moteur.

– C’est bon mon chéri, on peut y aller ?

– J’ai fait ce que j’ai pu, on va voir si elle veut bien démarrer. Répond mon père. Ma mère se lève et va devant la glace de l’entrée pour ajuster un petit chapeau noir.

– Allez les enfants, on s’en va. Tout le monde sort de l’appartement pour rejoindre la Buick. Mon père ouvre la portière de ma mère qui monte et se glisse au milieu de la banquette pour me laisser la place à l’avant. Sa robe remonte de nouveau en haut des cuisses, elle soulève ses fesses pour la tirer vers ses genoux mais l’étroite robe trop courte s’arrête à mi-cuisses.

Mon père tire longtemps sur le démarreur sans succès. Ma mère me dit.

– Alors, tu es fier de partir dans une grosse voiture assis devant comme un homme? Tes amis doivent être morts de jalousie. Je réponds agressif.

– Pour l’instant on essaye seulement de partir ! Les secousses du démarreur on déjà fait remonter la robe en lamé en haut des cuisses. Je vois les bas noirs qui plissent en rythme autour de ses jambes, et on aperçoit sa culotte blanche. Ma mère répond.

– Le moteur a déjà toussé, on va partir tout de suite. Mes copains qui n’en perdent pas une miette commencent à m’énerver. Je boude un peu, ce qui agace ma mère qui retend délicatement ses bas qui ont beaucoup bougé.

– Mais tu es impossible, tu boudes, alors que tu es assis près de moi qui me suis faite belle et dans une superbe voiture décapotable devant tous tes amis. Pendant ce temps la batterie rend l’âme. Ma mère me dit.

– Tiens passes moi plutôt la manivelle pour que ton père essaie de nous faire démarrer avec. Et elle allume une cigarette.

Mon père a beau s’échiner sur la manivelle, rien n’y fait, la Buick ne démarre pas. La robe a fini de remonter jusqu’aux hanches, les bas continuent de plisser autour de ses jambes au rythme de la manivelle, et en plus le fin nylon de la culotte se tend et se détend au même rythme. Ma mère qui a terminé sa cigarette, me dit.

– Si tu continues à faire la tête je te colle une claque devant tout le monde, souris. Je la sens suffisamment énervée pour mettre sa menace à exécution, je tente un sourire.

Mon père arrête ses tentatives et indique qu’il va falloir pousser. Ma mère se glisse derrière le volant et je descends pour pousser avec les copains et mon père. Au bout de quelques dizaines de mètres le moteur démarre enfin, mon père reprend le volant et nous allons manger nos glaces chez Oliveri.

Les tables basses du salon de thé permettent à l’ensemble de la salle d’admirer les dessous de ma mère. La robe dévoile le haut noir des bas, je me dis que ses jarretelles sont mal réglées car la lisière des bas festonne légèrement autour des jambes, et les plis aux jointures des genoux sont plus marqués que d’habitude. Quand elle se lève pour aller aux toilettes le nylon des bas flotte autour de ses genoux et les coutures « zigzaguent » légèrement derrière ses mollets.

Nous finissons nos glaces, elle a croisé haut ses jambes, sur le côté une longue jarretelle de dentelle strie sa jambe. Comme elle balance doucement son pied, la jarretelle se tend et se détend et les légers mouvements du triangle blanc de la fine culotte captent les regards des clients alors qu’elle fume sa cigarette en souriant. Enfin au bout d’un moment, elle décide qu’il est temps d’y aller.

Nous regagnons la Buick, elle remonte au milieu de la banquette, je m’assois à côté et tends la manivelle à mon père comme il me le demande. Ma mère met le contact et commence à pomper sur l’accélérateur avec son escarpin gauche pendant que mon père tourne la manivelle. Pas plus qu’au départ de l’appartement, le moteur ne donne le moindre signe de vie, elle continue à accélérer régulièrement, souriante elle me dit.

– Tu es content de ton anniversaire ? Tu es un petit homme maintenant ! Je ne réponds rien, agacé par les nombreux passants qui regardent ma mère jambes écartées, robe à la taille qui s’agite sur l’accélérateur. Les mouvements de sa cuisse gauche tirent son bas dans tous les sens et la jarretelle de côté lâche juste au moment ou le moteur démarre, elle relève son pied de l’accélérateur, laissant le moteur caler. Mon père demande pourquoi elle n’a pas accéléré et recommence à tourner la manivelle.

Elle pivote vers moi et essaie de rattacher sa jarretelle, mais avec le talon aiguille sur le pont central sa jambe est trop relevée, elle n’y arrive pas.

– Laisse-moi sortir.

J’ouvre la portière et je descends de la Buick, elle sort à son tour sur le trottoir et entreprend de rattacher son bas. Il y a maintenant une dizaine de personnes qui nous regardent, elle termine tranquillement puis s’adresse aux « spectateurs ».

– Vous voyez bien qu’on est en panne. Puisque vous avez du temps, vous pourriez au moins nous pousser ! Elle retrousse sa robe, s’assoit, se glisse au milieu de la banquette, pose ses talons aiguilles sur le tableau de bord et se met à lisser ses bas pour tenter de les retendre sur ses jambes allongées. Les gens la regardent la bouche ouverte puis se mettent à l’arrière de la Buick et mon père rejoint sa place avec la manivelle. Resté seul sur le trottoir, je monte à mon tour.

C’est ainsi que se conclut mon premier anniversaire à deux chiffres.



Buick et bas coutures – 1 – Coup de foudre –

Tout commence en 1957, j’ai sept ans. Mes parents sont encore très jeunes, moins de trente ans chacun. Mon père est professeur de mathématiques au collège de Casablanca, quand à ma mère elle est surveillante dans ce même collège. Si lui, né dans le Nord est plutôt discret, voir effacé, elle, originaire du Sud de la France est franchement extravertie.

Mes parents se sont connus à Bordeaux pendant leurs études que ma mère n’a pas terminées. Malgré leurs deux salaires modestes de début de carrière, ma mère ne lésine pas à la dépense et affiche des goûts de luxe. Les sorties sont très fréquentes, elle va chez le coiffeur et l’esthéticienne une fois par semaine, et elle arrive à entretenir une gouvernante française, on disait une bonne, qui s’occupe du ménage, de la cuisine, et de moi évidemment.

La contrepartie de ces dépenses est que nous habitons dans un appartement de trois pièces au rez-de-chaussée d’un immeuble d’une cité modeste, essentiellement occupé par des enseignants et des fonctionnaires français. L’espace est compté, une pièce principale qui tient lieu de salon et de salle à manger, une chambre pour mes parents et la seconde chambre pour la bonne et moi. Le matin, comme la salle de bain est occupée par les parents, la bonne me fait faire ma toilette debout dans l’évier de la cuisine dont la fenêtre donne, à ma plus grande gêne, sur le large trottoir-parking devant l’immeuble.

Nous sommes bien installés dans cette vie plutôt facile et agréable, mon père partage ses loisirs entre la pêche et les cartes entre amis, ma mère se passionne pour les revues de mode et de beauté et passe beaucoup de temps à se confectionner ses propres vêtements.

La guerre a amené au Maroc de nombreux militaires américains qui sont restés pour entretenir des bases en Afrique du Nord. L’une d’elle est installée sur l’aéroport de Nouasseur à une vingtaine de kilomètres de Casablanca. Ces militaires fréquentent volontiers les occidentaux du Maroc, ainsi mes parents se sont-ils liés d’amitié avec un capitaine de l’armée américaine et sa famille, les Darrymore.

Un jour nous sommes invités chez eux à Nouasseur et, en arrivant dans notre petite Fiat noire, ma mère repère sur le parking de la base une grosse décapotable bleue et blanche. Elle nous fait faire un petit détour pour jeter un coup d’œil sur cette voiture que je trouve bien poussiéreuse et je l’entends dire à mon père, « mon rêve ! ».

Il lui répond qu’il leur faudrait faire un autre métier plus rémunérateur pour pouvoir s’en payer une et la conversation s’arrête là. En fin d’après midi, en repartant, ma mère nous entraîne à nouveau pour regarder cette voiture et je peux lire dessus qu’il s’agit d’une Buick. C’est vrai qu’elle est sacrément plus impressionnante que notre Fiat et qu’il doit être chouette de se promener sans toit au-dessus de la tête.

Environ un mois et demi plus tard, nous sommes de nouveau en visite chez les Darrymore et, en arrivant, la grosse voiture est à la même place, encore plus poussiéreuse que la dernière fois. Ma mère la voit tout de suite et fait remarquer qu’elle ne semble pas avoir bougé. Cette fois encore nous avons droit au détour pour la regarder et pendant le déjeuner ma mère questionne les Darrymore sur cette merveille qui semble abandonnée.

Effectivement, Monsieur Darrymore lui répond qu’elle appartenait à un jeune GI’s qui l’a beaucoup bricolée, comme tous les jeunes américains, puis l’a laissée là, à la fin de son service militaire. Très intéressée, ma mère demande si elle ne serait pas à vendre ? Pour lui faire plaisir, les Darrymore nous accompagnent sur le parking pour voir la voiture de plus près. Monsieur Darrymore qui à l’air de s’y connaître en matière d’automobile, montre les transformations les plus flagrantes que le GI’s a faites.


Il ouvre la portière du conducteur qui n’est même pas fermée à clef et explique que le sens d’ouverture a été modifié pour que la porte s’ouvre de l’avant vers l’arrière. Cela vient de la mode des courses en ligne droite vers une falaise lancée par un film de James Dean. Deux conducteurs s’affrontent et freinent au dernier moment avant d’atteindre la falaise, le gagnant est celui qui s’arrête le plus près du bord de la falaise.

Bien sur, il s’agit d’un jeu très dangereux et, en fait, peu pratiqué, mais lorsque l’optimisme du chauffeur ou qu’une défaillance des freins ne permettent pas de s’arrêter, alors la seule issue pour le concurrent consiste à sauter par la portière et abandonner sa voiture au vide. C’est ainsi que les plus inconscients, ou les plus frimeurs, inversent le sens d’ouverture des portières s’interdisant ainsi la possibilité de sauter car ils seraient happés par la porte ouverte. Le coté dangereux de cette transformation est traduit par le nom de « portes suicides » donné par les jeunes à ces portières inversées.

Ma mère est très amusée par cette histoire et examine l’intérieur de la voiture.

– Tu as vu tous ces boutons, il y a même la radio, dit-elle à mon père. Celui-ci semble moins enthousiaste et indique qu’avec un jeune fou comme propriétaire le moteur doit avoir sérieusement souffert. Monsieur Darrymore va vers l’avant et lève le capot. Il sourit, appelle mon père et lui dit. –

C’était un sacré bricoleur notre militaire, regardez, c’est un vieux moteur de Chevrolet d’avant guerre qu’il a installé. Avec ça il ne risquait pas de faire d’excès de vitesse, c’est très rustique mais ça consomme nettement moins que le moteur d’origine de la Buick qui est un gros huit cylindres.

On continue d’examiner la voiture, dans le coffre il y a un tas de pièces mécaniques. Enfin ma mère demande si on peut ouvrir la capote, ce que mon père et monsieur Darrymore font sans trop de mal. Elle se recule, admire la voiture en s’extasiant sur sa ligne quand la capote est baissée puis finit par s’installer au volant en faisant semblant de conduire le coude à la portière.

– Qu’est-ce que vous en pensez ? Cela m’irait bien comme voiture, non ?

– Une vraie actrice d’Hollywood, si ça vous intéresse, je peux me renseigner pour savoir si son propriétaire a laissé les papiers à quelqu’un pour la vendre, propose monsieur Darrymore. Les jeunes militaires font souvent ça entre eux, mais il y aura pas mal de travail à faire dessus car elle est plutôt en mauvais état. Ma mère acquiesce, enthousiaste.

– Oh oui ! Ce serait bien si elle était à vendre pas trop cher, je la trouve vraiment superbe.

En rentrant, elle n’a qu’un sujet de conversation, la Buick à qui elle ne trouve que des qualités.

– Bien sur elle aura besoin d’un coup de peinture et d’un bon nettoyage, mais elle en vaut la peine. Mon père est plus préoccupé par la mécanique.

– Tu as entendu, c’est un vieux moteur de Chevrolet qui est installé dedans.

– Oui, Jack a dit que ça ne consommait pas beaucoup.

– Justement, rétorque mon père, le moteur doit manquer de puissance par rapport à cette énorme voiture, il paraît bien perdu sous ce grand capot.

– De toutes façons, tu n’as pas l’intention de faire les 24 heures du Mans, coupe ma mère qui continue de rêver.

Quelques jours plus tard, un coup de fil de Jack Darrymore annonce qu’il a trouvé les papiers de la voiture et que le nouveau propriétaire est prêt à discuter une vente éventuelle.

Dès le dimanche suivant, nous nous retrouvons sur la base de Nouasseur pour discuter avec un jeune soldat américain qui ne parle pas un mot de français, mais ma mère a fait deux années d’anglais à l’université et c’est elle qui mène la négociation. Je ne comprends pas à quel chiffre ils arrivent, mais de toute évidence ce ne doit pas être bien cher car même mon père se laisse convaincre, alors qu’il était resté très réservé jusque-là.

Les Darrymore ne sont pas là, peut-être monsieur Darrymore aurait-il tempéré l’enthousiasme de mes parents, mais le marché est conclu et rendez-vous est pris pour la semaine suivante afin de matérialiser la transaction et d’emmener la voiture. Le vendeur suggère à mon père de venir avec une batterie neuve car il a constaté que celle de la voiture était morte et qu’il ne pouvait pas la faire démarrer. Il avoue que depuis que son copain lui a laissée, cela fait plus de quatre mois, il n’a pas eu le temps de s’en occuper. Mon père regarde sous le capot, c’est du six volts dit-il, c’est tout de même un vieux moteur !

Encore une semaine et nous nous retrouvons à Nouasseur pour le troisième dimanche consécutif. Cette fois, informés de la conclusion de l’achat, les Darrymore nous attendent. Mes parents remplissent des formulaires avec le vendeur et lui remettent une enveloppe d’argent liquide en échange des papiers de la Buick. Après un café, tout le monde rejoint la voiture pour la remettre en marche avec la batterie neuve que nous avons amenée. Son montage est rapide, et mon père s’installe au volant. Le jeune américain lui explique comment on passe les vitesses avec le levier derrière le volant, mais de toute évidence, il n’en sait guère plus sur le maniement de la voiture.

Mon père met le contact et un gros voyant rouge s’allume sur le tableau de bord. Avec l’aide de monsieur Darrymore il trouve le bouton du starter, mais rien ne semble commander le démarreur. Il tire sur différents boutons, en pousse d’autres, en tourne certains ce qui permet de trouver les commandes de phares, d’essuie-glaces, de clignotants, bref tout semble fonctionner sauf le démarreur.

Le jeune soldat américain et monsieur Darrymore regardent dans le moteur et concluent rapidement qu’il n’y a tout simplement plus de démarreur dans le moteur. A ma surprise, c’est ma mère qui trouve la solution.

– Il y a des pièces dans le coffre, peut être qu’il y est, dit-elle.

Visite immédiate du coffre, ponctuée par un yeeaaah… américain. Le jeune vendeur brandit une grosse pièce cylindrique noire avec des fils électriques, qui de toute évidence, est le démarreur. –

Impossible de l’installer maintenant, dit Jack Darrymore, on va la pousser, vous le ferez remonter par le garage qui réalisera les travaux de remise en état.

Mon père se remet au volant, mais ma mère lui dit qu’elle aimerait bien conduire pour ramener la voiture à l’appartement, qu’elle a bien regardé comment il faut faire pour passer les vitesses et que ce sera encore plus facile que sur la Fiat puisque, sur cette voiture, il n’y en a que trois au lieu de quatre. Mon père lui répond qu’il vaut mieux qu’il s’occupe de la mise en marche, mais qu’ensuite elle pourra essayer la voiture pour voir si elle peut la conduire pour rentrer. Et nous voilà tous en train de pousser avec entrain. Quelques hoquets et de nombreuses pétarades trahissent la longue immobilisation de la voiture qui finit par démarrer.

Ma mère applaudit visiblement ravie alors que les autres semblent plutôt inquiets.

– J’ai l’impression qu’elle à besoin d’une bonne révision, dit Jack Darrymore. A votre place je ne repartirai pas avec cette après-midi vous risquez de caler au premier croisement, et sans démarreur vous serez bien embêtés. Si vous voulez, je vous la ferai mettre sur une dépanneuse dans la semaine pour l’amener chez votre garagiste, ce n’est pas un problème pour moi, nous avons ce qu’il faut à la base. Mon père approuve et remercie, mais ma mère est terriblement désappointée.

– On ne peut pas repartir avec ? Elle marche !

– Elle tourne tant que j’accélère mais elle va caler si je lâche l’accélérateur. Et joignant le geste à la parole mon père lève le pied et le moteur s’arrête aussitôt.

– C’est parce qu’il faut qu’elle chauffe un peu, tente ma mère. Mais Jack Darrymore trouve les mots qu’il faut.

– Qu’allez vous faire d’une voiture sans démarreur devant chez vous? Il faudra la pousser pour qu’elle reparte. Il vaut mieux qu’elle passe d’abord chez le garagiste et que vous la rameniez quand elle sera impeccable.

Cet argument atteind ma mère, mais elle demande quand même à faire un tour dans la Buick capote baissée avant de repartir. Mon père et Jack Darrymore décapotent la voiture, puis mes parents s’installent, ma mère laissant finalement le volant à mon père.

Les Darrymore, l’Américain et moi poussons la voiture qui pétarade longuement avant de redémarrer dans un nuage de fumée. Sans la laisser ralentir, mon père fait deux ou trois tours sur le parking de la base avec ma mère ravie qui nous fait des signes de la main. Enfin ils ramènent la voiture à sa place. Rendez-vous téléphonique est pris avec Jack Darrymore pour lui donner l’adresse du garagiste où amener la voiture et nous partons en lui laissant les clefs.

Le retour est joyeux, ma mère convient que c’est bien plus raisonnable de faire comme ça et imagine déjà l’arrivée triomphale de la grosse Buick repeinte à neuf devant notre immeuble. Elle ne se lasse pas de nous lire et relire la carte grise et c’est ainsi que j’apprends qu’il s’agit d’une Buick Roadmaster de 1948.


 

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Buick et bas coutures -4- Premier départ

Nous y sommes, le jour s’est levé sur un beau dimanche matin du mois de décembre 1957 à Casablanca. Je vais partir tout à l’heure dans la grosse Buick bleue et blanche que je suis déjà allé regarder par la fenêtre du salon avant de prendre mon petit déjeuner. Nous allons déjeuner chez les Delfoix et ma mère a dit hier que nous passerons par la corniche. Aujourd’hui, je suis sûr que lorsqu’on partira vers midi, il y aura des copains sur le trottoir pour me voir. En plus, il fait beau, peut-être que nous baisserons la capote.

La matinée est longue, je suis en vacances et les cadeaux de Noël ne sont pas encore là, alors je m’ennuie mais je n’ose pas sortir. Je préfère faire durer le plaisir et sortir plus tard avec mes parents pour monter avec désinvolture dans la nouvelle voiture devant les regards envieux des autres habitants de l’immeuble qui ne manqueront pas de nous regarder depuis leurs fenêtres. A coup sûr, la voiture a du être repérée depuis hier après-midi qu’elle est garée devant notre appartement.

Ma mère finit de se préparer, elle porte une nouvelle robe bleue avec une courte veste blanche. Elle a remit ses talons aiguilles blancs et son petit chapeau de la même couleur. Je respire son nouveau parfum qui embaume l’appartement, et il me semble que les faux ongles rouges et les faux cils sont le nec plus ultra.

Midi, tout le monde est prêt, nous sortons de l’appartement et nous arrivons sur le trottoir. La Buick est là, magnifique, et en plus il y a des gamins qui discutent sur le trottoir comme je l’espérais. Mon père ouvre la portière du passager pour que ma mère s’installe, puis avec la bonne nous nous glissons à l’arrière derrière le dossier. Mon père referme la porte et fait le tour pour s’installer au volant. Je suis déçu, personne n’a parlé de baisser la capote.

Je vois que, mine de rien, les gamins sur le trottoir ont arrêté de jouer et regardent dans notre direction, je suis fier comme un pou. Je ne les regarde pas trop pour ne pas paraître prétentieux et surtout je suis intéressé par mon père qui tourne la clef de contact et allume ainsi un gros voyant rouge sur le tableau de bord. Mon père tire un bouton situé à côté de la clef de contact, je saurai plus tard qu’il s’agit du starter, puis il accélère à fond à plusieurs reprises avant de tirer sur un gros bouton blanc au milieu du tableau de bord.

Aussitôt la voiture émet un bruit fort et lent comme je n’en avais jamais entendu venant d’un démarreur. Je suis surpris, je vois les enfants qui regardent vers nous d’un air étonné et je me dis qu’avec ce bruit, tout l’immeuble saura quand nous partirons dans notre voiture, ce qui n’est pas pour me déplaire. Je suis aussi surpris des mouvements de la banquette qui bouge nettement sous mes fesses au rythme lent du démarreur. Le bruit dure quelques secondes, puis mon père relâche le bouton sans que j’entende le bruit du moteur.

Il redonne quelques coups d’accélérateur puis tire à nouveau sur le gros bouton blanc et le bruit fort du démarreur reprend. Cette fois mon père insiste plus longtemps, mais quand il relâche le bouton, le moteur est toujours silencieux. Un troisième essai reste encore sans effet. Dans la voiture, personne ne dit un mot. Je vois ma mère qui fixe le gros bouton blanc du démarreur le visage figé et je remarque que ses mains posées sur ses genoux tremblent légèrement. La bonne fait celle qui ne remarque rien. Ma mère dit :
Elle ne veut pas partir ? Mon père lui répond.
Pas plus qu’hier. Alors ma mère qui a l’air de s’y entendre donne ses conseils.
C’est parce que tu donnes des coups de démarreurs trop courts, avec les anciens moteurs il faut insister plus longtemps.
Mon père repousse à moitié le bouton du starter et donne quelques coups d’accélérateur supplémentaires. Il tire longtemps le bouton du démarreur, je vois la tête et les épaules de ma mère qui montent et qui descendent devant moi au rythme du démarreur, enfin le moteur finit par partir dans un bruit peu harmonieux qui ne correspond pas du tout à ce que j’avais imaginé. Je sens l’atmosphère se détendre dans la voiture et nous partons chez les Delfoix en faisant, comme promis, un grand détour par la corniche.

Pendant le trajet personne ne s’étonne du démarrage difficile, au contraire ma mère ouvre sa vitre en grand malgré la fraîcheur de décembre pour se faire admirer des gens dans les rues, elle ne tarit pas d’éloge sur le confort de sa superbe américaine.

Bien sur, quand nous arrivons devant chez les Delfoix, elle demande à mon père de klaxonner pour les faire sortir de leur villa, et elle attend bien qu’ils soient dehors pour descendre de la voiture sous leurs regards admiratifs. Les commentaires ne manquent pas, tout le monde trouve la voiture magnifique, et il est décidé de l’arroser aussitôt autour d’un apéritif.

Apéritif, déjeuner, puis partie de boules dans le jardin pendant que les femmes discutent au salon, la journée passe très vite et vers cinq heures il est temps de rentrer. Les Delfoix nous accompagnent à la voiture et quand ma mère s’installe, Georgette Delfoix lui dit.

– Tiens, tu as une culotte rose aujourd’hui Simone ! Il faut que tu fasses attention quand tu montes dans ta belle auto, on voit tes dessous ! Ma mère s’amuse de la remarque de Georgette.


– C’est à cause des portières qui s’ouvrent de l’avant vers l’arrière, c’est le précédent propriétaire qui les a modifiées.

Je ne fais pas plus attention que cela à la remarque de Georgette, je suis davantage préoccupé par les longs coups de démarreur que mon père est encore obligé de donner avant que le moteur parte enfin. Dans les adieux du départ ce démarrage laborieux passe inaperçu et nous rentrons chez nous. Du moins je le pense, mais ma mère demande à revenir aussi par la corniche comme il fait encore jour, et demande à mon père de se garer pour marcher un peu le long de la mer.

Je comprends vite qu’il ne s’agit que d’une excuse, car après quelques minutes, elle trouve qu’il fait froid, qu’il vaut mieux rentrer et, surtout, qu’elle va conduire parce qu’il n’y a pas beaucoup de circulation et que ce sera très bien pour prendre la voiture en main. Nous retournons à la Buick et elle s’assoit derrière le volant. Mon père lui demande si elle veut qu’ils avancent la banquette, elle essaye d’enfoncer les pédales avec ses pieds et trouve que ce n’est pas nécessaire parce qu’il conduit près du volant. Je me demande comment elle va faire pour conduire avec ses grands talons, mais ça n’a pas l’air de l’inquiéter.

Elle met le contact et tire sur le bouton du démarreur qui tourne pendant un ou deux longs moments avant qu’elle le relâche sans que le moteur démarre. Mon père lui dit qu’il faut donner quelques coups d’accélérateurs avant de démarrer pour faire venir l’essence.

Elle pompe plusieurs fois et tire à nouveau sur le bouton du démarreur, le moteur tousse et cale. Elle recommence à tirer beaucoup plus longtemps sur le démarreur et à deux ou trois reprises elle enfonce nerveusement l’accélérateur quand tout d’un coup le moteur démarre. Tu vois dit-elle à mon père, quand on tire assez longtemps sur le démarreur en pompant fort sur l’accélérateur elle démarre très bien !

Elle conduit sur le chemin du retour avec beaucoup d’aisance comme si elle avait toujours eu cette voiture. Mon père s’en étonne et la complimente ce qui la rend très joyeuse. Moi aussi je suis très content car quand nous arrivons à l’appartement il y a des copains sur le trottoir qui s’approchent quand nous descendons.

Je reste discuter avec eux autour de la voiture qu’ils trouvent « pas mal » et en plus je suis très fier quand l’un d’eux me dit qu’ils ont trouvé ma mère « super » quand elle est descendue de la voiture.

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Buick et bas coutures -5- Crise de doute


La semaine suivante est essentiellement marquée par la fête de Noël qui se déroule chez nous avec des amis et mes grands-parents. Malgré l’achat de la nouvelle voiture qui a lourdement entamé le budget familial, je suis quand même gâté par mes parents qui m’offrent un très beau train électrique.

Dans la semaine nous prenons plusieurs fois la voiture et je commence à m’habituer aux mises en route laborieuses du moteur. Le samedi après midi, nous descendons en ville, ma mère et moi, pour acheter encore des vêtements. Je me demande pourquoi elle m’a emmené car elle n’achète rien pour moi et ne rentre pratiquement que dans des magasins de lingerie pour s’acheter des culottes. Elle les choisit avec beaucoup de soin, des culottes pleines de dentelles autour des jambes et sur le devant, des blanches, des roses et des bleues ciel. En repartant, elle a beaucoup de mal à remettre la Buick en marche.


C’est la première fois que je suis assis à l’avant et je trouve qu’à cette place on ressent beaucoup plus fortement les mouvements du siège qui bouge au rythme lent du démarreur, mouvements amplifiés par ma mère qui pompe à la même cadence sur l’accélérateur. Inquiet, j’ose demander si nous sommes en panne, mais ma mère me répond que non et que c’est normal qu’une grosse voiture mette plus de temps à démarrer que les petites voitures. Comme elle arrive finalement à mettre la Buick en marche, je me rassure en me disant qu’elle doit avoir raison.

Le lendemain, nous sommes invités chez des amis à Rabat. Ma mère a mis son tailleur blanc avec un petit chapeau bleu, et ses escarpins blancs. Mon père lui ouvre la porte de la voiture et quand elle s’assoit, je vois qu’elle porte une des culottes de nylon bleu achetées la veille. Je trouve qu’elle ne s’assoit pas très bien car j’ai vraiment vu toute sa culotte. Avec la bonne on se glisse derrière pendant que mon père referme la portière et va s’installer au volant. Comme les autres fois, il met le contact, tire le starter, et après avoir pompé plusieurs fois sur l’accélérateur, il actionne le démarreur.

Le bruit fort se répand sur le trottoir de l’immeuble, et j’attends que le moteur ait eu assez de temps pour démarrer comme me l’a expliqué ma mère. Hélas le démarreur devient tout de suite plus lent que d’habitude et très vite il ne se passe plus rien quand mon père tire le gros bouton blanc.

Un silence de mort règne dans la voiture, ma mère qui tripote nerveusement l’ourlet de son tailleur, finit par demander ce qui se passe. Mon père lui répond qu’il pense que la batterie est morte, et descend. Il fait le tour par-devant et ouvre le capot qui se lève de droite à gauche. Je me souviens que cette originalité d’ouverture du capot sur le côté m’avait amusé la première fois que monsieur Darrymore l’avait ouvert sur le parking de la base américaine de Nouasseur. Mon père trafique un moment dans le moteur quand ce que je redoutais depuis quelques minutes finit par arriver, trois copains sortent de l’immeuble et viennent vers nous.

Ils s’approchent de la voiture et demandent tout naturellement si nous sommes en panne par la fenêtre que ma mère a ouverte. Je réponds gêné que je ne sais pas, c’est ma mère qui me sauve en répondant qu’il paraît que la batterie est morte. Pendant ce temps, mon père revient essayer le démarreur qui n’émet que quelques à-coups sans espoir et confirme son diagnostique, la batterie est à plat, il va falloir pousser la voiture.

Ma mère ouvre sa portière et descend devant les trois copains, je sens que je suis en train de mourir de honte. Non seulement notre grosse décapotable ne veut pas démarrer mais en plus mes copains vont nous pousser. Je sens mes jambes trembler sous moi quand je descends avec la bonne pour aider à pousser.

Avec les trois copains et la bonne nous arrivons à pousser mon père qui après deux ou trois essais arrive à faire démarrer la voiture. Nous le rejoignons au bout du trottoir ou il nous attend en faisant ronfler le moteur et à nouveau, je vois l’intégralité de la culotte bleue avec les copains à côté de moi quand ma mère s’installe en premier. Elle nous laisse ensuite monter à notre tour, referme sa portière et nous partons devant mes copains hilares.

Après quelques minutes de silence ma mère déclare que ce n’est tout de même pas normal qu’une batterie se décharge aussi vite et que le garagiste a du oublié de la charger. Mon père lui rappelle tout de même que cette batterie est neuve puisqu’il l’a achetée quand nous sommes allés prendre la voiture à Nouasseur. Ma mère n’en démord pas et conclu en disant qu’il faudra quand même que mon père aille la faire recharger demain.

Pendant le trajet vers Rabat je déchante à nouveau. Dans la montée de l’Oued Mellah, une petite côte que nous passions à quatre-vingt à l’heure avec la Fiat sans vraiment nous en rendre compte, je remarque que la grosse Buick ralentit sensiblement et oblige mon père à passer en seconde pour monter la côte à quarante kilomètres heure. Ma mère en déduit aussitôt qu’elle a bien raison de dire que la batterie est mal chargée, sinon la voiture ne peinerait pas autant ! Mon père a beau essayer de lui expliquer que cela n’a aucun rapport, elle reste campée sur sa position et commence à se mettre en colère. Mon père soupire et se concentre sur la conduite de la grosse voiture poussive.

Le reste du trajet se déroule sans autre souci et nous passons une agréable journée chez les amis qui se sont bien entendu émerveillés sur la Buick quand nous nous sommes garés devant chez eux. C’est au moment du départ que les choses se gâtent à nouveau. D’abord quand ma mère monte, notre amie lui fait la même réflexion que Georgette.


– Bravo Simone, tu as poussé l’élégance jusqu’à assortir ta culotte à ta nouvelle voiture, bleue et blanche !

Ma mère répond ravie qu’avec ces portières cela vaut mieux et je réalise qu’effectivement, non seulement sa culotte est bleue mais qu’en plus elle est bordée de dentelles blanches. Je me demande si mes copains ont fait le même rapprochement que notre amie entre la culotte bleue à dentelles blanches et les couleurs de notre voiture.

Pendant ce temps mon père entame la procédure de mise en route du moteur. La batterie s’est rechargée pendant le trajet et le démarreur tourne mieux que ce matin, mais cette fois encore le moteur ne réagit pas. Dès le troisième coup de démarreur notre amie s’en mêle.

– Elle à l’air un peu enrhumée votre belle voiture, il va falloir qu’on vous pousse !

Ma mère est mal à l’aise et elle recommence à tripoter l’ourlet de son tailleur en expliquant que c’est cet imbécile de garagiste qui n’a pas bien chargé la batterie. Et comme ce matin, le démarreur ralentit de plus en plus pour s’éteindre dans quelques hoquets misérables.

Tout le monde descend sauf mon père et après avoir poussé quelques dizaines de mètres le moteur part et nous pouvons rentrer à Casablanca. Le voyage du retour se passe bien, mais mon enthousiasme pour la belle américaine s’est définitivement transformé en grosse déception. Elle démarre mal ou pas du tout et il faut la pousser et en plus ma mère montre toute sa culotte quand elle monte ou quand elle descend, et les remarques qu’on lui fait la font rire !

Le lendemain, lundi, quand je me lève, mon père s’apprête à amener la voiture à la station service un peu plus loin dans la rue pour faire recharger la batterie. Il sort pendant que je prends mon petit déjeuner et j’entends le bruit du démarreur, plus de doute, tout l’immeuble doit nous entendre quand nous partons avec cette voiture. Ce matin encore il a beaucoup de mal et je me dis qu’il va falloir sortir pour le pousser. Enfin le moteur démarre et je finis mon petit déjeuner plus tranquillement.

Le réveillon du premier janvier se passe aussi chez nous, ce qui fait que nous n’avons pas besoin de prendre la voiture avant le jeudi suivant où ma mère m’emmène en ville pour faire les soldes qui commencent. On voit que la batterie a été rechargée car aussi bien en partant de l’appartement qu’en revenant du centre de Casablanca, le démarreur est plus vaillant et le moteur démarre au bout de quelques coups de démarreur appuyés.

Le samedi après-midi, après avoir joué avec les copains sur le terrain derrière l’immeuble, nous revenons sur notre trottoir et devant notre appartement, je vois mon père penché sous le capot levé de la Buick. Mon sang se glace et bien sur les autres gamins s’amusent en demandant s’ils vont encore devoir nous pousser ! Nous nous rapprochons, ma mère est assise au volant, et elle se met à actionner le démarreur pendant que mon père trafique dans le moteur. Je n’avais pas encore bien vu le moteur et je suis surpris de voir qu’il paraît tout petit complètement perdu sous cet immense capot.

Elle doit insister longuement, pour qu’enfin le moteur démarre. Elle le fait ronfler bruyamment pendant que mon père referme le capot, et s’assoit à la place du passager. Elle fait encore ronfler le moteur pendant un bon moment et ils s’en vont dans un nuage de fumée. Mes copains se moquent des démarrages difficiles de notre voiture et la qualifient de vieux tacot repeint. Eux aussi ont remarqué la petite taille du moteur par rapport à la voiture et disent que c’est un moteur de quatre chevaux qu’il y a dedans. Je ne sais pas trop quoi répondre, heureusement, on rentre pour jouer au Monopoly ce qui permet de changer de sujet.

Le soir, je demande à mes parents quel a été leur problème pour partir et c’est ma mère qui me répond que l’essence s’était désamorcée et que mon père à du actionner la pompe dans le moteur. Je trouve que décidément elle commence à s’y connaître en mécanique mais je n’ai plus trop confiance dans ses explications. Je suis convaincu que monsieur Darrymore et mon père ont raison de dire que le moteur est vieux et fatigué. Je me sens triste et déçu.

 

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Buick et bas coutures -6- De mal en pis

 

Les vacances de Noël terminées, nous allons au cours du premier trimestre, connaître difficulté sur difficulté avec notre belle américaine qui continue à refuser de démarrer régulièrement. Mon père la ramène plusieurs fois chez le garagiste, mais celui-ci, s’il arrive à la remettre en meilleure condition pour quelques jours, répète toujours que la seule bonne solution consiste à remplacer le moteur de Chevrolet à bout de souffle qui a été greffé par le jeune soldat américain.

La plus-part du temps, nous trouvons de bonnes âmes pour nous pousser et nous permettre de repartir. Mais à différentes reprises mes parents se sont retrouvés seuls sans avoir pu démarrer et ils ont du faire de la marche à pied pour trouver de l’aide. A d’autres occasions, malgré l’aide de passants ou d’amis, la Buick ne veut rien entendre et il faut appeler des dépanneurs qui, après avoir réussi à remettre le moteur en route concluent tous systématiquement par le même diagnostic affligeant que le premier garagiste.

En plus, chaque fois que l’auto est en réparation, nous sommes obligés de prendre le bus, ce qui déplait fortement à ma mère qui continue à parfaire sa garde robe et qui ne sort plus que chapeautée et juchée sur ses talons aiguilles, tenue peu pratique pour la marche à pied ou les transports en commun, et carrément inappropriée pour pousser une voiture.

Cette situation crée une véritable tension entre mes parents qui se disputent de plus en plus souvent le soir pendant le repas. Mon père répète à l’envie qu’il faut changer le moteur alors que ma mère s’obstine à prétendre que les garagistes n’y connaissent rien en voitures américaines. Ce n’est pourtant pas ce qui manque dans les rues de Casablanca, même si notre décapotable de la fin des années quarante se fait plutôt remarquer. Elle est tout de même moins discrète que les voitures américaines plus récentes, sans parler du bruit que produit son vieux démarreur qui fait se retourner les gens.

Une première solution est tentée par mon père qui comprend que ma mère ne cédera pas car, de toutes les façons, ils n’ont pas le premier sous pour faire remplacer le moteur. Les toilettes de ma mère et les frais de dépannage répétitifs de la Buick ramènent en permanence nos finances à leur plus bas niveau. Il achète un chargeur de batterie qu’il peut loger sous le capot et en garant la voiture juste sous la fenêtre de notre appartement, il le relie à la prise électrique de la salle à manger. Ainsi, la nuit, la batterie se recharge et elle est plus vaillante pour les départs du lendemain. Heureusement que le capot peut se refermer sur le fil quand le chargeur est en place et que les rues de Casablanca sont tranquilles la nuit, car c’est déjà une corvée d’installer le chargeur le soir et de le ranger le matin, mais si en plus il y avait des idiots pour arracher le fil électrique ou carrément voler le chargeur ce système ne pourrait pas fonctionner.

Et il ne fonctionne pas si mal le système en question, même s’il faut encore pousser une fois ou deux par semaine, le démarreur peut être sollicité beaucoup plus longtemps et cela suffit en général pour réveiller le moteur anémique tout au long de la journée. Ma mère félicite sincèrement mon père pour sa bonne idée, mais celui-ci persiste à essayer de lui faire comprendre qu’ils ont acheté une vieille voiture qui ne fonctionnera jamais bien. Pourtant, elle continue de trouver la Buick superbe, « c’est vrai qu’elle ne démarre pas au quart de tour, mais son allure et son confort valent bien un petit désagrément de temps en temps » assure-t-elle. Surtout qu’avec le printemps qui arrive, nous avons pu rouler quelques fois capote baissée et c’est vraiment très agréable.

