En passant

Voyage début de siècle (41)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

La voyageuse continue de nous donner ses impressions sur le couple japonais, avant de continuer son voyage.

L’unique et grand devoir de la Nipponne, pendant toute sa vie, est la soumission. Comme petite fille, elle obéit à son père, plus tard à son mari, et, selon les règles de Confucius, elle doit être soumise à-son beau-père, et surtout à sa belle-mère. Enfin, lorsque la neige des ans s’est abattue sur sa tête, qu’elle est veuve et âgée, il faut qu’elle obéisse à son fils aîné.
Il existe un petit livre sur l’éducation des femmes japonaises, traduit en anglais par G.-H. Chamberlain, auquel j’emprunte le passage suivant: «Les seules qualités qui conviennent à la femme sont la douceur, l’obéissance, la pudeur, la charité et le calme. Son mari agit-il mal, se conduit-il d’une manière inconvenante? Qu’elle s’approche de lui, et que, d’une voix douce et agréable, elle lui fasse des représentations amicales. S’il se fâche et ne veut rien entendre, elle patientera, et ne reprendra le sujet que lorsque l’époux sera apaisé.
Que jamais la femme ne s’adresse à son seigneur et maître avec un visage irrité et une voix criarde. Aussi modestes que soient les revenus de son mari, elle ne lui fera jamais des reproches. La femme doit être toujours sur ses jambes, se lever tôt, se coucher tard, ne pas se reposer à midi, et faire peu usage du saké (eau-de-vie de riz, liqueur très aimée en pays nippon). Les cinq plus terribles maladies dont souffre la femme sont l’indocilité, le mécontentement, le commérage, la jalousie et la sottise; celle-ci est la plus mauvaise, et la mère de toutes les autres. Il faut que la femme, par un contrôle constant sur elle-même, apprenne à s’en débarrasser.»
De semblables principes empêcheront longtemps encore l’émancipation de la femme au Japon, quelque avide que soit ce pays de s’approprier les coutumes étrangères. Dans ce domaine, l’influence de l’Europe ne se fait sentir que dans la classe supérieure, où la répudiation de l’épouse rencontre plus de difficultés qu’autrefois. La condition de la femme, quoique très inférieure, n’est pourtant pas aussi triste que chez les Mahométans.
La Japonaise se meut librement chez elle et dans la rue. Elle fait preuve vis-à-vis des étrangers d’une amabilité confiante et sans coquetterie, bien différente de l’isolement craintif des filles de l’Islam. On les voit partout, les mignonnes petites nésans ou mousmés bavardes et curieuses. Au moment où vous vous y attendez le moins, voilà Mlle Printemps ou Mlle Fleur d’abricot-les Japonaises portent souvent des noms de fleurs — qui fait irruption dans votre chambre, furetant partout et touchant à tout. Lorsqu’elle a tout vu, elle ne songe nullement à s’en aller, mais s’installe commodément par terre. Il arrive généralement une amie qui recommence les mêmes investigations. Le caquetage et les rires vont leur train, tout cela, n’en doutez pas, aux frais de la stupide étrangère qui n’a pour réponse à toutes les questions qu’un hochement de tête!

A Kamakoura, où j’arrivai par une pluie battante, m’attendait M. M., un Allemand établi depuis plusieurs années en pays nippon, où il possède une villa japonaise installée avec tout le confort européen. Après un gai repas, nous partîmes enjinrikishapour la station de chemin de fer. M. M. eut l’amabilité de m’accompagner jusqu’à Miyanoshita, ma prochaine étape. De Kozou un train électrique conduit lentement à Yurmoto, station balnéaire située dans la montagne. Il n’y a, au Japon, pas moins de six endroits portant ce nom qui signifie source d’eau chaude. D’origine volcanique, les îles japonaises possèdent un grand nombre de sources thermales saturées de fer et de soufre. Les Japonais, amateurs passionnés de bains chauds, ont installé partout des établissements d’une simplicité naïve et primitive. On se baigne à 45 degrés centigrades, ce qui, paraît-il, convient mieux que les ablutions froides aux personnes vivant dans ce climat. Chose curieuse, l’eau chaude endurcirait le corps et préserverait du refroidissement. Pour mon compte, de courtes stations dans cette température me firent grand bien. Après une longue course, c’était mon meilleur délassement.

L’après-midi était avancé. Comme la route conduisant à Miyanoshita était fort bonne, nous résolûmes de faire à pied les quelques kilomètres qui nous en séparaient. La chaleur n’avait que peu diminué, et c’est trempés de sueur que nous arrivâmes, à la nuit, à l’hôtel Tuji-ya. Je me jetai incontinent dans un bain chaud, légèrement salé, le plus délicieux que j’aie pris de ma vie. La boisson mélangée de bière et de soda que j’avalai ensuite me parut exquise.
Miyanoshita, l’Interlaken du Japon (station balnéaire suisse dans le canton de Berne, située entre deux lacs, elle fut jadis très prisée des Anglais), possède le meilleur hôtel du pays. Ses sources thermales, très salutaires, y attirent un grand nombre de malades. Située dans une verte et paisible vallée, encaissée par de hautes montagnes, cette ville n’eut pas pour moi le charme de Nikko. Les chemins, moins pittoresques, mènent tous sur la montagne ou dans la vallée. L’excursion la plus proche et la plus jolie est celle de Kiga. Pour y arriver, on traverse d’abord un pont jeté sur une gorge profonde au fond de laquelle mugit le Jakotsu-Gawa. Ce torrent doit son nom — qui signifie rivière des os de serpents — aux pierres blanches de son lit que le peuple prend pour des ossements. De hauts bosquets de bambous se balancent doucement sur ses rives. Kiga est une maison de thé avec un jardin et un jet d’eau dans le bassin duquel s’ébattent les plus grandes dorades que j’aie jamais vues. Elles viennent manger dans la main une espèce de pain cuit spécialement pour elles.

A suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP

En passant

Voyage début de siècle (40)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Dans cette partie du récit nous faisons plus ample connaissance avec les moeurs, le couple japonais avant et après mariage. C’est assez différent des pratiques occidentales à la même époque.

Une journée à Yokohama consacrée à des achats et à mes préparatifs de voyage, puis je me dirigeai pour la seconde fois du côté de Kamakoura. Je pris un billet de deuxième classe, ce qui me permit de mieux étudier le peuple, ou ce que chez nous on appelle la bonne bourgeoisie. En première classe voyagent les Jeunes-Japonais, encore plus laids dans leur accoutrement européen, seuls, sans femme ni enfants. En deuxième, les habitants de Nippon voyagent en famille, ne dédaignant pas le vêtement du pays, le kimono, et les sandales que l’on enlève pour être plus à l’aise. Le sans-gêne dépasse même parfois les limites de la bienséance. Lorsque la chaleur devient gênante, l’un ou l’autre des voyageurs se débarrasse de son kimono qu’il échange contre une espèce de chemise de fil emportée dans un paquet. Cette transformation s’opère tranquillement devant tout le monde. Un jour que je voyageais en première, deux dames anglaises d’un certain âge se précipitèrent, scandalisées et hors d’haleine, de leur compartiment dans le mien. — «Shocking! Horrid! Shocking! Ne nous demandez pas ce que nous avons vu, ce que nous avons dû subir!» Je ne fis point de questions; mais aux explications saccadées qui suivirent, il me fut facile de comprendre qu’il ne s’agissait que d’un Japonais incommodé par la chaleur.
On le voit, le sauvage perce encore parfois sous le vernis de la civilisation européenne. Les paroles suivantes adressées par un Chinois à un Japonais me paraissent assez justes: «Vous avez des bateaux à vapeur et des chemins de fer et l’on trouve chez vous toutes sortes de belles choses venues d’Europe; mais on n’a qu’à vous gratter: la même peau jaune que la nôtre apparaît aussitôt.»
C’est en wagon aussi que j’eus l’occasion d’admirer la douceur et la soumission des épouses japonaises. Ces qualités me frappèrent d’autant plus que je sortais du pays où la plus belle moitié du genre humain règne en souveraine, où la femme dépense en toilettes, en futilités, en plaisirs, l’argent que son mari gagne, sinon à la sueur de son front, du moins au prix de sa santé.
Le couple assis vis-à-vis de moi était bien mal assorti. Lui, vieux, morose, grognon, laid; elle, jeune, agréable, souriante, mignonne, veillait avec soin sur son maître et seigneur; elle chassait les mouches de son visage, lui bourrait sa pipe, l’éventait. L’air ennuyé, le vieux prit sa canne, un objet de luxe, et l’examina d’un œil critique. Ne la trouvant pas suffisamment brillante, il se mit à la lécher et à la frotter. Sa patience et sa salive épuisées, sa gentille compagne dut prendre la suite! Le but du voyage atteint, la jeune femme rassembla les colis et sortit péniblement chargée, tandis que son mari ne s’occupait que de sa seule personne. Toutes ces corvées, la jeune Nipponne les accomplit de l’air le plus aimable et le plus gracieux du monde

Aussi longtemps que les jeunes filles sont dans la maison paternelle, elles s’occupent de couture, de raccommodage et de lessive. Elles apprennent à confectionner leur kimono, à arranger avec goût les fleurs dans les vases, à préparer le thé, et à apporter beaucoup de soins à leur parure. Il faut que chaque jour la mousmé se couvre le visage d’une épaisse couche de poudre et peigne ses sourcils, ses joues, sa bouche. Lorsque les parents trouvent le moment du mariage venu, ils font agir les entremetteurs, ordinairement de vieux amis de la famille, qui comptent trouver un petit bénéfice dans cette affaire. Quant à la pauvre jeune fille, quantité négligeable, on ne lui demande pas son consentement.
Les fiancées ne reçoivent, comme dot, qu’un petit trousseau de beaux habits, de magnifiques obis confectionnés spécialement pour elles — car elles n’osent plus porter leurs vêtements de jeunes filles — une corbeille à ouvrage, une table à écrire, une boîte de toilette garnie de fard, de pinceaux, et d’encre de Chine, deux petites tables en laque, quelques coussins, des nattes et des couvertures.
Le jour du mariage, la cérémonie se borne à l’inscription à l’état civil; la jeune femme est vêtue d’un kimono blanc. Le blanc est au Japon la couleur du deuil. La jeune Japonaise veut-elle montrer par là qu’elle dit adieu aux joies de la vie, ou bien qu’elle est morte pour sa famille? Les mesures que l’on prend dans la maison après son départ rendent plus plausible cette seconde supposition.
A peine la fiancée partie, on lave la maison du haut en bas. Autrefois on allumait un feu devant la porte, coutume indiquant qu’un mort vient d’en sortir.


La fiancée est conduite par l’entremetteur dans la maison de son futur époux, où elle échange ses vêtements contre d’autres très somptueux et de riches couleurs. Une de ses amies offre ensuite aux deux conjoints alternativement une coupe remplie de saké (eau-de-vie de riz) à laquelle ils goûtent trois fois. Une deuxième, puis une troisième coupe leur sont offertes, après quoi, l’union est considérée comme scellée. Il est curieux de constater que chez ce peuple si formaliste, l’acte le plus important de la vie comporte le moins de cérémonies possible.
Les unions se forment de très bonne heure au Japon. Le jeune mari ne possède le plus souvent ni maison, ni gagne-pain. Le couple s’installe dans la maison paternelle de l’époux, où la jeune femme, si elle ne veut pas être renvoyée, doit se montrer extrêmement soumise, complaisante et affable.
Cette règle de la soumission féminine n’est pas sans exception toutefois; il arrive que la femme fasse acte de volonté, par exemple lorsqu’elle est l’unique enfant, ou qu’il n’y a que des filles dans la famille. Dans ce cas, le père s’informe soigneusement des partis qui se présentent; il consulte les goûts de sa fillette et la laisse choisir selon son cœur. Le choix fait, le jeune homme échange son nom contre celui de la famille de sa fiancée, puis il entre dans la maison de celle-ci. Il s’agit alors pour lui d’être très docile et très obéissant, sous peine de se voir chassé du paradis, comme cela peut arriver aux pauvres jeunes mariées récalcitrantes.
On le voit, même au Japon, il n’est pas toujours bon d’être le mari de sa femme.

A suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP