Playboy,

La période de Pâques nous ramène sans le vouloir aux idées d’oeufs et de lapins. A travers la seconde partie du 20ème siècle, il y a un lapin qui a su s’entourer de quelques unes des plus belles femelles que son image plutôt rigolote de la sexualité a pu lui faire rencontrer. Je veux bien sûr parler du lapin qui se cache sur les couvertures de Playboy. Walt Disney a bâti un empire avec une souris, Hugh Hefner a fait la même chose avec un lapin. Bien que cet empire vacille avec l’usure du temps et les changements de la société, il n’en reste pas moins qu’avec un peu d’imagination et presque rien, une belle aventure peut durer des dizaines d’années.

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A part les journaux quotidiens et les revues spécialisées, la presse était pour beaucoup destinée aux femmes. Nous ne sommes pas en 2013, mais vers la fin des années 40. La raison la plus évidente à cela, les hommes travaillent et la femme reste au foyer. Elles ont, en théorie, du temps pour la lecture. Entres les recettes de cuisine et les trucs pratiques pour la vie quotidienne, la mode y tient une bonne part. Tout y est de bon ton, sans excès, très neutre. A part quelques revues qui courent sous le manteau, aucun magazine n’offre réellement un contenu que l’on pourrait ranger dans un comportement relié à la sexualité. Ne soyons pas dupe, car le fait de regarder une revue de cinéma avec les belles stars de l’époque, partiellement dévêtues ou non, peut engendrer quelques fantasmes, tout dépend de ce que l’on cherche. L’offre est quand même réduite et se limite à la seule contemplation. L’homme est pourtant un consommateur comme pourrait l’être son épouse. Mais on reste dans un certain domaine vague qui flatte son égo de mâle, les belles bagnoles, la réussite sociale, toutes choses qui en sous entendu vont attirer les belles. Il y a certainement un catégorie d’hommes qui se sentent à l’aise à   travers ces clichées, mais de loin pas tous. Ils peuvent tout autant aimer la mode qui leur est destinée, chercher le bel habit, avoir envie d’un parfum qui sente bon ou simplement contempler une femme qui expose un peu plus ses charmes, sans avoir envie d’en faire plus avec elle. Il leur manque juste un magazine qui leur serait destiné en priorité.

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Le Boss

En 1953, c’est l’idée qui germe dans le cerveau de Hugh Hefner. Etant assez intuitif, il sent qu’il existe une demande, mais il ne sait pas encore dans quelle proportions elle peut intéresser le public masculin. Natif de Chicago en 1926, c’est là que Hefner met au point sa création. Après quelques discussions, c’est le nom de Playboy qui sera retenu. Il est très explicite dans son titre. Le contenu évoluera au fil du temps, mais dans les premiers numéros on tient déjà la grande partie du folklore qui lui est associé,  des femmes en tenue plus ou moins légère selon les critères des différentes époques, un art de vivre au masculin, le fameux logo avec le lapin, et surtout la page centrale avec la Playmate du mois puisque c’est un mensuel. Il est aussi un adepte du libertarisme. Le premier numéro est publié en décembre 1953, sans précision de date, c’est un numéro de lancement et on guette les résultats. Le succès est immédiat, 50 000 copies se vendront. C’est un chiffre très correct pour l’époque.

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Premier numéro avec Marilyn Monroe en couverture

Au vu des résultats, il n’y a pas de raisons de s’arrêter. Le succès allant en grandissant, il devient évident que figurer dans les colonnes du magazine devient un must et une rampe de lancement pour un débutant. C’est un échange de bons procédés, un nom connu peut faire monter le tirage et un nom moins connu profiter de sa notoriété. Dans un domaine ou dans un autre on vit défiler, Marilyn Monroe, premier numéro alors pas encore un icône,  Bettie Page, Arthur C Clarke, Ian Fleming, Pamela Anderson,  Russ Meyer, Helmut Newton.

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Une page du no 2

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Lettre d’un lecteur publiée dans le no2

Dans les plus belles années, les ventes avoisineront le 9 millions d’exemplaires, si l’on tient compte des éditions nationales assez nombreuses. Il fallut attendre presque 20 ans avant que le magazine existe en version française, repris par la même équipe que Lui. On le trouvait bien sûr facilement dans son édition américaine, qui se vendait certainement fort bien auprès des étudiants en anglais. Evidemmment avec la prolifération des revues légères, les ventes marquèrent le pas. En 2009, après un déficit de plusieurs millions, le groupe est repris en partie par une autre société.  La version française a cessé de paraître en 2011.

Il n’est reste pas moins que l’aventure de Playboy est une belle aventure qui fait encore rêver. C’est un fait de société qui s’inscrit parfaitement dans l’air du temps. Elle n’est sans doute pas destinée à durer pour l’éternité. Par contre, son histoire et tout ce qui l’a faite est déjà plus qu’un simple souvenir.

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Buick et bas coutures – 1 – Coup de foudre –

Tout commence en 1957, j’ai sept ans. Mes parents sont encore très jeunes, moins de trente ans chacun. Mon père est professeur de mathématiques au collège de Casablanca, quand à ma mère elle est surveillante dans ce même collège. Si lui, né dans le Nord est plutôt discret, voir effacé, elle, originaire du Sud de la France est franchement extravertie.

Mes parents se sont connus à Bordeaux pendant leurs études que ma mère n’a pas terminées. Malgré leurs deux salaires modestes de début de carrière, ma mère ne lésine pas à la dépense et affiche des goûts de luxe. Les sorties sont très fréquentes, elle va chez le coiffeur et l’esthéticienne une fois par semaine, et elle arrive à entretenir une gouvernante française, on disait une bonne, qui s’occupe du ménage, de la cuisine, et de moi évidemment.

La contrepartie de ces dépenses est que nous habitons dans un appartement de trois pièces au rez-de-chaussée d’un immeuble d’une cité modeste, essentiellement occupé par des enseignants et des fonctionnaires français. L’espace est compté, une pièce principale qui tient lieu de salon et de salle à manger, une chambre pour mes parents et la seconde chambre pour la bonne et moi. Le matin, comme la salle de bain est occupée par les parents, la bonne me fait faire ma toilette debout dans l’évier de la cuisine dont la fenêtre donne, à ma plus grande gêne, sur le large trottoir-parking devant l’immeuble.

Nous sommes bien installés dans cette vie plutôt facile et agréable, mon père partage ses loisirs entre la pêche et les cartes entre amis, ma mère se passionne pour les revues de mode et de beauté et passe beaucoup de temps à se confectionner ses propres vêtements.

La guerre a amené au Maroc de nombreux militaires américains qui sont restés pour entretenir des bases en Afrique du Nord. L’une d’elle est installée sur l’aéroport de Nouasseur à une vingtaine de kilomètres de Casablanca. Ces militaires fréquentent volontiers les occidentaux du Maroc, ainsi mes parents se sont-ils liés d’amitié avec un capitaine de l’armée américaine et sa famille, les Darrymore.

Un jour nous sommes invités chez eux à Nouasseur et, en arrivant dans notre petite Fiat noire, ma mère repère sur le parking de la base une grosse décapotable bleue et blanche. Elle nous fait faire un petit détour pour jeter un coup d’œil sur cette voiture que je trouve bien poussiéreuse et je l’entends dire à mon père, « mon rêve ! ».

Il lui répond qu’il leur faudrait faire un autre métier plus rémunérateur pour pouvoir s’en payer une et la conversation s’arrête là. En fin d’après midi, en repartant, ma mère nous entraîne à nouveau pour regarder cette voiture et je peux lire dessus qu’il s’agit d’une Buick. C’est vrai qu’elle est sacrément plus impressionnante que notre Fiat et qu’il doit être chouette de se promener sans toit au-dessus de la tête.

Environ un mois et demi plus tard, nous sommes de nouveau en visite chez les Darrymore et, en arrivant, la grosse voiture est à la même place, encore plus poussiéreuse que la dernière fois. Ma mère la voit tout de suite et fait remarquer qu’elle ne semble pas avoir bougé. Cette fois encore nous avons droit au détour pour la regarder et pendant le déjeuner ma mère questionne les Darrymore sur cette merveille qui semble abandonnée.

Effectivement, Monsieur Darrymore lui répond qu’elle appartenait à un jeune GI’s qui l’a beaucoup bricolée, comme tous les jeunes américains, puis l’a laissée là, à la fin de son service militaire. Très intéressée, ma mère demande si elle ne serait pas à vendre ? Pour lui faire plaisir, les Darrymore nous accompagnent sur le parking pour voir la voiture de plus près. Monsieur Darrymore qui à l’air de s’y connaître en matière d’automobile, montre les transformations les plus flagrantes que le GI’s a faites.


Il ouvre la portière du conducteur qui n’est même pas fermée à clef et explique que le sens d’ouverture a été modifié pour que la porte s’ouvre de l’avant vers l’arrière. Cela vient de la mode des courses en ligne droite vers une falaise lancée par un film de James Dean. Deux conducteurs s’affrontent et freinent au dernier moment avant d’atteindre la falaise, le gagnant est celui qui s’arrête le plus près du bord de la falaise.

Bien sur, il s’agit d’un jeu très dangereux et, en fait, peu pratiqué, mais lorsque l’optimisme du chauffeur ou qu’une défaillance des freins ne permettent pas de s’arrêter, alors la seule issue pour le concurrent consiste à sauter par la portière et abandonner sa voiture au vide. C’est ainsi que les plus inconscients, ou les plus frimeurs, inversent le sens d’ouverture des portières s’interdisant ainsi la possibilité de sauter car ils seraient happés par la porte ouverte. Le coté dangereux de cette transformation est traduit par le nom de « portes suicides » donné par les jeunes à ces portières inversées.

Ma mère est très amusée par cette histoire et examine l’intérieur de la voiture.

– Tu as vu tous ces boutons, il y a même la radio, dit-elle à mon père. Celui-ci semble moins enthousiaste et indique qu’avec un jeune fou comme propriétaire le moteur doit avoir sérieusement souffert. Monsieur Darrymore va vers l’avant et lève le capot. Il sourit, appelle mon père et lui dit. –

C’était un sacré bricoleur notre militaire, regardez, c’est un vieux moteur de Chevrolet d’avant guerre qu’il a installé. Avec ça il ne risquait pas de faire d’excès de vitesse, c’est très rustique mais ça consomme nettement moins que le moteur d’origine de la Buick qui est un gros huit cylindres.

On continue d’examiner la voiture, dans le coffre il y a un tas de pièces mécaniques. Enfin ma mère demande si on peut ouvrir la capote, ce que mon père et monsieur Darrymore font sans trop de mal. Elle se recule, admire la voiture en s’extasiant sur sa ligne quand la capote est baissée puis finit par s’installer au volant en faisant semblant de conduire le coude à la portière.

– Qu’est-ce que vous en pensez ? Cela m’irait bien comme voiture, non ?

– Une vraie actrice d’Hollywood, si ça vous intéresse, je peux me renseigner pour savoir si son propriétaire a laissé les papiers à quelqu’un pour la vendre, propose monsieur Darrymore. Les jeunes militaires font souvent ça entre eux, mais il y aura pas mal de travail à faire dessus car elle est plutôt en mauvais état. Ma mère acquiesce, enthousiaste.

– Oh oui ! Ce serait bien si elle était à vendre pas trop cher, je la trouve vraiment superbe.

En rentrant, elle n’a qu’un sujet de conversation, la Buick à qui elle ne trouve que des qualités.

– Bien sur elle aura besoin d’un coup de peinture et d’un bon nettoyage, mais elle en vaut la peine. Mon père est plus préoccupé par la mécanique.

– Tu as entendu, c’est un vieux moteur de Chevrolet qui est installé dedans.

– Oui, Jack a dit que ça ne consommait pas beaucoup.

– Justement, rétorque mon père, le moteur doit manquer de puissance par rapport à cette énorme voiture, il paraît bien perdu sous ce grand capot.

– De toutes façons, tu n’as pas l’intention de faire les 24 heures du Mans, coupe ma mère qui continue de rêver.

Quelques jours plus tard, un coup de fil de Jack Darrymore annonce qu’il a trouvé les papiers de la voiture et que le nouveau propriétaire est prêt à discuter une vente éventuelle.

Dès le dimanche suivant, nous nous retrouvons sur la base de Nouasseur pour discuter avec un jeune soldat américain qui ne parle pas un mot de français, mais ma mère a fait deux années d’anglais à l’université et c’est elle qui mène la négociation. Je ne comprends pas à quel chiffre ils arrivent, mais de toute évidence ce ne doit pas être bien cher car même mon père se laisse convaincre, alors qu’il était resté très réservé jusque-là.

Les Darrymore ne sont pas là, peut-être monsieur Darrymore aurait-il tempéré l’enthousiasme de mes parents, mais le marché est conclu et rendez-vous est pris pour la semaine suivante afin de matérialiser la transaction et d’emmener la voiture. Le vendeur suggère à mon père de venir avec une batterie neuve car il a constaté que celle de la voiture était morte et qu’il ne pouvait pas la faire démarrer. Il avoue que depuis que son copain lui a laissée, cela fait plus de quatre mois, il n’a pas eu le temps de s’en occuper. Mon père regarde sous le capot, c’est du six volts dit-il, c’est tout de même un vieux moteur !

Encore une semaine et nous nous retrouvons à Nouasseur pour le troisième dimanche consécutif. Cette fois, informés de la conclusion de l’achat, les Darrymore nous attendent. Mes parents remplissent des formulaires avec le vendeur et lui remettent une enveloppe d’argent liquide en échange des papiers de la Buick. Après un café, tout le monde rejoint la voiture pour la remettre en marche avec la batterie neuve que nous avons amenée. Son montage est rapide, et mon père s’installe au volant. Le jeune américain lui explique comment on passe les vitesses avec le levier derrière le volant, mais de toute évidence, il n’en sait guère plus sur le maniement de la voiture.

Mon père met le contact et un gros voyant rouge s’allume sur le tableau de bord. Avec l’aide de monsieur Darrymore il trouve le bouton du starter, mais rien ne semble commander le démarreur. Il tire sur différents boutons, en pousse d’autres, en tourne certains ce qui permet de trouver les commandes de phares, d’essuie-glaces, de clignotants, bref tout semble fonctionner sauf le démarreur.

Le jeune soldat américain et monsieur Darrymore regardent dans le moteur et concluent rapidement qu’il n’y a tout simplement plus de démarreur dans le moteur. A ma surprise, c’est ma mère qui trouve la solution.

– Il y a des pièces dans le coffre, peut être qu’il y est, dit-elle.

Visite immédiate du coffre, ponctuée par un yeeaaah… américain. Le jeune vendeur brandit une grosse pièce cylindrique noire avec des fils électriques, qui de toute évidence, est le démarreur. –

Impossible de l’installer maintenant, dit Jack Darrymore, on va la pousser, vous le ferez remonter par le garage qui réalisera les travaux de remise en état.

Mon père se remet au volant, mais ma mère lui dit qu’elle aimerait bien conduire pour ramener la voiture à l’appartement, qu’elle a bien regardé comment il faut faire pour passer les vitesses et que ce sera encore plus facile que sur la Fiat puisque, sur cette voiture, il n’y en a que trois au lieu de quatre. Mon père lui répond qu’il vaut mieux qu’il s’occupe de la mise en marche, mais qu’ensuite elle pourra essayer la voiture pour voir si elle peut la conduire pour rentrer. Et nous voilà tous en train de pousser avec entrain. Quelques hoquets et de nombreuses pétarades trahissent la longue immobilisation de la voiture qui finit par démarrer.

Ma mère applaudit visiblement ravie alors que les autres semblent plutôt inquiets.

– J’ai l’impression qu’elle à besoin d’une bonne révision, dit Jack Darrymore. A votre place je ne repartirai pas avec cette après-midi vous risquez de caler au premier croisement, et sans démarreur vous serez bien embêtés. Si vous voulez, je vous la ferai mettre sur une dépanneuse dans la semaine pour l’amener chez votre garagiste, ce n’est pas un problème pour moi, nous avons ce qu’il faut à la base. Mon père approuve et remercie, mais ma mère est terriblement désappointée.

– On ne peut pas repartir avec ? Elle marche !

– Elle tourne tant que j’accélère mais elle va caler si je lâche l’accélérateur. Et joignant le geste à la parole mon père lève le pied et le moteur s’arrête aussitôt.

– C’est parce qu’il faut qu’elle chauffe un peu, tente ma mère. Mais Jack Darrymore trouve les mots qu’il faut.

– Qu’allez vous faire d’une voiture sans démarreur devant chez vous? Il faudra la pousser pour qu’elle reparte. Il vaut mieux qu’elle passe d’abord chez le garagiste et que vous la rameniez quand elle sera impeccable.

Cet argument atteind ma mère, mais elle demande quand même à faire un tour dans la Buick capote baissée avant de repartir. Mon père et Jack Darrymore décapotent la voiture, puis mes parents s’installent, ma mère laissant finalement le volant à mon père.

Les Darrymore, l’Américain et moi poussons la voiture qui pétarade longuement avant de redémarrer dans un nuage de fumée. Sans la laisser ralentir, mon père fait deux ou trois tours sur le parking de la base avec ma mère ravie qui nous fait des signes de la main. Enfin ils ramènent la voiture à sa place. Rendez-vous téléphonique est pris avec Jack Darrymore pour lui donner l’adresse du garagiste où amener la voiture et nous partons en lui laissant les clefs.

Le retour est joyeux, ma mère convient que c’est bien plus raisonnable de faire comme ça et imagine déjà l’arrivée triomphale de la grosse Buick repeinte à neuf devant notre immeuble. Elle ne se lasse pas de nous lire et relire la carte grise et c’est ainsi que j’apprends qu’il s’agit d’une Buick Roadmaster de 1948.


 

Chapitre suivant

Et Vian rock et Salvador roll


Au début 1956, le rock and roll était aussi présent dans l’esprit des Français que le futur voyage de l’homme sur la Lune. Quelques initiés avait juste entendu ce mot qui allait transformer le visage musical de la seconde moitié du siècle en cours. S’intéresser à la chose était bien, mais il était pratiquement impossible de mettre la main sur un disque de la production nationale, à part peut-être un certain disque de Bill Haley « Rock Around The Clock », ils ne figuraient pas au catalogue. A vrai dire, le rock en disque était plus présent chez les disquaires américains. Mais en petite quantité, car les futures idoles de cette musique n’avaient pas tous enregistré en disque. Seuls Presley et Haley et une petite poignée d’autres pouvaient prétendre signer des autographes sur leurs pochettes de disques labellisés rock and roll, les reste allait venir.
Mais restons en France, la chanson française de l’époque est dominée par un certain romantisme apprécié par les gens qui avaient franchi le quart de siècle. André Claveau est une idole, Mouloudji un chanteur plus poétique et engagé, Georges Brassens annonce un nouveau regard sur les travers de la société. Dans ce train-train, seul le jazz est plus proche des idéaux de la jeunesse dans les caveaux de Saint Germain des Prés. Un personnage emblématique de cette période est Boris Vian. Il coiffe plusieurs casquettes, écrivain dérangeant, poète moderne, auteur-compositeur à succès et contestataire. Il est lui-même interprète et musicien, principalement trompettiste. Sa véritable passion est le jazz dont il est aussi critique. De son côté, un certain Henri Salvador connaît assez bien les faveurs du public avec ses chansons tantôt gaies, tantôt tristes. Il a déjà un long passé musical derrière lui, il fut un membre de l’orchestre de Ray Ventura. Les deux personnages se connaissent et s’apprécient. Un jour de mai 56, en écoutant des disques de rock and roll, ramenés par Michel Legrand des USA, ils se marrent en découvrant cette musique nouvelle pour eux. Salvador est sans doute plus convaincu, mais Vian traitera toujours le rock avec une certaine condescendance. Pour lui, cette musique est juste prétexte aux manipulations verbales . Ils décident d’aller un peu plus loin et c’est ainsi qu’un disque bien français portera la mention « rock and roll ».
Bon ne rêvons pas, c’est de la parodie, on se prête à quelques bons, voire excellents, jeux de mots sur cette musique. Tout tourne en fin de compte autour de la rigolade, mais cela n’en reste pas moins musicalement du rock and roll. Sur plusieurs facettes, c’est une merveille de trouvailles et un bon moment de franche déconnade.
Les ingrédients:
Interprète: Henry Cording, Henri Salvador bien sûr, mais jeu de mots sur recording, enregistrer en anglais.
Les auteurs et les compositeurs: Henry Cording; Big Mike alias Michel Legrand; Vernon Sinclair, alias Boris Vian, un des pseudos de Vian, Vernon Sullivan fut celui sous lequel il publia « J’irai Cracher Sur Vos Tombes ».
Les chansons: Rock And Roll Mops; Dis-Moi Que Tu M’aimes Rock; Rock Hoquet; Va T’faire Cuire Un Oeuf Man
Style: auditivement inspiré du rock de Bill Haley
Orchestre: Michel Legrand
Enregistrement: juin 1956; publication: été 1956
Disques Fontana 460.518 ME et 1 face 33 trs 25cm 76088 fin 1956
Pochette. A l’époque deux versions, la première avec seul le nom de Henry Cording et la seconde mentionnant le nom de Henri Salvador. Le texte du verso de la pochette est lui-même un morceau d’anthologie.

Cliquer sur l’image pour agrandir

Bien que le disque eut un succès plutôt modéré, il fut édité en Belgique, Allemagne, Canada, Etats-Unis.
En le réécoutant aujourd’hui, cela fait sans doute sourire, mais n’étais-ce pas son but premier?

Ecouter gratuitement et télécharger Henry Cording sur MusicMe.

Théatre des Variétés – 1954

Dans un coin de Paris, proche du coeur, le Théatre des Variétés est né quelques années après la Révolution, en 1807. Il vit défiler de nombreuses vedettes dont Sacha Guitry et Fernandel. C’est l’endroit où l’on y joue plutôt des concerts ou des représentations qui tiennent l’affiche avec des artistes déjà confirmés. En nous penchant sur un de ses programmes imprimé, on va retrouver une page de la vie de cette ville qui fait et défait les vedettes
Du 2 avril au 31 mai 1954, c’est au tour de Patachou de faire son récital. Cette dame qui s’est lancée dans la chanson un peu par hasard en prenant la direction d’un cabaret qui lui donnera son nom d’artiste, est un des meilleurs produits d’exportation de la chanson française de cette époque. Au début des années 50, après les passages obligés de Paris, l’ABC, Bobino, elle va vite devenir une star d’envergure internationale se produisant dans les lieux les plus prestigieux des capitales les plus renommées. Grâce à son flair artistique, son cabaret va devenir le lieu d’envol pour un chanteur alors inconnu, Georges Brassens. Elle est la première à interpréter ses chansons sur scène, Brassens avait tellement le trac sur scène qu’il préférait être compositeur, plutôt qu’interprète. L’histoire finira autrement, mais c’est bien à elle qu’il doit d’avoir trouvé la force de devenir le chanteur qui entrera dans toutes les chaumières.
Printemps1954, Patachou va faire son récital au Théatre des Variétés. C’est un événement qui fait courir le tout Paris, diable la télévision est encore un boîte à images que tout la monde ne possède pas. En pénétrant dans les lieux, on imagine entendre la voix d’un employé lançant un « demandez le programme! ». Un programme justement il en existe un, accessible au prix de 200 francs de l’époque. C’est de lui dont je veux parler, comme témoignage de ce qu’il était de bon ton de présenter jadis. Et puis en le parcourant, on a un peu l’impression de remonter le temps, de flâner un temps avec la chanson de tradition française, celle qui partait à la conquête des pays encore un peu lointains et de remonter aux débuts d’un certain Georges Brassens dont on a souvent l’impression qu’il a toujours existé.
La page de couverture est assez banale

Vous remarquerez que deux noms d’artistes y figurent, Patachou et Jean Rigaux. La première partie est en effet dédiée à ce conteur d’histoires drôles, alors très populaire. Il adorait égratigner le monde politique à la manière du Canard Enchaîné. Par la suite il se dirigea vers un répertoire d’histoire plus coquines où, ma foi, les bas et les jarretelles volent dans sa bouche. On le verra aussi au cinéma dans une trentaine d’apparitions dont René la Canne . Il a aussi publié un livre de souvenirs Eh ben ça va très bien (1975 Robert Laffont), formule qu’il avait l’habitude de placer au début de ses shows. Il s’y présente comme un chaud lapin, ce qui n’est pas impossible. Son témoin de mariage n’est autre que François Mitterrand. Il est mort en 1991. ll est mort en 1991, âgé de 82 ans.
Après une page de pub sur la discographie de Patachou et le menu du programme, deux textes, l’un de Pierre Mac Orlan et l’autre de Georges Brassens, présentent l’artiste.
La suite est consacrée à Rigaux avec un texte manuscrit de Marcel Pagnol.

Une pub parfumée modèle 1954

La répertoire du récital de Patachou

On remarque que Charles Aznavour, Léo Ferré figurent déjà dans son programme.

Une pub pour des bas est tout à fait dans les moeurs de l’époque. Il y a des dames dans la salle. Admirez la présentation du produit. On commence à parler de bas sans coutures

Le programme profite aussi pour présenter quelques photos de Patachou avec quelques vedettes de l’époque qui ne sont pas sans importance, Bing Crosby, Gary Cooper, Marlène Dietrich, Edward G. Robinson, que du beau monde nourri aux hamburgers, l’Amérique fait encore beaucoup rêver. Et bien sûr, c’est la moindre des choses, Georges Brassens, qui commence vraiment à voler de ses propres ailes et deviendra bien plus populaire que celle qui l’a lancé. Une légende à côté d’un mythe.

Voié pour l’essentiel de ce programme qui mentionne aussi que les chemisiers de Patachou sont de chez Raffaelle et qu’elle est coiffée par Gérard, choses indispensables à savoir pour les dames qui veulent « être comme ellle ». Ce sont quelques pages qui résument l’ambiance d’une époque, sans que l’on ressasse le bon vieux temps, Des souvenirs pour les amateurs de chansons bien de chez nous, un air de musette le long des quais. Même si Patachou est éclipsée par la grande Edith Piaf, elle se construisit un répertoire qui demeure dans les mémoires. Son fils, Pierre Billon, lui aussi dans la chanson, perpétue l’héritage maternelle.

La voici où elle interprète Montand d’une manière pétillante et à l’évidence, sait occuper une scène.

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