En passant

Voyage début de siècle (42)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Avant d’aller à la rencontre du célèbre volcan japonais, la voyageuse nous conte l’histoire de sa rencontre avec une fille au nom de fleur. Grâce à elle, elle a gagné un petit et discret brin d’éternité.

Une autre fois, un sentier très abrupt me conduisit au pittoresque petit village de Dogashima. Des ponts sans garde fous y accèdent, ainsi qu’à une cascade. Ici, comme partout au Japon, le nombre des maisons de thé est grand.
A l’hôtel de Miyanoshita, il n’y a que des femmes pour le service, les petites nésans qui trottinent affairées dans la maison. Elles ne portent aucun bijou, les mousmés; leur seul luxe est l’obi, la large ceinture de soie qui retient leur kimono. Cet article de toilette a failli me faire faire l’acquisition d’une petite servante japonaise! La mignonne nésan qui nous apportait nos repas — elle avait 15 ans — s’appelait Chrysanthème. M. M. qui parle parfaitement le japonais, lui dit un jour: «Chrysanthème, cette dame veut t’emmener chez elle, loin, bien loin d’ici, dans un pays où il n’y a pas rien qu’un Fouji-no-yama— volcan le plus connu du Japon — mais beaucoup de montagnes plus belles encore.» L’enfant secouait énergiquement la tête. « Elle te donnera un obi magnifique qui coûtera au moins cent yen » (1 yen =fr. 2.50).
Chrysanthème devint songeuse. Les yeux brillants, elle se mit à raconter la proposition de l’étrangère à ses compagnes réunies autour d’elle et une discussion animée ne tarda pas à s’engager. Mais la mousmé était encore méfiante; car lorsque, le soir, M. M. lui demanda: «Eh bien, petite, as-tu fait ta malle?» elle répondit: «Il me faut d’abord la promesse par écrit que je recevrai un obi comme vous me l’avez dit; sinon rien n’est fait.» Et rien ne fut fait. Je partis le lendemain sans ma jolie fleur de chrysanthème que je n’aurais pas eu le cœur de transplanter sous un autre ciel.

Dans les montagnes

Le chemin de Hakone n’est pas praticable aux véhicules; on n’y monte qu’à pied, à cheval ou en kago. Il y a deux espèces de palanquins: celui du pays, exigu, étroit, où peut prendre place le petit Japonais grâce à ses membres très souples, et les chaises à porteurs américaines, construites sur le modèle que l’on rencontre dans nos montagnes, et qui tient compte des jambes longues et raides des étrangers. Je choisis naturellement ce dernier numéro; mais voyant mes quatre petits coolies suer et haleter sous les deux forts bambous placés sur leurs épaules, je descendis à la première rampe de la route.
Malencontreuse idée! Car, bon gré mal gré, je dus faire presque entièrement à pied les deux heures et demie de chemin. A la moindre montée, en effet, mes porteurs me déposaient! A partir d’Ashi no-yu — bains sulfureux très fréquentés — le chemin descend presque toujours et offre de merveilleuses échappées sur la mer et les montagnes.
Depuis trois semaines à peu près que je voyage en pays nippon, j’interroge en vain l’horizon dans l’espoir de voir apparaître la montagne sacrée, le Foujino-yama. Enfin, voici sa pyramide si caractéristique. Je la reconnais, car je l’ai vue représentée sur d’innombrables objets divers d’origine japonaise. Point de neige en cette saison-ci sur son large sommet. Nous sommes au commencement de septembre et la chaleur est étouffante. Le Fouji-no-yama (3730 mètres) est consacré à Sengen, déesse qui couvre les arbres de fleurs. Un grand nombre de pèlerins des deux sexes — on évalue leur nombre à 15,000 et plus par année — viennent apporter leurs offrandes et leurs prières à la divinité. Jusqu’en 1867, nul pied féminin n’avait foulé le sommet de la montagne; aussi les Japonais secouèrent-ils la tête avec réprobation et prophétisèrent-ils une nouvelle éruption, lorsque, cette année-là, la femme de l’ambassadeur anglais rompit le charme et gravit hardiment la cime. La montagne n’en voulut point à la profanatrice, car depuis 1808 elle n’a plus bougé. En cette année, l’éruption dura 36 jours; le Tokaido, la grande route du Japon, fut recouverte d’une couche de cendre de deux mètres d’épaisseur.

Le mauvais temps m’empêcha, à mon grand regret, de parvenir au sommet du Fouji. Pendant deux jours je jouis de la vue de son imposante silhouette, lorsqu’il daignait se montrer, toutefois; car il lui arriva à plus d’une reprise de me fausser compagnie et de se retirer derrière un rideau de nuages. Ce n’est qu’à l’aube que la montagne sainte resplendissait dans toute sa majestueuse beauté, reflétant sa cime fière et solitaire dans le miroir du gracieux lac de Hakone. Le soir, Sengen, la poétique déesse, le cache à nos yeux en le couronnant de roses.
De l’hôtel Tsouji-ya, construit sur une terrasse au bord du lac, une superbe allée de cryptomérias conduit au bourg assez considérable de Hakone. A gauche de la route une résidence impériale; à droite de l’hôtel, un chemin qui longe le lac jusqu’au petit village de Moto-Hakone.
La yadoya — auberge de village — où, seul hôte, je séjourne, est légèrement teintée de confort américo-européen. Très nippone cependant à plus d’un égard, elle me procura dans la suite quelques surprises que je regrette de ne pouvoir livrer toutes à la publicité.
Mon appartement est divisé en trois parties: celle de devant, espèce de véranda surplombant le lac, avec une vue merveilleuse, a pour tout ameublement une chaise et une table, toutes deux européennes. La table se transforme, suivant mes besoins, en table à manger, en pupitre pu en lavabo. La pièce contiguë est vide, sauf un beau vase à fleurs et un écran; sur le sol une jolie natte à dessins gracieux que je n’ose fouler qu’après avoir enlevé mes chaussures. Une cloison en papier, sur laquelle des cigognes artistement dessinées se promènent, me sépare seule de mes voisins. Comme elle est mobile, je puis m’attendre à chaque instant à recevoir des visites.

A suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP

En passant

Voyage début de siècle (41)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

La voyageuse continue de nous donner ses impressions sur le couple japonais, avant de continuer son voyage.

L’unique et grand devoir de la Nipponne, pendant toute sa vie, est la soumission. Comme petite fille, elle obéit à son père, plus tard à son mari, et, selon les règles de Confucius, elle doit être soumise à-son beau-père, et surtout à sa belle-mère. Enfin, lorsque la neige des ans s’est abattue sur sa tête, qu’elle est veuve et âgée, il faut qu’elle obéisse à son fils aîné.
Il existe un petit livre sur l’éducation des femmes japonaises, traduit en anglais par G.-H. Chamberlain, auquel j’emprunte le passage suivant: «Les seules qualités qui conviennent à la femme sont la douceur, l’obéissance, la pudeur, la charité et le calme. Son mari agit-il mal, se conduit-il d’une manière inconvenante? Qu’elle s’approche de lui, et que, d’une voix douce et agréable, elle lui fasse des représentations amicales. S’il se fâche et ne veut rien entendre, elle patientera, et ne reprendra le sujet que lorsque l’époux sera apaisé.
Que jamais la femme ne s’adresse à son seigneur et maître avec un visage irrité et une voix criarde. Aussi modestes que soient les revenus de son mari, elle ne lui fera jamais des reproches. La femme doit être toujours sur ses jambes, se lever tôt, se coucher tard, ne pas se reposer à midi, et faire peu usage du saké (eau-de-vie de riz, liqueur très aimée en pays nippon). Les cinq plus terribles maladies dont souffre la femme sont l’indocilité, le mécontentement, le commérage, la jalousie et la sottise; celle-ci est la plus mauvaise, et la mère de toutes les autres. Il faut que la femme, par un contrôle constant sur elle-même, apprenne à s’en débarrasser.»
De semblables principes empêcheront longtemps encore l’émancipation de la femme au Japon, quelque avide que soit ce pays de s’approprier les coutumes étrangères. Dans ce domaine, l’influence de l’Europe ne se fait sentir que dans la classe supérieure, où la répudiation de l’épouse rencontre plus de difficultés qu’autrefois. La condition de la femme, quoique très inférieure, n’est pourtant pas aussi triste que chez les Mahométans.
La Japonaise se meut librement chez elle et dans la rue. Elle fait preuve vis-à-vis des étrangers d’une amabilité confiante et sans coquetterie, bien différente de l’isolement craintif des filles de l’Islam. On les voit partout, les mignonnes petites nésans ou mousmés bavardes et curieuses. Au moment où vous vous y attendez le moins, voilà Mlle Printemps ou Mlle Fleur d’abricot-les Japonaises portent souvent des noms de fleurs — qui fait irruption dans votre chambre, furetant partout et touchant à tout. Lorsqu’elle a tout vu, elle ne songe nullement à s’en aller, mais s’installe commodément par terre. Il arrive généralement une amie qui recommence les mêmes investigations. Le caquetage et les rires vont leur train, tout cela, n’en doutez pas, aux frais de la stupide étrangère qui n’a pour réponse à toutes les questions qu’un hochement de tête!

A Kamakoura, où j’arrivai par une pluie battante, m’attendait M. M., un Allemand établi depuis plusieurs années en pays nippon, où il possède une villa japonaise installée avec tout le confort européen. Après un gai repas, nous partîmes enjinrikishapour la station de chemin de fer. M. M. eut l’amabilité de m’accompagner jusqu’à Miyanoshita, ma prochaine étape. De Kozou un train électrique conduit lentement à Yurmoto, station balnéaire située dans la montagne. Il n’y a, au Japon, pas moins de six endroits portant ce nom qui signifie source d’eau chaude. D’origine volcanique, les îles japonaises possèdent un grand nombre de sources thermales saturées de fer et de soufre. Les Japonais, amateurs passionnés de bains chauds, ont installé partout des établissements d’une simplicité naïve et primitive. On se baigne à 45 degrés centigrades, ce qui, paraît-il, convient mieux que les ablutions froides aux personnes vivant dans ce climat. Chose curieuse, l’eau chaude endurcirait le corps et préserverait du refroidissement. Pour mon compte, de courtes stations dans cette température me firent grand bien. Après une longue course, c’était mon meilleur délassement.

L’après-midi était avancé. Comme la route conduisant à Miyanoshita était fort bonne, nous résolûmes de faire à pied les quelques kilomètres qui nous en séparaient. La chaleur n’avait que peu diminué, et c’est trempés de sueur que nous arrivâmes, à la nuit, à l’hôtel Tuji-ya. Je me jetai incontinent dans un bain chaud, légèrement salé, le plus délicieux que j’aie pris de ma vie. La boisson mélangée de bière et de soda que j’avalai ensuite me parut exquise.
Miyanoshita, l’Interlaken du Japon (station balnéaire suisse dans le canton de Berne, située entre deux lacs, elle fut jadis très prisée des Anglais), possède le meilleur hôtel du pays. Ses sources thermales, très salutaires, y attirent un grand nombre de malades. Située dans une verte et paisible vallée, encaissée par de hautes montagnes, cette ville n’eut pas pour moi le charme de Nikko. Les chemins, moins pittoresques, mènent tous sur la montagne ou dans la vallée. L’excursion la plus proche et la plus jolie est celle de Kiga. Pour y arriver, on traverse d’abord un pont jeté sur une gorge profonde au fond de laquelle mugit le Jakotsu-Gawa. Ce torrent doit son nom — qui signifie rivière des os de serpents — aux pierres blanches de son lit que le peuple prend pour des ossements. De hauts bosquets de bambous se balancent doucement sur ses rives. Kiga est une maison de thé avec un jardin et un jet d’eau dans le bassin duquel s’ébattent les plus grandes dorades que j’aie jamais vues. Elles viennent manger dans la main une espèce de pain cuit spécialement pour elles.

A suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP