Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Nagasaki, quelques dizaines d’années avant l’arrivée d’une certaine bombe
Suite du séjour et le temps se gâte…
Sur le Kosaï Marou c’est un Japonais, homme énergique et ambitieux, qui a le commandement.
Accueillie très aimablement à bord, je pris avec plaisir possession d’une cabine spacieuse garnie d’une couchette large et confortable dont je suis certainement redevable à la Croix-Rouge. Autre surprise également, agréable, une femme de chambre nipponne succède aux boys qui me poursuivent depuis tant de semaines.
A l’exception d’un couple de musiciens américains qui parlent l’allemand, mes compagnons de voyage sont tous des jaunes. Notre Marou a hissé le pavillon chinois, le dragon bleu sur un fond jaune; il flotte en l’honneur d’un passager chinois de haut rang, le mandarin Na-T’ung — envoyé extraordinaire de la Chine auprès du mikado — qui s’en retourne à Péking, après avoir rempli sa mission de paix et de réconciliation. A l’hôtel impérial à Kioto, il était assis avec sa nombreuse suite à la table voisine de la mienne. Na-T’ung me reconnut tout de suite et me remit sa carte, européenne malheureusement, sur l’un des côtés de laquelle se trouvent des signes chinois et sur l’autre l’inscription: «Na-T’ung, envoyé extraordinaire de S. M. l’empereur de Chine». Son secrétaire, jeune homme à l’air intelligent, m’apporte également la sienne. Il connaît plusieurs langues et parle très bien l’allemand qu’il a appris à Berlin.
L’ambassadeur, robuste et grand, porte encore le costume de gala dans lequel il a reçu à bord les autorités de Kobe. Sur la tête un haut bonnet rouge, avec un large bord noir, garni d’une plume de paon retenue par une agrafe de jade vert: apanage des mandarins du plus haut rang. Une ample veste de couleur prune, une courte robe bleue, de larges pantalons jaunes, le tout du damas le plus beau et le plus riche, composent le reste de la toilette. Une quantité de chaînettes et de cordons auxquels sont attachés de menus objets de toilette, des éventails, des petits pots de pommade, la tabatière, les lunettes, des flacons de parfums, etc., pendent à la ceinture. Na-T’ung, un grand seigneur jusqu’au bout des ongles, a l’air majestueux. Ce qui n’empêche pas les mauvaises langues du bateau de raconter des histoires incroyables. Il y a fort peu de temps, dit-on, la tête de l’éminent mandarin ne tenait plus bien sur ses épaules, et c’est à des influences haut placées et puissantes que le boxer Na-T’ung doit d’être encore en vie.
Les personnages de sa suite, au nombre de vingt environ, ont tous des vêtements bleus. Sauf les petites vestes qui varient parfois, toute la gamme des bleus, depuis l’azur le plus tendre jusqu’à l’indigo foncé, est représentée. Ces gens portent la longue natte, épaisse à exciter l’envie de plus d’une petite demoiselle. Le haut de la tête est le plus souvent rasé, et les cheveux très longs ne partent que depuis le milieu.
Ma cabine était contiguë à celle de l’ambassadeur. Lorsque j’en sortais de bon matin, son boy était ordinairement en train de lui natter ses cheveux. Les gens de la suite se rendaient ce service les uns aux autres, ainsi que je pus le remarquer en passant devant les cabines toujours ouvertes. Ces coups d’œil furtifs dans la vie privée des Chinois et les sons gutturaux de leur langue qui du matin au soir frappaient mes oreilles, furent pour moi une source toujours nouvelle d’amusement.
Malheureusement le temps devint mauvais et les charmes tant vantés de l’lnland Sea restèrent tout le jour enveloppés de pluie et de brouillard. Le lendemain ce fut pis encore. La Chine, en proie à toutes les péripéties du mal de mer, était étendue sur le pont dans les positions les plus risibles. Les nattes si lisses et si bien tressées le matin traînaient en désordre, les beaux habits bleus étaient froissés et salis.
Lorsque nous mouillâmes, la nuit, à Nagasaki, le typhon était déchaîné. Impuissant à démonter notre petit Kosaï Marou, abrité dans le port, l’ouragan faisait entrechoquer cependant les chaînes de l’ancre et balayait le pont.
Comme je devais aller à la banque et à la poste, je dus prendre un sampang pour me rendre à terre. Pendant une demi-heure, la petite embarcation lutta contre les flots et je ne me sentis à l’aise et en sûreté installée de nouveau confortablement sur la Cosy Mary, une fois mes affaires faites.
En mon absence, de petits êtres noirs comme du charbon y étaient entrés et chargeaient de la houille avec une rapidité vertigineuse. Ce sont des femmes qui font ce pénible ouvrage; elles s’acquittent de leur tâche avec tant d’adresse et de célérité, que c’est un plaisir de suivre leurs mouvements. Nagasaki possède des mines de houille dont l’exportation forme une source de revenus considérable pour l’Etat.
L’après-midi, des marchands montèrent à bord, et j’eus l’occasion de compléter ma collection de photographies. Comment résister à l’envie d’acheter ces images de la vie et des sites nippons, si jolies, si délicatement colorées? D’un goût très artistique, elles ont l’avantage d’être fort bon marché.
Le même soir, le capitaine du Marou reçut l’ordre d’attendre 24 heures encore dans le port de Nagasaki, à cause du typhon. Ce qui me permit d’ajouter un nom à la liste des villes japonaises visitées par moi. J’abordai à Nagasaki en compagnie d’un long Japonais, vrai géant parmi les petits hommes de sa race.
Nagasaki, village de pêcheurs sans importance jusqu’au XVI siècle, se développa à partir du moment où le prince d’Omoura permit aux Portugais de s’y établir. Ce fut leur place la plus favorable pour le trafic avec la Chine et les Indes. Les missionnaires et les marchands hollandais s’y trouvaient également à leur aise. Puis survinrent les persécutions contre les chrétiens. Tous les étrangers, surtout les Portugais, furent chassés; seuls quelques Hollandais et Chinois purent demeurer à Nagasaki. On assigna aux premiers, contre un loyer très élevé, une jetée de 185 mètres de longueur et de 74 mètres de largeur, l’îlot artificiel de Deshima au sud-ouest de la ville. Pendant plus de 200 ans, de 1639 à 1859, le commerce entre le Japon d’un côté, les Indes et l’Europe de l’autre, fut entre les mains des Hollandais, c’est-à-dire de la Compagnie des Indes. Elle faisait de brillantes affaires et payait de forts appointements à ses employés de Deshima; mais ceux-ci avaient à supporter de la part des Japonais les traitements les plus humiliants. Enfermés dans leur île comme des prisonniers, il leur était défendu de communiquer directement avec les indigènes. Tout passait par le contrôle japonais. Les Hollandais devaient en outre s’abstenir de propager le christianisme, de fêter aucun dimanche ni jour de fête, et de prononcer le nom du Christ. Le plus considéré d’entre eux, le résident, avait l’ordre d’aller chaque année à Yeddo porter des présents au shogoun et ramper devant lui.
Port de Nagasaki
A Suivre
Sources : Wikipédia, B.N.F, DP


