En passant

Voyage début de siècle (43)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Suite des péripéties au lac de Hakone et environs et un bain à la manière japonaise qui ne laisse pas indifférent au risque d’être ébouillanté.

Dans la troisième partie de mon appartement il y a un lit de camp, très bas, en bois; concession aux exigences des étrangers; car les Japonais dorment, enveloppés dans des couvertures, à terre sur des nattes. Les femmes, pour ne pas déranger l’équilibre savant de leur jolie et volumineuse coiffure, qu’elles n’édifient qu’une fois par semaine, ont, en guise d’oreiller, le makoura, petit chevalet dans lequel la nuque s’emboîte. Je me serais parfaitement accommodée de ma couche improvisée, si les coussins et les couvertures bariolés n’avaient exhalé une odeur pénétrante qui m’empêcha de dormir. Puis, comme toujours, on entend le bruit sec des sandales trottant dans la maison et le froissement des pieds nus sur les nattes dans les chambres voisines. A mon réveil, de bon matin, je vois mon boy auprès de mon lit. Sans s’annoncer, il a fait glisser les panneaux qui ferment ma chambre à coucher et il est là grimaçant et parlant avec volubilité. J’entends le mot furo qui revient à tout moment dans ce flot de paroles et mon imagination au galop est en train de lui trouver une parenté avec fur qui, en latin, signifie voleur. Mais non, me voici tout à fait éveillée et je comprends que le furo est tout simplement le bain. Ayant eu jusque-là des nésans à mon service, je m’étonnai, à juste titre, que l’on me donnât, pour m’accompagner au bain, un domestique mâle. 0 take-san fait-elle donc la grasse matinée? 0 take-san, cela veut dire Mademoiselle Bambou; 0 est la formule de politesse, take signifie bambou et san s’emploie indifféremment pour Monsieur, Madame ou Mademoiselle. Je suivis donc boy-san. Mon bain, pour Monsieur, Madame ou Mademoiselle. Je suivis donc boy-san. Mon bain, une grande cuve d’eau si chaude qu’on y aurait cuit des écrevisses, était préparé en bas. Mon premier soin fut de pousser mon boy dehors et de tirer la cloison de papier, concession, elle aussi, à la pruderie européenne, car le jour précédent, en traversant le village de Moto-Hakone, j’avais pu admirer, spectacle comique et peu ordinaire, tous les habitants du village, jeunes et vieux, hommes et femmes, assis chacun dans son récipient de bois, se bouillant à qui mieux mieux sous les yeux des voisins et des passants.
pour Monsieur, Madame ou Mademoiselle. Je suivis donc boy-san.
Hakone possède un temple qui me fit une profonde impression, bien qu’il ne puisse soutenir la comparaison avec les sanctuaires riches et artistiques de Nikko. Il se nomme Gongen. De vagues réminiscences d’images entrevues me hantaient, chaque fois que, franchissant la région sacrée, je passais sous les hauts toriis décrépits et moussus noyés dans le crépuscule vert des branches de cryptomérias.
Merveilleux paysages de Bœcklin, créations fantastiques, c’est vous que je retrouve ici! Schiller n’écrivit-il pas son Tell sans avoir vu la Suisse? Ainsi le génie du grand peintre doit avoir pareillement aperçu en rêve les bosquets sacrés du Japon, modèles de ses créations étranges.


Au pied de l’interminable escalier de granit qui accède au temple se trouve une fontaine dans laquelle les fidèles viennent se laver les mains avant leurs oraisons — formalité prescrite par la religion. Des serviettes couvertes d’inscriptions nipponnes, offrandes de personnes pieuses, sont suspendues au toit qui abrite le bassin. Après avoir gravi la longue série de marches, on arrive à un deuxième torii qui, à ma grande surprise, s’ouvre sur un vallon profond. Tout autour, des arbres, gardiens muets du sanctuaire, cèdres, pins, cryptomérias, platanes déjà teintés de rouille par l’automne. La forêt s’étend jusque sur la montagne, gigantesque, puissante, plusieurs fois séculaire. Je n’en ai vu de pareille qu’en Californie. La mousse tendre piquée de fougères lui fait un tapis délicieux. Tout est vert ici, sauf le temple d’un rouge sombre avec son rempart de granit moussu. Aucun bruit ne trouble le silence recueilli de la nef de verdure, sinon, à de rares intervalles, le cri d’un oiseau, le chant d’une cigale ou un coup de gong à la porte du temple pour éveiller l’attention de la divinité. Un fervent solitaire, dont je n’ai pas entendu les pas étouffés dans la mousse, surgit à l’improviste devant moi. Une courte prière, puis il redescend la montagne aussi doucement qu’il y est monté, et je me trouve de nouveau seule dans le temple de Gongen.
Je voulus faire à pied les cinq heures de route de Hakone à Atami, en passant le Col des dix provinces. Accompagnée d’un coolie, guide et porteur, je partis, un beau matin, à six heures, par la superbe allée de cryptomérias qui conduit à la petite ville de Hakone. Ici, les habitants me regardent comme une bête curieuse. Très mauvais marcheurs, les Japonais ne comprennent pas que l’on aille à pied quand on peut se faire porter.
En quittant la ville, le chemin assez abrupt conduit, entre deux haies, jusqu’à une crête d’où la vue plonge sur le lac, sur Enoshima et la petite île de Vreesland. La fière pyramide du Fuji resplendit d’une clarté éblouissante. Bientôt, il faut se faufiler dans un étroit sentier de bambous scintillants de rosée, dont les cimes se rejoignent au-dessus de nos têtes. Parfois un serpent dressant l’extrémité supérieure de son corps hors d’un buisson, ou étendu au milieu du chemin, fait pousser un cri perçant à mon guide qui se rejette en arrière dans un bond épouvanté. Pas crâne du tout mon compagnon! Le chemin s’allonge interminablement. Enfin, voici la borne indiquant le sommet du col. Sur la pierre, les noms gravés des dix provinces que l’on peut voir d’ici et qui lui ont donné son nom, en japonais, Jikkokou-toge. Je ne les comptai pas, me contentant de la vue merveilleuse sur la mer, les baies, les îles, les presqu’îles et les chaînes de montagnes, panorama que l’on voudrait graver à jamais dans son souvenir. Mais la bête humaine réclame ses droits. Quelle misère que, toujours et partout, elle rappelle son existence et fasse descendre l’esprit qui l’habite des hauteurs où il voudrait demeurer. La soif qui me torturait m’obligea à partir plus vite que je ne l’eusse désiré et à me diriger du côté de l’unique maison de thé de la région. Quelles délices, après la longue course! Cette fois-ci j’absorbai non pas des tasses, mais des théières!

A suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP

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