En passant

Voyage début de siècle (50)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Kioto un peu avant 1900

Suite du séjour à Kioto et du spectacle…

Soudain, tandis que nous nous escrimons de notre mieux, six ou huit Geishas arrivent en voltigeant, grands papillons brillants et légers, avec les coques de leurs obis en guise d’ailes. Des fleurs d’un rouge éclatant se balancent dans leur chevelure noire comme du jais. Elles paraissent à peine sorties de l’enfance, les mignonnes danseuses! Les deux plus petites n’ont pas 12 ans. Assises auprès de nous, elles goûtent à nos sucreries. Puis la danse commence. La danse? En est-ce bien une? A peine, puisque les pieds n’y jouent à peu près aucun rôle. Ce sont les mains, tenant à tour de rôle un éventail ou un parasol, et les bras avec leurs mouvements rythmés qui miment des scènes de la vie humaine. Le visage conserve une expression sérieuse, triste même, souvent douloureuse, tandis que le corps se balance dans un mouvement mesuré, sans changer de place. Ces danses mimées sont certainement fort anciennes. On prétend qu’il en existe quatre cents et qu’une bonne danseuse doit en savoir au moins cent. Chaque pantomime représente un acte de la vie; notre guide, rayonnant, s’efforce, dans un jargon pas très clair, de nous donner l’explication. Voici une Geisha-pilote; de son éventail qu’elle manie avec une grâce exquise, elle apaise les flots et dirige l’esquif, se penchant parfois jusqu’à terre ou s’élançant soudain en l’air. Une autre simule des fleurs d’abricots ou encore une ondée printanière. La troisième danse est une ascension du Fuji-no-yama, longue, périlleuse, fatigante. La petite Geisha devenue peu à peu toute grise, s’attache, pour finir, sur le visage le masque d’une vieille femme ridée. Après chaque danse, les fillettes s’inclinent profondément et touchent la terre de leur front, pour nous remercier de nos applaudissements. Les trois vieilles accompagnent le spectacle d’une musique infernale qui ébranle les nerfs; elles frappent à tour de bras et raclent sans mélodie, sans mesure, surtout sans pitié pour nos oreilles! D’un effet assourdissant, les morceaux d’orchestre joués dans les entr’actes ne m’intéressèrent que par les instruments.
Il y a d’abord le koto, longue tige de bois garnie de plusieurs cordes, qui donne un son pareil à celui de la harpe. Puis la sanzise, l’instrument de musique favori des Japonais, façon de mandoline; on en joue à l’aide d’une espèce de peigne d’ivoire ou d’écaillé. Puis le taïco, petit tambour plat sur lequel on fait aller les baguettes alternativement, jamais ensemble. Le quatrième instrument est une simple flûte de bambou; le cinquième, le tsudzumi, consiste en deux tambourins, l’un suspendu à l’épaule, l’autre posé sur le genou gauche, sur lesquels on frappe du plat de la main. De temps en temps une des musiciennes pousse un cri strident que l’on nomme iau et qui ressemble à s’y méprendre au miaulement d’un chat.

Pendant le second entr’acte, on sert des rafraîchissements. Au saké chaud, boisson narcotique de couleur jaune clair, succèdent le thé et de minuscules portions de riz servies dans de la vaisselle. de poupées. Puis on apporte des douceurs enveloppées de peau de poisson noire; les petites baguettes fonctionnent de nouveau, mais leur emploi me paraît pénible! Nos petites Geishas par contre s’en donnent à cœur joie. Comme une troupe de moineaux affamés, elles se sont jetées sur une assiette de riz et en ont fait disparaître jusqu’au dernier grain. Quel joli tableau que ces jeunes filles au costume brillant, pressées les unes contre les autres, picotant, riant, babillant, éclairées par la lumière tamisée des
lampions!
Pour terminer le spectacle, une danse à laquelle prennent part toutes les Geishas. Très coquettes, elles relèvent leurs longues traînes pour faire voir leurs petits pieds; le pavillon japonais voltige sur leurs épaules, un léger sourire illumine les visages d’habitude sérieux. Lorsque cette danse maniérée et d’une trop grande recherche pour mon goût eut pris fin, les jeunes filles vinrent s’accroupir familièrement auprès de nous sur les nattes. Elles ne sont pas importunes, les petites Geishas; elles se bornent à nous montrer avec orgueil leurs beaux habits de soie, leurs obis superbes, et à toucher nos vêtements.
Puis, après de nouveaux sourires, elles s’éventent, saluent, bavardent encore un instant et s’en vont en sautillant et en s’inclinant jusqu’à terre. Nous partons à notre tour, sans oublier les profondes révérences japonaises. Nous n’en avions pas fini toutefois avec les ballerines du Japon, car nous désirions encore les voir au travail. Il y a, en effet, à Kioto des écoles où les petites danseuses apprennent non seulement leur art, la musique et le chant, mais encore à écrire, à lire et à coudre. On leur procure ainsi les moyens, lorsque la danse ne va plus — et la chute survient assez tôt — de devenir de bonnes femmes de ménage. Il faut que les Geishas soient jeunes. Leur première floraison passée, elles se font chanteuses ou se mettent de l’orchestre dont j’ai parlé. Ce sont celles-ci, pour être exact, que l’on appelle Geishas; les petites danseuses sont des maikos.
Il arrive fréquemment que les gens pauvres vendent leurs filles, lorsqu’elles sont jolies, à un entrepreneur dont elles deviennent la propriété jusqu’à leur dix-huitième année. L’imprésario se charge de l’entretien, de l’habillement et de l’éducation de l’enfant qui, d’ordinaire, affronte le public dès l’âge de 12 ans. Les recettes reviennent à l’école. Si la jeune fille se marie avant sa dix-huitième année accomplie, son fiancé doit la racheter. Après cet âge, ce qu’elle gagne lui appartient.
Nous parcourûmes toutes les salles de l’école. Partout on travaillait avec zèle et sérieux. Dans le coin de chaque chambre, une maîtresse est accroupie, sa pipe et sa théière posées à côté d’elle; elle a besoin de reprendre de temps en temps des forces, car la tâche est longue et fatigante. Pas une minute elle ne quitte son élève des yeux, dirigeant chaque mouvement d’une baguette qu’elle tient à la main, et fredonnant la mélodie de la danse. Une demi-heure d’attention soutenue de part et d’autre, puis l’élève s’éloigne avec un profond salut et un – mot aimable de remerciement. Une autre élève prend immédiatement sa place, et la leçon continue, sans interruption, sans une parole impatiente, sans un mouvement de mauvaise humeur, sans trace de fatigue. Jamais je n’ai constaté pareille entente entre maître et élève. Ne serait-ce pas, réalisé, le rêve entrevu par l’institutrice au début de l’épineuse carrière?
Et il en est ainsi dans toutes les écoles que j’ai vues. Partout, en ville aussi bien qu’à la campagne, dans les classes où de la rue les regards plongent, les petits Japonais assis sagement sur leurs bancs, sans faire le moindre bruit, suivent avec attention les paroles du maître et se réjouissent lorsque, interrogés, ils peuvent répondre à leur tour.

A suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP

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