En passant

Voyage début de siècle (40)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Dans cette partie du récit nous faisons plus ample connaissance avec les moeurs, le couple japonais avant et après mariage. C’est assez différent des pratiques occidentales à la même époque.

Une journée à Yokohama consacrée à des achats et à mes préparatifs de voyage, puis je me dirigeai pour la seconde fois du côté de Kamakoura. Je pris un billet de deuxième classe, ce qui me permit de mieux étudier le peuple, ou ce que chez nous on appelle la bonne bourgeoisie. En première classe voyagent les Jeunes-Japonais, encore plus laids dans leur accoutrement européen, seuls, sans femme ni enfants. En deuxième, les habitants de Nippon voyagent en famille, ne dédaignant pas le vêtement du pays, le kimono, et les sandales que l’on enlève pour être plus à l’aise. Le sans-gêne dépasse même parfois les limites de la bienséance. Lorsque la chaleur devient gênante, l’un ou l’autre des voyageurs se débarrasse de son kimono qu’il échange contre une espèce de chemise de fil emportée dans un paquet. Cette transformation s’opère tranquillement devant tout le monde. Un jour que je voyageais en première, deux dames anglaises d’un certain âge se précipitèrent, scandalisées et hors d’haleine, de leur compartiment dans le mien. — «Shocking! Horrid! Shocking! Ne nous demandez pas ce que nous avons vu, ce que nous avons dû subir!» Je ne fis point de questions; mais aux explications saccadées qui suivirent, il me fut facile de comprendre qu’il ne s’agissait que d’un Japonais incommodé par la chaleur.
On le voit, le sauvage perce encore parfois sous le vernis de la civilisation européenne. Les paroles suivantes adressées par un Chinois à un Japonais me paraissent assez justes: «Vous avez des bateaux à vapeur et des chemins de fer et l’on trouve chez vous toutes sortes de belles choses venues d’Europe; mais on n’a qu’à vous gratter: la même peau jaune que la nôtre apparaît aussitôt.»
C’est en wagon aussi que j’eus l’occasion d’admirer la douceur et la soumission des épouses japonaises. Ces qualités me frappèrent d’autant plus que je sortais du pays où la plus belle moitié du genre humain règne en souveraine, où la femme dépense en toilettes, en futilités, en plaisirs, l’argent que son mari gagne, sinon à la sueur de son front, du moins au prix de sa santé.
Le couple assis vis-à-vis de moi était bien mal assorti. Lui, vieux, morose, grognon, laid; elle, jeune, agréable, souriante, mignonne, veillait avec soin sur son maître et seigneur; elle chassait les mouches de son visage, lui bourrait sa pipe, l’éventait. L’air ennuyé, le vieux prit sa canne, un objet de luxe, et l’examina d’un œil critique. Ne la trouvant pas suffisamment brillante, il se mit à la lécher et à la frotter. Sa patience et sa salive épuisées, sa gentille compagne dut prendre la suite! Le but du voyage atteint, la jeune femme rassembla les colis et sortit péniblement chargée, tandis que son mari ne s’occupait que de sa seule personne. Toutes ces corvées, la jeune Nipponne les accomplit de l’air le plus aimable et le plus gracieux du monde

Aussi longtemps que les jeunes filles sont dans la maison paternelle, elles s’occupent de couture, de raccommodage et de lessive. Elles apprennent à confectionner leur kimono, à arranger avec goût les fleurs dans les vases, à préparer le thé, et à apporter beaucoup de soins à leur parure. Il faut que chaque jour la mousmé se couvre le visage d’une épaisse couche de poudre et peigne ses sourcils, ses joues, sa bouche. Lorsque les parents trouvent le moment du mariage venu, ils font agir les entremetteurs, ordinairement de vieux amis de la famille, qui comptent trouver un petit bénéfice dans cette affaire. Quant à la pauvre jeune fille, quantité négligeable, on ne lui demande pas son consentement.
Les fiancées ne reçoivent, comme dot, qu’un petit trousseau de beaux habits, de magnifiques obis confectionnés spécialement pour elles — car elles n’osent plus porter leurs vêtements de jeunes filles — une corbeille à ouvrage, une table à écrire, une boîte de toilette garnie de fard, de pinceaux, et d’encre de Chine, deux petites tables en laque, quelques coussins, des nattes et des couvertures.
Le jour du mariage, la cérémonie se borne à l’inscription à l’état civil; la jeune femme est vêtue d’un kimono blanc. Le blanc est au Japon la couleur du deuil. La jeune Japonaise veut-elle montrer par là qu’elle dit adieu aux joies de la vie, ou bien qu’elle est morte pour sa famille? Les mesures que l’on prend dans la maison après son départ rendent plus plausible cette seconde supposition.
A peine la fiancée partie, on lave la maison du haut en bas. Autrefois on allumait un feu devant la porte, coutume indiquant qu’un mort vient d’en sortir.


La fiancée est conduite par l’entremetteur dans la maison de son futur époux, où elle échange ses vêtements contre d’autres très somptueux et de riches couleurs. Une de ses amies offre ensuite aux deux conjoints alternativement une coupe remplie de saké (eau-de-vie de riz) à laquelle ils goûtent trois fois. Une deuxième, puis une troisième coupe leur sont offertes, après quoi, l’union est considérée comme scellée. Il est curieux de constater que chez ce peuple si formaliste, l’acte le plus important de la vie comporte le moins de cérémonies possible.
Les unions se forment de très bonne heure au Japon. Le jeune mari ne possède le plus souvent ni maison, ni gagne-pain. Le couple s’installe dans la maison paternelle de l’époux, où la jeune femme, si elle ne veut pas être renvoyée, doit se montrer extrêmement soumise, complaisante et affable.
Cette règle de la soumission féminine n’est pas sans exception toutefois; il arrive que la femme fasse acte de volonté, par exemple lorsqu’elle est l’unique enfant, ou qu’il n’y a que des filles dans la famille. Dans ce cas, le père s’informe soigneusement des partis qui se présentent; il consulte les goûts de sa fillette et la laisse choisir selon son cœur. Le choix fait, le jeune homme échange son nom contre celui de la famille de sa fiancée, puis il entre dans la maison de celle-ci. Il s’agit alors pour lui d’être très docile et très obéissant, sous peine de se voir chassé du paradis, comme cela peut arriver aux pauvres jeunes mariées récalcitrantes.
On le voit, même au Japon, il n’est pas toujours bon d’être le mari de sa femme.

A suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP

En passant

Voyage début de siècle (39)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

A

Tous les cruciverbistes connaissent le no sous la définition de théâtre japonais. Dans cette suite de récit, il est amplement question de cet art qui se pratique là-bas sous bien des formes, la longueur de spectacle n’étant pas le moindre de ses attraits, cela peut durer des heures. Et puis nous sommes encore à une époque où le cinéma est encore assez confidentiel.

Près du temple, les boutiques et les théâtres s’alignent les unes à côté des autres; les façades de ceux-ci sont ornées de tableaux représentant des scènes des pièces qui s’y donnent. Construits en bois, ils ont la décoration très simple, caractéristique du Japon. Je n’ai malheureusement vu ni Danjouro, le célèbre mime japonais, ni aucun des grands théâtres de Tokio, car au commencement de septembre, tout était encore fermé. Je ne puis donc raconter que ce que j’ai aperçu sur de petites scènes de banlieue, dont il existe deux espèces: les théâtres d’hommes et ceux de femmes. Cette distinction ne s’applique pas aux spectateurs, mais aux acteurs, les sexes étant soigneusement séparés sur les trétaux. Aussi voit-on, sur les uns, des hommes jouer les amoureuses et les mères nobles, et, sur les autres, les femmes remplir tous les rôles masculins. Il paraît, toutefois, que l’influence de l’Occident se fait sentir là aussi; sur quelques grandes scènes, les deux sexes paraissent simultanément. Le hasard me conduisit dans un théâtre de femmes. A l’entrée, un homme accroupi sur une table nous remit, en guise de billets, de petites planchettes qui nous donnèrent droit à des places adossées aux loges. Moyennant quelques sen nous eûmes l’avantage de pouvoir nous asseoir sur des coussins.

La partie du théâtre réservée au public est partagée en deux par un long couloir partant de la scène. Une partie de la pièce se joue parfois sur ce chemin qui relie acteurs et spectateurs. Lorsqu’on songe qu’un seul drame dure parfois douze heures et plus, on ne peut s’empêcher d’admirer la patience du public.
Des familles entières, depuis le nourrisson jusqu’au vieillard, accroupies sur des nattes, suivent le spectacle; l’intérêt le plus passionné est peint sur tous les visages. Comme accompagnement en sourdine du jeu des acteurs, on entend le bruit d’une pipe que l’on vide, le léger cliquetis des tasses à thé, le grattement des petits bâtons sur des boîtes plates dans lesquelles se trouvent, soigneusement séparés les uns des autres, du riz, des mets aux œufs et des pâtisseries. De temps en temps, une petite voix plaintive interrompt un monologue du plus haut tragique; le papa ou la maman conduisent l’enfant dehors ou le bourrent de sucreries pour le faire taire. Sauf ces intermèdes, un silence recueilli règne dans la salle.

Nous arrivâmes au milieu d’une représentation. Un personnage enveloppé d’un superbe kimono — espèce de robe très ample qui forme le vêtement principal des Japonais — était debout, immobile, sur la scène. L’orchestre préludait et le hioshige; musicien qui manie le claque-bois, se mit à tambouriner avec un zèle digne d’une meilleure cause, à l’aide de petites baguettes, sur une planche de bois. Après une longue pause, un deuxième personnage, également vêtu d’un kimono, s’approcha du premier et le frappa avec un ciseau et un marteau.
Etait-ce l’histoire de Pygmalion traduite en japonais? Quoi qu’il en soit, son intention fut mal récompensée, car la jaune Galathée se retourna en colère, et se mit à vociférer et à injurier sa partenaire. Pendant toute la scène, une singulière
figure voilée de noir sautillait sur les planches, se rendant utile à l’actrice principale, lui arrangeant sa robe, lui chuchotant à l’oreille, ce qui me fit supposer que c’était une souffleuse ou une habilleuse. Elle apporta même, après une scène particulièrement fatigante, un ocha qui ne me parut pas faire partie de la pièce. J’ai lu depuis que cette bonne à tout faire du spectacle japonais s’appelle kurombo. Le dialogue n’en finissait pas. La mimique un peu exagérée n’est pas mauvaise, mais les voix perçantes font un effet désagréable. Pour finir, nous assistâmes encore à un combat d’amazones. Des armes entrechoquées les éclairs jaillissent; le sang coule à flots. Tout cela aux sons d’une musique endiablée. Les samises, les hioshige, les flûtes grincent, bourdonnent, gémissent, et nous nous enfuyons, la tête rompue, de ce lieu de vacarme où règne une chaleur suffocante.
Ce fut aussi la température intolérable qui nous chassa, au bout de trois jours, de Tokio. Je dirigeai mes pas du côté de la montagne après laquelle je soupirais depuis mon départ de Nikko.

A suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP