En passant

Voyage début de siècle (47)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Périple dans la campagne et remarques sur la fabrication des objets en laque, spécialité très prisée même dans l’Europe d’alors.

De Shizuoka à Kounozan, la campagne est fertile, bien cultivée; partout de belles plantations de riz, de canne à sucre, d’ignames, de maïs. L’agriculture prospère ici grâce au bas prix de la main-d’œuvre. Quarante pour cent des campagnards cultivent leur propre champ, qui ne mesure souvent pas plus d’un demi-arpent. Les soins donnés à la terre, l’irrigation et le drainage produisent de brillants résultats. Quoiqu’il pleuve souvent, on recueille dans des réservoirs l’eau qui tombe à l’époque des pluies; on évite ainsi les inondations, tout en faisant une réserve d’eau pour les mois de sécheresse. On voit partout différentes espèces de pompes, manœuvrées par des roues dans lesquelles des coolies infatigables marchent de rais en rais. Les bêtes de somme n’existent pour ainsi dire pas au Japon.
L’agriculture fournit au budget de l’Etat 80 % de ses recettes.
Me voici enfin au pied de la colline de Kounozan, du haut de laquelle, pareils à des forts, les temples dominent la vallée. Devant les mille marches qui conduisent au sanctuaire, je restai perplexe. Pas moyen de faire cette ascension-là en jinrikisha! En route donc avec un de mes boys; l’autre gardera l’équipage.
De beaux arbres croissent sur le versant de la montagne, des arbres à laque pour la plupart, dans les troncs desquels des ouvertures en forme de demi-cercle viennent d’être pratiquées. L’arbre à laque (rhus vernicifera), en japonais Ouroushino-ki, atteint une hauteur de huit à dix mètres, une circonférence d’un mètre et plus, et l’âge de quarante ans. Ses feuilles admirablement découpées ont une longueur d’un mètre. Ses fleurs jaunes retombent en grappes molles; elles s’ouvrent en juin; les fruits d’un vert-jaune également mûrissent en octobre.
Comme les objets en laque japonaise sont très connus en Europe, mes lecteurs seront curieux d’apprendre comment on récolte cette substance. Les saignées se pratiquent généralement lorsque l’arbre a huit ou dix ans, pendant la belle saison, car c’est en été que les conditions sont le plus favorables. On commence par faire, à l’aide d’un instrument spécial, plusieurs incisions de deux millimètres de largeur au pied du tronc. Quelques jours après, on agrandit et racle les entailles d’où s’écoule une masse grise-verdâtre qui, plus tard, devient noire. L’opération peut se renouveler quinze à vingt fois par an, à quelques jours d’intervalle. On tire de la même manière des branches de l’arbre une laque de moindre qualité.

Paysans par temps de pluie

Rapidement épuisé par ce traitement, un arbre ne donne que cinquante grammes de laque brute. Celle- ci, purifiée, filtrée et pulvérisée, se mélange avec du cinabre, de l’huile de périlla, du vitriol et d’autres substances, suivant la couleur que l’on désire obtenir, puis s’applique en plusieurs couches sur des surfaces lisses, bois, carton ou même métal. Il faut deux ouvriers pour laquer un objet; l’un soigne le fond et fait le travail commun; l’autre peint au moyen de poudre d’or et d’argent, sur un fond noir ou rouge, les dessins connus. Il y a des artistes dont l’apprentissage a duré huit à dix ans. Cet art atteignit son apogée au XVIIe siècle. De cette époque datent des chefs-d’œuvre d’une valeur incalculable. Plus tard, notamment à la fin du siècle passé, les objets en laque firent tellement sensation partout, qu’on en vint à fabriquer de la marchandise de pacotille. Personne n’ignore combien ces articles sont bon marché; c’est au Japon que j’appris quels prix fabuleux ils peuvent atteindre. Je n’oublierai pas mon étonnement, lorsque, ayant demandé le prix d’une petite boîte, on me répondit: 200 yen! Ce n’est qu’en la comparant avec un même objet de qualité inférieure que je remarquai la finesse d’exécution et la perfection de ce chef-d’œuvre.
Au Japon, on préfère à toute autre chose les objets d’art en laque; cette industrie est particulièrement florissante en ce moment et les prix atteignent des chiffres très élevés.
Tout en admirant le panorama grandiose qui se déroulait à mes pieds, j’avais escaladé les centaines de marches taillées dans le roc jusqu’à la terrasse du torii où un matsou sacré étend ses branches au loin. La vue splendide mérite cette fatigante ascension. Au pied de la colline se tapit le petit village de Nekoya avec ses rizières et ses champs de canne à sucre d’un beau vert clair; plus loin, derrière un promontoire, brille le miroir de la mer.
Nouvelle série de marches, plus raides, plus hautes encore que les premières. Elles accèdent aux temples, modèles de ceux de Nikko. On peut voir ici la tombe en pierre du grand shogoun Jyeyasou dont ce fut la première sépulture. D’aucuns prétendent que son corps y demeure encore et qu’un seul cheveu a été transporté à Nikko.
Ici, comme sur la montagne sainte, le premier bâtiment que j’aperçois sert de demeure au cheval sacré, simple figure en bois. A côté une fontaine, également sacrée, de laquelle un bonze me versa quelques gouttes dans la main, dans l’attente de l’obole traditionnelle. En général, la visite des temples n’est pas un plaisir bon marché; devant chaque sanctuaire se trouve un prêtre ou un individu quelconque qui fait payer ce que l’on a pu y voir. Ces appels à ma bourse me parurent toutefois moins désagréables que l’obligation de me déchausser à chaque instant, ce qui, par la pluie surtout, est une vraie corvée.
Un dernier escalier, et j’arrive à la Tour des tambours, pagode qui avait anciennement cinq étages; le shintoïsme, par principe, en a supprimé quatre. Plus loin, les kiosques: l’un, remise des cuirasses précieuses et des vêtements sacerdotaux, l’autre, cuisine où l’on prépare les aliments sacrés. Enfin le temple peint en rouge, avec ornements en or sur fond noir à l’intérieur. J’étais à peine entrée qu’un bonze arriva et me mit dans la main deux bonbons, l’un blanc, l’autre rose, joliment décorés de trois feuilles d’asarum, armoirie des shogouns de la dynastie Tokougawa et du grand Jyeyasou.

A suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP

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