La situation semble bloquée, quand après une panne qui les a obligés à rentrer du restaurant en taxi un samedi soir, mon père tente une nouvelle fois de faire entendre raison à ma mère le dimanche matin.

– Ce n’est plus possible, on a encore payé un taxi les yeux de la tête hier soir, et maintenant il faut qu’on redescende en ville pour essayer de faire démarrer ce vieux clou ! Tu ne penses pas qu’il est grand temps d’arrêter les frais ? Ma mère qui est en train de finir d’ajuster son chapeau devant la glace de l’entrée répond gaiement.

– De toutes façons, on va déjeuner chez tes parents, mon amour. Ce n’est pas bien gênant de passer chercher la voiture en y en allant. A cette heure-ci on trouvera du monde pour nous aider à la faire démarrer, et les bus fonctionnent très bien le dimanche pour descendre en ville. Devant cette réponse désarmante mon père hausse les épaules et grommelle.

– En fourguant ce tas de ferraille, et en faisant un emprunt, on pourrait acheter une 203 ou une Panhard d’occasion qui nous rendrait les services qu’on peut attendre d’une voiture digne de ce nom ! La réponse de ma mère qui se remet une dernière couche de rouge à lèvres est moins aimable.

– Si tu fais ça, je ne monterais pas dans ta petite voiture et nous n’aurons plus qu’à rester cloîtrés à la maison.

– Parce-que tu préfères être cloîtrée dans ta grosse voiture qui ne veut pas démarrer ?

– Oui !

– Tu ne te rends pas compte que tu es ridicule dans cette voiture quand elle est en panne ? Tu ne rappelles donc pas l’autre jour quand on avait décapoté que les gens rigolaient en passant et se moquaient de tes grands airs ?

– Je ne suis pas plus ridicule que les autres femmes quand leurs petites voitures sont en panne. Toutes les voitures tombent en panne, je ne vois pas pourquoi la notre serait différente des autres et en quoi ce serait ridicule ! En plus je ne prends pas de grands airs, comme tu dis, je méprise les jaloux, c’est tout !

– Mais elle tombe en panne tous les quatre matins ta merveille. Tu ne vas pas me dire que tu ne te trouves pas ridicule quand il faut que les voisins nous poussent tous les trois jours devant l’immeuble?

– Non, je ne me sens absolument pas ridicule, d’abord elle ne tombe pas en panne devant l’immeuble tous les trois jours, et en plus dans une belle voiture on n’est jamais ridicule, il n’y a que les envieux qui ricanent. Et prenant la malheureuse bonne à témoin.

– Lise, cela vous arrive d’être seule avec monsieur dans la Buick quand elle ne veut pas partir. Est-ce que vous vous sentez ridicule ? La pauvre Lise n’a visiblement pas envie de prendre partie et s’en tire par une pirouette.

– Ridicule, non, mais c’est vrai que des fois cela peut-être embêtant.

– Ah bon ! Et en quoi cela vous embête-t-il, ma fille ?

– Ben, c’est parce qu’il faut la pousser, madame, et qu’elle est drôlement lourde cette voiture, et des fois il faut la pousser longtemps, après je suis fatiguée.

– Et moi, vous ne croyez pas que j’ai du mal à la pousser. En plus, je voudrais vous y voir avec mes talons aiguilles.

– Moi aussi je mets des talons, pas aussi hauts que les vôtres, mais j’ai souvent poussé la Buick alors que j’avais des chaussures à talons hauts.

Mon père sent que la discussion va s’envenimer entre les deux femmes et préfère clôre le combat en souriant.

– Eh bien ! Allons-y la pousser cette belle voiture, j’espère que tu es en forme et que tes talons hauts sont solides.

Cette réplique a le mérite de détendre ma mère et l’atmosphère avec. Nous partons chez les grands-parents en laissant Lise qui dispose de son dimanche et ne sera donc pas de corvée pour pousser la lourde auto.


Les jours passent ainsi, en escarmouches et querelles plus ou moins fortes au gré des pannes, sans que le différent entre mes parents évolue le moins du monde, mon père finissant toujours par abandonner devant la mauvaise fois obstinée de ma mère.

Juste avant les vacances de Pâques, nous passons le dimanche chez les Delfoix. Au moment de repartir, tard dans la soirée, la voiture ne veut pas démarrer et comme il n’y a plus personne dans la rue, mon père est obligé de remonter chez les Delfoix pour leur demander de venir nous pousser. De toute évidence, nos amis se sont rhabillés à la hâte et nous poussons sans conviction. Ma mère qui s’est mise au volant, est sans doute un peu éméchée, au lieu d’insister comme à son habitude, elle gare très vite la voiture et annonce que nous ferions mieux d’appeler un taxi au lieu de pousser comme des idiots !

Monsieur Delfoix se propose de nous ramener à la maison dans sa 403, ce que mes parents acceptent sans se faire prier. En route la conversation tourne autour des problèmes de démarrage de notre voiture et il suggère que nous la montrions au garagiste arabe qui est à côté de chez eux, un dénommé Omar. Il y a toujours beaucoup de vieilles voitures dans son garage et il saura peut-être faire ce qu’il faut à la notre pour retrouver la forme.

Ma mère fait remarquer que nous n’avons pas une vieille voiture, qu’elle n’a « même » pas dix ans, mais mon père trouve qu’au point ou nous en sommes il n’y a qu’à la montrer à Omar. Monsieur Delfoix lui demande les clefs, comme la voiture est en panne devant chez lui il la montrera demain à Omar.

Et nous rentrons chez nous, sans auto une fois encore. Il n’y a plus qu’à espérer dans le talent du garagiste arabe à ressusciter les vieilles voitures.

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