En passant

Voyage début de siècle (33)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Découverte du Japon, suite

Le Japon peut fasciner un Oriental car tout y est sensiblement différent de chez nous. La chronique érudite de la voyageuse ne manque pas de souligner les divers aspects de sa culture, qu’il soit religieux ou simplement faisant partie de la vie de tous les jours, mais en version japonaise. Mais on peut aussi remarquer, nous le découvrons dans le récit, que nous empruntons parfois un peu de la sagesse orientale, comme les trois singes en forme de sculpture, dont l’un se bouche les oreilles, le deuxième les yeux et le troisième la bouche. Le symbole est d’origine asiatique, mais nous le connaissons aussi.

Quoique la chambre qu’on me donna n’eût pas les parois mobiles des appartements japonais — les foudsouma — les cloisons en étaient si minces que, sans le vouloir, j’entendais les divagations d’un jeune Américain malade de la fièvre; le grattement des souris et le trottinement des mignonnes nésans —petites bonnes qui font le service dans la maison — m’empêchaient de dormir. Dans une chambre voisine, le vieux vidait sa pipe presque sans interruption. Les Japonais sont de mauvais dormeurs, paraît-il, ils passent une partie de la nuit à fumer, à boire du thé, à vaguer de droite et de gauche. Les temples de Nikko sont la principale curiosité de la ville. Ils ne ressemblent en rien aux édifices de ce genre, n’ont ni les formes gracieuses et élancées des sanctuaires grecs, ni la sereine grandeur des dômes gothiques. C’est un assemblage de constructions de bois et de toits bizarrement retroussés, où la variété des couleurs et la richesse des sculptures rivalisent pour créer un chef-d’œuvre de mignardise.
Ces bijoux sont enchâssés dans un parterre sombre de prairies magnifiques et entourés de cryptomérias séculaires, cadre merveilleux qui ajoute au charme poétique des pagodes en miniature, dont le caractère mystérieux et solennel m’attirait irrésistiblement. On y célèbre le culte de Shinto, qui fait bon ménage avec le bouddhisme, car les deux confessions se confondent souvent. Le shintoïsme est la religion indigène, le bouddhisme celle importée des Indes par la Chine et la Corée; la première, mélange de dévotion pour les mânes des ancêtres et d’adoration de la nature, cherche dans le vent, l’eau, le feu, les montagnes, les rivières, les arbres la divinité dont la déesse Ama-Terasou est la suprême expression.

L’un des temples de Nikko

Les temples de Nikko s’étagent sur le versant boisé d’une colline. De larges marches de granit bordées de hauts cryptomérias me conduisirent aux toriis. Réunis en groupes ou isolés, ils forment l’entrée de la région des temples dont le premier à gauche, enfoui dans la verdure de la forêt, est une pagode rouge à cinq étages. Les fidèles n’y entrent pas, car elle n’est là que comme décor, de même que les innombrables lanternes de bronze et de pierre au bord du chemin. Une seconde série de marches conduit à un portail très artistement sculpté que l’on appelle niomon; des tapirs, des éléphants, des lions, des tigres alternent avec des bambous et des dahlias. Des trois constructions que l’on trouve à l’entrée, l’écurie du poney blanc consacré aux dieux est la plus importante. Les sculptures de sa frise ont un grand renom. Ce sont, au-dessus de la porte, trois singes, dont l’un se bouche les oreilles, le deuxième les yeux et le troisième la bouche. Symbole de l’homme religieux qui ne doit écouter le mal ni le voir, ni laisser échapper des paroles mauvaises de sa bouche.
Comme en Italie, où chaque temple a un campanile pour ses cloches, celles-ci sont à part, suspendues à une très petite distance du sol. Elles vibrent sous le choc d’une poutre de bois; leur son très plein et très pur, ne se fait entendre qu’une fois à de longs intervalles.
Outre les temples, on voit de nombreuses constructions, qui servent de logements pour les prêtres, ou de remise pour les instruments des sacrifices et des offrandes. Il y a également une scène où l’on exécute l’ancienne danse du Ragoura. En passant devant la demeure de Terpsichore, sa prêtresse me fit signe d’entrer. Mon obole déposée à ses pieds sur la natte, elle se leva, s’inclina gracieusement devant moi et commença sa pantomime. Elle portait un vêtement blanc très ample sur une jupe rouge. D’une main elle agitait un éventail, de l’autre une poignée de rubans de toutes couleurs et une marotte que de temps à autre elle portait à sa tête. Ses moindres mouvements étaient empreints de grâce et de dignité.
Une révérence profonde — le front de la danseuse touchant le sol — et le spectacle est terminé.
Les prêtresses et les prêtres de Kagoura et de Shinto ne sont liés par aucun vœu. Ils peuvent, quand cela leur convient, renoncer à leurs fonctions, se marier même. Leur service n’est pas compliqué. Il se réduit, pour les premières, à la danse décrite plus haut, et pour les prêtres à la récitation de courtes oraisons et au service des offrandes. Les temples d’une magnificence de décoration inouïe ruissellent d’or et sont surchargés d’ornements somptueux. A l’intérieur, des dragons dorés courent sur les plafonds à caissons artistement sculptés. Les parois couvertes de peintures, les portes merveilleusement incrustées, les colonnettes ciselées, sont un enchantement pour les yeux

Prêtresses shinto appelées Mikos. Si les religions monothéistes ont toujours eu de la peine à faire jouer un rôle au femmes, l’origine des Mikos remonte à plus de 15000 ans.

Les marches de granit envahies par la mousse montent toujours plus haut; de nouvelles portes ouvrent sur des aspects nouveaux, sur d’autres reliquaires, d’autres temples, que les cryptomérias géants abritent de leur ombre bienfaisante. Les cimes s’agitent dans un bruissement léger. Que murmurent entre eux ces témoins vénérables des temps héroïques? Se racontent-ils peut-être les exploits du souverain puissant et fameux, du grand shogoun Jyeyasou, qui dort ici son dernier sommeil? Car la notoriété de Nikko est due à cette sépulture, qui en a fait un lieu de pèlerinage. Le grand shogoun, qui siège dans l’assemblée des dieux sous le nom de Gongen Sama, recevait les hommages du mikado lui-même;

A suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP

En passant

Voyage début de siècle (32)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Découverte du Japon, suite

Même si le Japon est un pays qui peut paraître lointain pour un Occidental, en fait pour un Européen il doit aller vers l’est, un Américain vers l’ouest, la distance est à peu près égale. Au 19ème siècle le Japon s’ouvre peu à peu vers l’extérieur, sous entendu l’occident. Tout en gardant sa propre culture, le Japon relaie aussi de sa technologie, ses apports deviennent des faits réels où l’occident a sa part de présence. Au début du siècle suivant, les villes peuvent ressembler à celles d’ailleurs, même au niveau politique on peut parler de pays civilisé. Malgré tout, le Japon tient à rester le Japon, il veut bien un coup de main, mais on est chez nous et on veut le rester. Plus tard au niveau de la technologie, il arriva même que les Japonais battent l’Occident avec ses propres armes. J’ai roulé pendant 25 ans avec des voitures japonaises, je ne suis jamais tombé une seule fois en panne. La voyageuse nous parle de ses impressions.

En 1869 et 1870, des traités de commerce furent conclus, et plusieurs ports ouverts aux étrangers. En même temps, on persuada aux daimios de vendre à l’Etat leurs fiefs et de renoncer à leurs privilèges. Une armée de 60,000 hommes, formée par des instructeurs européens, se créa. Enfin, l’Etat confisqua les immenses biens du clergé bouddhique qui dès lors vécut d’aumônes. Ingénieurs, professeurs, appelés dans le pays, accoururent de tous côtés. Les mœurs, les habitudes, les institutions américaines et européennes ne tardèrent pas à dominer. La manie des nouveautés et de la civilisation étrangères est telle dans les îles du soleil levant, que les amis et les admirateurs de son antique et originale culture déplorent, non sans raison, une folie qui menace de faire du Japon une contrefaçon de la culture occidentale.
Depuis 1880, le Japon a une constitution et une Diète copiées sur celles de la Prusse. En 1890, il fut admis dans l’Union des Etats civilisés de l’Orient. Le pays du soleil levant ou plutôt du soleil levé, ainsi qu’il lui plaît d’être nommé, a pris, depuis trente ans, un développement sans exemple dans l’histoire. Les chemins de fer, les postes, le télégraphe, les applications multiples de l’électricité, les tramways, ainsi qu’une marine excellente et une armée bien disciplinée le rangent définitivement parmi les nations civilisées. Les recettes et les dépenses du budget s’équilibrent.

L’Europe, fière d’avoir fourni au jeune Etat des mentors, commence à trouver que l’enfant adoptif s’émancipe. Coutumière de l’erreur, elle voudrait continuer à tenir en lisière l’élève qui, ayant appris ce qu’il voulait, peut se passer de maîtres. « Le More a fait son devoir, il n’a qu’à s’en aller.» On n’est plus tributaire de l’étranger, on produit et fabrique à peu près tout dans le pays.
Cela indispose les initiateurs. Bien à tort, car chacun agirait de même; les Japonais font preuve d’intelligence et d’un esprit d’initiative dignes d’admiration. Pourquoi ne s’affranchiraient-ils pas de la tutelle de l’Europe, ayant tout ce qu’il faut pour être indépendants: moyens de transport sur terre et sur mer, écoulement facile des produits, une main-d’œuvre exceptionnellement réduite et une quantité de denrées et de matières précieuses: riz, sucre, thé, camphre, soie, coton, bambou, pétrole, houille, cuivre, pour ne citer que les principales.
Le Japon, y compris l’île de Formose, a une population de 45,000,000 d’habitants. On compte 108 habitants par kilomètre carré, moyenne que peu d’Etats atteignent.

Les premières informations qui parvinrent en Europe sur le Japon furent apportées par le Vénitien Marco Polo en 1295, au retour de son grand voyage en Asie. Il parle d’un pays à l’est de la Chine qu’il n’a pas vu lui-même, mais où les Chinois vont chercher des épices, des perles et de l’or. Il raconte qu’une quantité de petites îles entoure l’île principale, Zipangou; que les richesses du pays sont immenses, que l’empereur réside dans un palais revêtu de plaques d’or. Les récits de Marco Polo séduisirent, paraît-il, l’imagination de ses compatriotes; car la tradition s’en conserva pendant deux siècles. Lorsque, vers la fin du quinzième siècle, le Nurembergeois Martin Behaim construisit le premier globe terrestre — qui se trouve encore dans sa famille — il n’omit pas l’île Zipangou qu’il plaça à 13 degrés de longitude de Kanghou (Hang-tocheu-fou) en Chine.
C’est dans l’espoir d’arriver par l’ouest à ce pays légendaire, à l’archipel des 7456 îles aux épices, que Christophe Colomb partit de Palas, le 3 août 1492. Il ne devait pas rencontrer Zipangou. En 1543, 37 ans après la mort du grand explorateur, les premiers Européens abordèrent au Japon, jetés par des vents contraires sur l’île de Kiousou. Le navire était portugais. Cet événement extraordinaire et l’aspect des étrangers frappèrent à un tel point les insulaires, qu’ils immortalisèrent le fait par un récit: écrit et illustré, dont on a retrouvé des fragments. Les images ont disparu; mais on peut encore en lire l’explication dans l’annuaire de l’époque avec les noms légèrement estropiés des Portugais.
J’aurai l’occasion de parler encore des tentatives des Européens pour s’établir au Japon. Pour le moment, je reviens à Nikko et à ses curiosités.
Un voile de nuages gris s’étend au-dessus de ma tête lorsque, arrivée à la gare, je grimpe dans la jinrikisha qui doit m’amener à l’hôtel de Nikko. Le chemin est long, très raide à certains endroits. Mon équipage suit de belles allées ombragées, puis enfile une rue de village bordée de boutiques, traverse la rivière mugissante, le Dayagava, et me voici au pied de la montagne des temples. Deux ponts sont jetés sur le beau fleuve: l’un pour le commun des mortels, l’autre, le Mi-Haschi, construit autrefois pour les shogouns, est accessible au mikado seulement; peint en rouge éclatant, richement décoré, il se détache admirablement sur le vert foncé du paysage.
Tout ici me rappelle la patrie: le Dayagava, torrent impétueux aux flots écumants, les cimes audacieuses des montagnes, les sombres forêts. Sans les jinrikishas, l’illusion serait complète!
Comme il n’y avait plus aucune chambre libre dans l’hôtel de Nikko, je me vis obligée de passer la première nuit dans une maison voisine. Le vieux qui m’y reçut se jeta à plat ventre devant moi. Il faut avoir vu le cérémonial d’un salut japonais pour y croire; toute description qu’on en pourrait faire paraîtrait invraisemblable. Il exige une souplesse de membres et une agilité peu communes; i’eus plus d’une fois l’occasion de m’en convaincre et d’admirer ces qualités chez les Japonais. Hommes et femmes se reposent souvent des heures entières, accroupis, penchés en avant, tout le poids du corps reposant sur la pointe des pieds.

A suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP