Nos disques mythiques (6)

Printemps 1965 – La musique aborde une année de transition. On pourrait presque dire qu’il y a un avant et un après 65. On assiste à un début de révolution  sonore. On ne se contente pas de jouer de la musique au premier degré, on veut lui ajouter une nouvelle dimension en revisitant le son. L’amplification électrique des instruments permet déjà quelques fantaisies apparues ici et là, la chambre d’écho; le fuzz, effet de saturation de l’amplificateur qui donne un son de friture; le wah wah qui fera les beaux jours de Jimi Hendrix. Les possibilités sont là, d’autres s’ajouteront au hasard ou savamment calculées. Reste à trouver quelques courageux qui oseront maîtriser ces artifices et leur donner un côté accessible à l’oreille de l’auditeur. Les radios pirates ne seront pas en reste pour aider  la diffusion et le lancement de quelques trucs un peu moins conventionnels qui n’auraient sans doute jamais trouvé grâce chez un présentateur BCBG d’une radio nationale. Les rôles sont même inversés, les pirates décident ce qui peut devenir un hit et obligent les autres à relayer au risque de paraître dépassés en ignorant la chose.
Parmi ces quelques trucs qui méritent le détour, les radios matraquent  « For Your Love », le nouveau titre d’un groupe alors assez peu connu, les Yardbirds. Ils existent phonographiquement depuis plus d’un année et ont à leur actif deux 45 tours et un album qui ont surtout rencontré un succès d’estime. Une guitariste légendaire figure dans les rangs, un certain Eric Clapton. C’est un puriste du blues et à cette époque son ambition est surtout de jouer ce blues d’une manière justement très pure, à l’image de Robert Johnson dont il est un admirateur. Pressés par la maison de disques d’obtenir des résultats, le groupe pense adopter une optique plus commerciale. Il y ajustement un compositeur tout à fait inconnu qui cherche à placer ses chansons, Graham Gouldman. Une option est prise sur sa composition « For Your Love ». L’arrangeur du groupe, le bassiste Paul Samwell-Smith (futur producteur de Cat Stevens), décide de lui donner un traitement  spécial en faisant appel à un clavecin trafiqué. Le disque est mis en boîte avec la participation de Brian Auger au clavecin. Ce n’est pas au goût de Clapton qui les accuse de devenir commerciaux et décide de quitter le groupe. Jeff Beck fera ses débuts comme soliste et sera l’artisan de l’évolution  vers quelques sommets qui  font des Yardbirds l’un  des groupes reconnus comme ayant eu une influence majeure dans la musique des sixties. Quoiqu’il en soit ce disque sera le premier  hit international de ce fabuleux combo et la suite est une merveille de création.
Voyons à travers sa publication française son contenu et ce qu’il nous réserve. La France n’a pas toujours brillé dans la discographie du groupe, notamment au niveau des erreurs qu’elle contient, mais c’est une des plus belles au niveau visuel. Cet EP 4 titres contient bien évidemment le hit, c’est pour cela qu’il a été publié. Il reprend la face B du 45 tours anglais « Got To Hurry », un instrumental qui nous offre un bel exemple de Clapton et de ce que les Yardbirds sont capables de faire dans un studio. Au niveau de la recherche sonore, c’est une perle pour l’époque dont le producteur Giorgio Gemelsky s’est attribué l’écriture sous le pseudo de O. Rasputin. Pour les deux autres titres, le premier simple anglais est reproduit et nous montre un Eric Clapton débutant mais prometteur dans « I Wish You Would » de Billy Boy Arnold et « A Certain Girl » de « Ernie K Doe. Deux artistes noirs si chers à Clapton. Nul doute que le preneur du son ne se méfiat pas qu’il fixait pour l’éternité les débuts d’un guitariste légendaire. Enfin tout est un peu légendaire avec les Yardbirds.

L’enregistrement studio du hit monté en clip

En prime la même en live, un joli document filmé au Richmond Jazz Festival en 1965. Remarquez en passant vers le milieu du clip les attitudes de Chris Dreja, le guitariste rythmique chemise rayée, qui a l’air de vouloir sortir tout le jus de sa guitare et Jim Mc Carty, le batteur, qui a l’air de planer. C’est bien sûr Jeff Beck qui est à la guitare tout à droite.

Got To Hurry, la petite révolution sonore

A Certain Girl

I Wish You Would

Nos disques mythiques (5)

1960 – Un personnage étrange, du moins en apparence avec son bandeau sur l’oeil, casse la baraque dans le hit parade anglais. Avec un titre de sa composition, « Shakin’ All Over », il crée un des rares classiques du rock and roll anglais. Rares sont les chansons qui peuvent prétendre à cette appellation en étant sorties des studios d’enregistrement de ce pays. Son nom, Johnny Kidd, allusion à un célèbre pirate, avec à la clef  le nom de son groupe qui ne pouvait que s’appeler les Pirates. Avec sans aucun doute « Apache » des Shadows sorti la même année, tous les apprentis guitaristes font leurs classes sur ces deux titres. Le titre de Kidd est absolument partout, tout le monde le cite et le joue, il en existe des dizaines de versions gravées dans la cire tout au long des années 60 et bien au-delà.

Ce titre est tellement indispensable dans la discographie des teenagers de l’époque que la France ne le publie pas du tout. Heureusement, les plus désireux peuvent toujours se rabattre sur les imports, mais quand on est rocker et que l’on habite dans une village de 300 âmes, c’est plus difficile. En 1962, pour se calmer les nerfs on peut se procurer les deux excellentes reprises faites par les Fantômes « Le Diable En Personne », chanté en français, et celle de Vince Taylor, en anglais.
Pendant que son disque tourne, Johnny Kidd continue sa carrière qui ne verra plus aucun succès de cette taille le récompenser. Pourtant sa discographie est prestigieuse. A l’instar d’un John Mayall, son groupe verra défiler des musiciens qui vont devenir célèbres et que l’on retrouvera ailleurs, Tornados, Dakotas, Patto, Deep Purple. Si le hit de Kidd peut le faire classer comme rocker, il n’en est pas vraiment un par la suite. Il explore les influences de la Tamla Motown, du blues avec ou sans rythme. De plus, c’est un des premiers à avoir ce que l’on peut considérer comme un show visuel quand il se produit sur scène.

Vers 1965, la France se réveille enfin et publie le premier et unique 45 tours avec bien sûr le hit en lettres grasses. Les trois autres titres sont empruntés à différentes époques et donnent un petit aperçu des autres possibilités de l’artiste. Enfin on le tenait ce fameux disque, plus besoin d’aller chercher ailleurs. En 1966, en octobre, il se tue dans un accident de voiture. Il avait 31 ans. Dans les années 70, trois  membres des Pirates, Spencer, Farley, Green, reforment le groupe qui devient un attraction de la scène anglaise.