En passant

Voyage début de siècle (51)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Suite du séjour et quelques considérations sur la vie militaire au Japon, presque un rêve pour nos généraux occidentaux d’alors, et autres coutumes.

Si cette docilité absolue, cette soumission à la volonté supérieure est utile à l’enfance, elle l’est encore davantage plus tard, lorsque l’enfant devenu soldat doit servir la patrie. J’ai entendu des officiers allemands parler avec enthousiasme de l’obéissance et de la discipline sévère de l’armée japonaise. On n’entend jamais, sur les places d’exercice ou dans les casernes, un mot grossier, jamais une injure ni un juron. D’où vient cela? De l’éducation des enfants assurément, auxquels, dès le plus jeune âge, on apprend l’obéissance et le respect envers les parents.
Les premières semaines de service militaire doivent paraître encore plus dures au conscrit japonais qu’à nos jeunes paysans. Jusqu’à ce moment, son unique vêtement consiste en une longue et ample tunique — le kimono — des sandales et un mouchoir noué autour de la tête. Avant l’incorporation, le petit homme passait ses journées accroupi ou roulé en boule sur sa natte, comme un hérisson; le riz qu’il mangeait à l’aide de petites baguettes formait sa seule nourriture. Maintenant le pauvre garçon est emprisonné dans un uniforme collant; il doit apprendre à boutonner sa tunique et à se sangler; tout le jour, ses pieds sont serrés dans des souliers, et ses jambes dans des guêtres; une cravate empesée l’étrangle. Il faut qu’il apprenne à s’asseoir sur une chaise, à manger à une table, à dormir dans un lit, toutes choses à lui inconnues. Il lui est défendu de se jeter à quatre pattes, de grimacer et de s’insurger contre les ordres de ses supérieurs.
Kaisenberg fait une description impayable du recrutement des jeunes Japonais. «Un médecin de l’état-major assisté d’une commission décide si les futurs défenseurs de la patrie — ils se présentent dépouillés de tout vêtement — sont aptes ou non au service. Cette scène rappelle la cage des singes dans un jardin zoologique. L’un après l’autre, les petits hommes jaunes font leur apparition, courbés en deux par leurs grands saluts, grelottant de froid. Leurs lèvres murmurent craintivement: 0 seigneurs! soyez indulgents! Une révérence profonde du côté du commissaire — le tronc formant un angle droit, les mains posées sur les genoux — tandis qu’un son sifflant, le comble de la politesse, s’échappe des narines de la pauvre recrue. Le troisième acte de la soumission est la transformation du petit homme en tire-bouchon. Puis la main rude du médecin l’empoigne et le secoue à plusieurs reprises vigoureusement. Une dernière fois le pauvre garçon implore l’indulgence des supérieurs, en aplatissant ses mains sur ses côtés; enfin il se laisse passivement ausculter, tapoter, palper. Suivant l’arrêt, il continuera à cultiver la terre, ou endossera l’uniforme.» Les renseignements suivants sur l’armée et les soins médicaux sont empruntés à l’ouvrage de E. de Hesse-Wartegg, La Chine et le Japon.
Une fois acclimatés à la caserne, les conscrits ne sont pas malheureux. Ils dorment par escouade de vingt à trente dans une grande salle claire, bien aérée et tenue avec une propreté minutieuse. Chaque caserne a son infirmerie et son installation de bains, avec eau froide et eau chaude, dont les soldats peuvent user à volonté deux ou trois fois par jour. Il n’existe pas de salle de police, les cas d’insubordination étant de rares exceptions. La nourriture — trois repas — consiste en légumes verts, radis blancs, haricots et poissons secs. Toutes déductions faites, la solde s’élève à environ 2 yen (5 fr.) par mois.
Le corps des officiers mérite, paraît-il, toutes les louanges. Un grand nombre d’officiers ont servi dans les armées européennes et parlent le français, l’allemand et l’anglais.

On attache une grande importance aux soins à donner aux malades. Tous les médecins sans exception ont acquis leurs diplômes dans les universités européennes et, depuis 1877, la société de la Croix-Rouge travaille avec succès au Japon. Quoique organisée récemment, elle comptait, en 1897, plus de 28,000 membres et possédait, outre un revenu annuel de 200,000 francs, un fonds de réserve de fr. 1,250,000. Le couple impérial qui lui porte un vif intérêt contribue pour une grande part à sa prospérité. La Croix-Rouge japonaise n’exerce pas seulement son activité en temps de guerre, mais aussi en temps de paix. Les tremblements de terre très fréquents ne la laissent pas chômer. En 1891, elle a fondé un grand hôpital à Tokio.
Ayant obtenu une permission spéciale, je pus visiter les châteaux impériaux, en particulier le grand palais du mikado, dont les bâtiments en bois se cachent mystérieusement derrière de hautes murailles. Simple et sans faste à l’extérieur comme à l’intérieur, ce palais, qui fut plusieurs fois détruit par le feu, ne date que de 1854. Les demeures de la haute noblesse, des kuge, éparpillées jadis entre la muraille et le palais, ont disparu. Ces vastes cours désertes, cet ensemble inconhérent de constructions réunies sans aucun plan, semble-t-il, donnent une impression de désolation et d’abandon.
On me conduisit d’abord dans la salle du trône, le Shi-shin-den, ce qui veut dire halle de pourpre mystérieuse. Elle servait autrefois aux réceptions du jour de l’an et aux audiences. Il n’était permis qu’aux kuge et aux daimios d’y entrer; encore devaient-ils se tenir loin du trône, prosternés jusqu’à terre. Le mikado les recevait, assis derrière un rideau sur son trône en forme de tente. Aucun mortel n’était admis à contempler son auguste personne.

Rapides de Katsura-gawa

A suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP

En passant

Voyage début de siècle (50)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Kioto un peu avant 1900

Suite du séjour à Kioto et du spectacle…

Soudain, tandis que nous nous escrimons de notre mieux, six ou huit Geishas arrivent en voltigeant, grands papillons brillants et légers, avec les coques de leurs obis en guise d’ailes. Des fleurs d’un rouge éclatant se balancent dans leur chevelure noire comme du jais. Elles paraissent à peine sorties de l’enfance, les mignonnes danseuses! Les deux plus petites n’ont pas 12 ans. Assises auprès de nous, elles goûtent à nos sucreries. Puis la danse commence. La danse? En est-ce bien une? A peine, puisque les pieds n’y jouent à peu près aucun rôle. Ce sont les mains, tenant à tour de rôle un éventail ou un parasol, et les bras avec leurs mouvements rythmés qui miment des scènes de la vie humaine. Le visage conserve une expression sérieuse, triste même, souvent douloureuse, tandis que le corps se balance dans un mouvement mesuré, sans changer de place. Ces danses mimées sont certainement fort anciennes. On prétend qu’il en existe quatre cents et qu’une bonne danseuse doit en savoir au moins cent. Chaque pantomime représente un acte de la vie; notre guide, rayonnant, s’efforce, dans un jargon pas très clair, de nous donner l’explication. Voici une Geisha-pilote; de son éventail qu’elle manie avec une grâce exquise, elle apaise les flots et dirige l’esquif, se penchant parfois jusqu’à terre ou s’élançant soudain en l’air. Une autre simule des fleurs d’abricots ou encore une ondée printanière. La troisième danse est une ascension du Fuji-no-yama, longue, périlleuse, fatigante. La petite Geisha devenue peu à peu toute grise, s’attache, pour finir, sur le visage le masque d’une vieille femme ridée. Après chaque danse, les fillettes s’inclinent profondément et touchent la terre de leur front, pour nous remercier de nos applaudissements. Les trois vieilles accompagnent le spectacle d’une musique infernale qui ébranle les nerfs; elles frappent à tour de bras et raclent sans mélodie, sans mesure, surtout sans pitié pour nos oreilles! D’un effet assourdissant, les morceaux d’orchestre joués dans les entr’actes ne m’intéressèrent que par les instruments.
Il y a d’abord le koto, longue tige de bois garnie de plusieurs cordes, qui donne un son pareil à celui de la harpe. Puis la sanzise, l’instrument de musique favori des Japonais, façon de mandoline; on en joue à l’aide d’une espèce de peigne d’ivoire ou d’écaillé. Puis le taïco, petit tambour plat sur lequel on fait aller les baguettes alternativement, jamais ensemble. Le quatrième instrument est une simple flûte de bambou; le cinquième, le tsudzumi, consiste en deux tambourins, l’un suspendu à l’épaule, l’autre posé sur le genou gauche, sur lesquels on frappe du plat de la main. De temps en temps une des musiciennes pousse un cri strident que l’on nomme iau et qui ressemble à s’y méprendre au miaulement d’un chat.

Pendant le second entr’acte, on sert des rafraîchissements. Au saké chaud, boisson narcotique de couleur jaune clair, succèdent le thé et de minuscules portions de riz servies dans de la vaisselle. de poupées. Puis on apporte des douceurs enveloppées de peau de poisson noire; les petites baguettes fonctionnent de nouveau, mais leur emploi me paraît pénible! Nos petites Geishas par contre s’en donnent à cœur joie. Comme une troupe de moineaux affamés, elles se sont jetées sur une assiette de riz et en ont fait disparaître jusqu’au dernier grain. Quel joli tableau que ces jeunes filles au costume brillant, pressées les unes contre les autres, picotant, riant, babillant, éclairées par la lumière tamisée des
lampions!
Pour terminer le spectacle, une danse à laquelle prennent part toutes les Geishas. Très coquettes, elles relèvent leurs longues traînes pour faire voir leurs petits pieds; le pavillon japonais voltige sur leurs épaules, un léger sourire illumine les visages d’habitude sérieux. Lorsque cette danse maniérée et d’une trop grande recherche pour mon goût eut pris fin, les jeunes filles vinrent s’accroupir familièrement auprès de nous sur les nattes. Elles ne sont pas importunes, les petites Geishas; elles se bornent à nous montrer avec orgueil leurs beaux habits de soie, leurs obis superbes, et à toucher nos vêtements.
Puis, après de nouveaux sourires, elles s’éventent, saluent, bavardent encore un instant et s’en vont en sautillant et en s’inclinant jusqu’à terre. Nous partons à notre tour, sans oublier les profondes révérences japonaises. Nous n’en avions pas fini toutefois avec les ballerines du Japon, car nous désirions encore les voir au travail. Il y a, en effet, à Kioto des écoles où les petites danseuses apprennent non seulement leur art, la musique et le chant, mais encore à écrire, à lire et à coudre. On leur procure ainsi les moyens, lorsque la danse ne va plus — et la chute survient assez tôt — de devenir de bonnes femmes de ménage. Il faut que les Geishas soient jeunes. Leur première floraison passée, elles se font chanteuses ou se mettent de l’orchestre dont j’ai parlé. Ce sont celles-ci, pour être exact, que l’on appelle Geishas; les petites danseuses sont des maikos.
Il arrive fréquemment que les gens pauvres vendent leurs filles, lorsqu’elles sont jolies, à un entrepreneur dont elles deviennent la propriété jusqu’à leur dix-huitième année. L’imprésario se charge de l’entretien, de l’habillement et de l’éducation de l’enfant qui, d’ordinaire, affronte le public dès l’âge de 12 ans. Les recettes reviennent à l’école. Si la jeune fille se marie avant sa dix-huitième année accomplie, son fiancé doit la racheter. Après cet âge, ce qu’elle gagne lui appartient.
Nous parcourûmes toutes les salles de l’école. Partout on travaillait avec zèle et sérieux. Dans le coin de chaque chambre, une maîtresse est accroupie, sa pipe et sa théière posées à côté d’elle; elle a besoin de reprendre de temps en temps des forces, car la tâche est longue et fatigante. Pas une minute elle ne quitte son élève des yeux, dirigeant chaque mouvement d’une baguette qu’elle tient à la main, et fredonnant la mélodie de la danse. Une demi-heure d’attention soutenue de part et d’autre, puis l’élève s’éloigne avec un profond salut et un – mot aimable de remerciement. Une autre élève prend immédiatement sa place, et la leçon continue, sans interruption, sans une parole impatiente, sans un mouvement de mauvaise humeur, sans trace de fatigue. Jamais je n’ai constaté pareille entente entre maître et élève. Ne serait-ce pas, réalisé, le rêve entrevu par l’institutrice au début de l’épineuse carrière?
Et il en est ainsi dans toutes les écoles que j’ai vues. Partout, en ville aussi bien qu’à la campagne, dans les classes où de la rue les regards plongent, les petits Japonais assis sagement sur leurs bancs, sans faire le moindre bruit, suivent avec attention les paroles du maître et se réjouissent lorsque, interrogés, ils peuvent répondre à leur tour.

A suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP