Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.
A
Tous les cruciverbistes connaissent le no sous la définition de théâtre japonais. Dans cette suite de récit, il est amplement question de cet art qui se pratique là-bas sous bien des formes, la longueur de spectacle n’étant pas le moindre de ses attraits, cela peut durer des heures. Et puis nous sommes encore à une époque où le cinéma est encore assez confidentiel.
Près du temple, les boutiques et les théâtres s’alignent les unes à côté des autres; les façades de ceux-ci sont ornées de tableaux représentant des scènes des pièces qui s’y donnent. Construits en bois, ils ont la décoration très simple, caractéristique du Japon. Je n’ai malheureusement vu ni Danjouro, le célèbre mime japonais, ni aucun des grands théâtres de Tokio, car au commencement de septembre, tout était encore fermé. Je ne puis donc raconter que ce que j’ai aperçu sur de petites scènes de banlieue, dont il existe deux espèces: les théâtres d’hommes et ceux de femmes. Cette distinction ne s’applique pas aux spectateurs, mais aux acteurs, les sexes étant soigneusement séparés sur les trétaux. Aussi voit-on, sur les uns, des hommes jouer les amoureuses et les mères nobles, et, sur les autres, les femmes remplir tous les rôles masculins. Il paraît, toutefois, que l’influence de l’Occident se fait sentir là aussi; sur quelques grandes scènes, les deux sexes paraissent simultanément. Le hasard me conduisit dans un théâtre de femmes. A l’entrée, un homme accroupi sur une table nous remit, en guise de billets, de petites planchettes qui nous donnèrent droit à des places adossées aux loges. Moyennant quelques sen nous eûmes l’avantage de pouvoir nous asseoir sur des coussins.
La partie du théâtre réservée au public est partagée en deux par un long couloir partant de la scène. Une partie de la pièce se joue parfois sur ce chemin qui relie acteurs et spectateurs. Lorsqu’on songe qu’un seul drame dure parfois douze heures et plus, on ne peut s’empêcher d’admirer la patience du public.
Des familles entières, depuis le nourrisson jusqu’au vieillard, accroupies sur des nattes, suivent le spectacle; l’intérêt le plus passionné est peint sur tous les visages. Comme accompagnement en sourdine du jeu des acteurs, on entend le bruit d’une pipe que l’on vide, le léger cliquetis des tasses à thé, le grattement des petits bâtons sur des boîtes plates dans lesquelles se trouvent, soigneusement séparés les uns des autres, du riz, des mets aux œufs et des pâtisseries. De temps en temps, une petite voix plaintive interrompt un monologue du plus haut tragique; le papa ou la maman conduisent l’enfant dehors ou le bourrent de sucreries pour le faire taire. Sauf ces intermèdes, un silence recueilli règne dans la salle.
Nous arrivâmes au milieu d’une représentation. Un personnage enveloppé d’un superbe kimono — espèce de robe très ample qui forme le vêtement principal des Japonais — était debout, immobile, sur la scène. L’orchestre préludait et le hioshige; musicien qui manie le claque-bois, se mit à tambouriner avec un zèle digne d’une meilleure cause, à l’aide de petites baguettes, sur une planche de bois. Après une longue pause, un deuxième personnage, également vêtu d’un kimono, s’approcha du premier et le frappa avec un ciseau et un marteau.
Etait-ce l’histoire de Pygmalion traduite en japonais? Quoi qu’il en soit, son intention fut mal récompensée, car la jaune Galathée se retourna en colère, et se mit à vociférer et à injurier sa partenaire. Pendant toute la scène, une singulière
figure voilée de noir sautillait sur les planches, se rendant utile à l’actrice principale, lui arrangeant sa robe, lui chuchotant à l’oreille, ce qui me fit supposer que c’était une souffleuse ou une habilleuse. Elle apporta même, après une scène particulièrement fatigante, un ocha qui ne me parut pas faire partie de la pièce. J’ai lu depuis que cette bonne à tout faire du spectacle japonais s’appelle kurombo. Le dialogue n’en finissait pas. La mimique un peu exagérée n’est pas mauvaise, mais les voix perçantes font un effet désagréable. Pour finir, nous assistâmes encore à un combat d’amazones. Des armes entrechoquées les éclairs jaillissent; le sang coule à flots. Tout cela aux sons d’une musique endiablée. Les samises, les hioshige, les flûtes grincent, bourdonnent, gémissent, et nous nous enfuyons, la tête rompue, de ce lieu de vacarme où règne une chaleur suffocante.
Ce fut aussi la température intolérable qui nous chassa, au bout de trois jours, de Tokio. Je dirigeai mes pas du côté de la montagne après laquelle je soupirais depuis mon départ de Nikko.
A suivre
Sources : Wikipédia, B.N.F, DP



