Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.
La cueillette du thé
Suite du séjour au Japon avec des tasses de thé.
On boit du thé au Japon depuis 1100 ans. Les premières graines de la précieuse plante furent apportées de Chine par le bonze Denkio-Daishi vers l’an 805 après Jésus-Christ. Le nouveau breuvage s’acclimata lentement et ne devint la boisson nationale par excellence qu’au XIVe siècle. Pourrait-on aujourd’hui se représenter Nippon sans son ocha? Le café, par contre, paraît tout à fait inconnu du peuple.
A Nara, les jinrikishas reprennent leurs droits et nous commandons notre tiffin en passant à la maison de thé de Musashino dont la cuisine s’adapte aux estomacs européens. Puis en route pour les temples. Nara, de 709 à 784 capitale de l’empire japonais, n’est plus que la dixième partie de ce qu’elle était autrefois. La seule gloire qui lui reste sont ses temples et ses bosquets. Voici d’abord un grand étang dans lequel, sur les roches qui en émergent, d’immenses tortues dorment étendues; puis un bois de cryptomérias dont des cerfs apprivoisés, à robe tachetée, nous font les honneurs. Ce sont des animaux sacrés; défense de les toucher! Mais ils attendent de chaque visiteur, à titre de tribut, un petit gâteau plat que l’on cuit pour eux. Je ne les en privai pas, et les jolies bêtes m’accompagnèrent jusqu’au seuil du temple.
Sur notre chemin, les lanternes de bronze et de pierre deviennent toujours plus nombreuses. On dit qu’il est impossible de les compter. Autrefois on les allumait toutes; aujourd’hui la plupart sont éteintes. Les oboles des fidèles se font toujours plus rares. Le Japonais moderne n’apporte plus autant de lanternes en offrande aux dieux que les riches d’autrefois. On raconte que la superbe allée de cryptomérias de Nikko a été plantée en l’honneur du grand Jyeyasou, il y a environ 250 ans, par un homme auquel ses moyens n’auraient pas permis d’ériger une lanterne dans le temple.
Tous les temples sont rouges. A droite du bâtiment principal se trouve le Wakami-ya, où. demeurent les prêtres. Une bande de jeunes filles y exécutent l’ancienne danse sacrée, le kagoura, lorsque les étrangers le demandent. Les prix du spectacle sont fixés dans toutes les règles et varient d’un demi-yen à dix yen, suivant la longueur et la perfection de la représentation. N’ayant sacrifié qu’un yen, nous ne pouvions nous attendre à des merveilles. Les vêtements fripés et tachés des danseuses me frappèrent d’autant plus désagréablement qu’au Japon tout est propre et soigné. Elles portaient de larges pantalons rouges, une tunique jadis blanche et un long voile de gaze, blanc également, auquel est piqué une branche de wisteria, la fleur bien connue de la glycine; sur la tête des couronnes de ces mêmes fleurs en papier, ternies et chiffonnées.
Les cheveux pendent en une longue natte négligée; les lèvres sont peintes en rouge foncé; le maquillage et l’épaisse couche de poudre qui le recouvrent donnent au visage l’aspect d’un masque. Les almées nipponnes agitent en dansant des rameaux verts et une marotte. Ces exercices chorégraphiques sont accompagnés par la musique de trois bonzes vêtus de blanc et de bleu, et coiffés d’un haut bonnet.
Leurs instruments sont leur gosier, un tambourin et une flûte.
Nous visitons ensuite le beau temple de Bouddha, le No-gwatsu-do, qui s’élève au pied d’une colline abrupte. Dans le vestibule, la rangée habituelle des torio — lanternes de métal ou de pierre. On entend sans cesse les piécettes de cuivre tomber dans le tronc. Une grande foule se presse dans le sanctuaire.
Affairés, les bonzes entrent et sortent avec des mets soigneusement protégés contre les mouches par des treillis. Il y a un choix de gâteaux, de fruits, de riz, qui nous fait venir l’eau à la bouche. On apporte sans interruption de nouveaux aliments que l’on présente à Bouddha et à Kwanon. Puis toutes ces belles choses appétissantes disparaissent dans la demeure des prêtres qui, selon toute probabilité, se chargent de les manger. Dans un coin, une petite statue de la déesse aux mille bras attire beaucoup de fervents; elle possède la propriété d’être si chaude au toucher que l’on croit sentir un être de chair et d’os.
Une quantité de pagodes encore et de sanctuaires de toutes sortes, puis nous arrivons au Daiboutsou plus colossal, mais bien moins beau que son rival de Kamakoura. Son âge est respectable. En l’an 736 après Jésus-Christ, l’empereur Shomou conçut le projet d’ériger à Bouddha une statue entièrement en cuivre et en or, de 18 mètres de hauteur. Amaterasou, déesse du soleil, la grande aïeule du mikado, donna personnellement des instructions, après quoi Shomou lança un manifeste à son peuple lui ordonnant de fournir le cuivre et l’or. Le précieux métal n’avait pas encore été découvert au Japon; aussi, lorsqu’en 749 on en trouva à Oshou, ce cadeau fut attribué à la déesse. A partir de ce moment l’on travailla activement, et bientôt Bouddha eut sa statue. Dans le cours des années, le Daiboutsou perdit souvent sa tête qu’une nouvelle ne tarda pas à remplacer.
Au commencement du XVIIIe siècle, on lui construisit une halle pour le garantir des intempéries; depuis 1867, il est intact.
Ici aussi le dieu est assis dans une fleur de lotus; mais une seule main repose sur les genoux; l’autre, montre le ciel. Le corps se compose de petites plaques de bronze; la tête plus moderne et plus foncée est faite d’une seule pièce.
Cette statue n’a pas été coulée d’un jet, mais morceau par morceau; le moule se construisait au fur et à mesure que les parties inférieures se refroidissaient. On voit encore par places des traces d’une épaisse dorure qui font supposer qu’au début le Daiboutsou entier resplendissait d’or. L’affreuse tête moderne, avec son nez enflé et ses joues bouffies, est encore défigurée par une auréole de bois doré.
Un escalier conduit jusque dans le cerveau de Bouddha.
Epuisés par tout ce que nous avions fait et vu, nous nous rendons à la prochaine maison de thé où un repas passable servi par de gentilles nésans nous attendait. Puis je prends congé du docteur français. Il s’en va à Osaka, tandis que moi je retourne à Kioto préparer mon voyage à Kobe.
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Sources : Wikipédia, B.N.F, DP



