En passant

Voyage début de siècle (63)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Premiers pas en Chine.


Au lieu du soleil, dont le chef du Céleste Empire se dit le fils, ce fut la pluie qui m’accueillit lorsque je mis pied à terre. Une jinrikisha m’emmène à l’hôtel Astor que je trouve humide et sombre. Je devais apprendre à connaître plus tard des logis plus défectueux encore.
Impossible de rester en chambre avant d’avoir fait connaissance avec ma nouvelle résidence. Il faut que je voie quel air a la Chine Jusqu’à présent, elle me paraît terriblement européenne. Je passe un superbe pont pour me rendre au Bund — ainsi s’appelle le quai, comme à Yokohama. — A gauche, s’étend un grand parc avec de beaux parterres de fleurs, des ombrages, des bancs et un pavillon de musique. Les jardins et les bancs du Bund sont interdits aux Chinois.
De l’autre côté, les palais s’alignent somptueux et élégants: banques, maisons de clubs, comptoirs d’armateurs, toutes les demeures princières des aristocrates de l’argent. Cela continue ainsi jusqu’à un pont qui relie ce quartier à la ville française. Mais j’y reviendrai. Pour le moment cherchons la Chine.
Ah, voici quelque chose que je n’ai jamais vu: une famille chinoise de quatre personnes se faisant pousser dans une brouette. C’est de cette manière que l’on transporte les gens ici. Quel véhicule lourd et sans grâce! Le modèle n’a certainement pas subi de changement depuis des siècles: une caisse en bois au milieu de laquelle est adaptée la roue dont la partie supérieure émerge du fond de la brouette. De chaque côté de la roue, qui est recouverte d’un couvercle, il y a place pour une personne. Le voyageur appuie un pied contre les barreaux de la caisse et met l’autre dans un étrier de chanvre. Le timon auquel le coolie s’attelle se trouve derrière. Il faut naturellement un poids égal des deux côtés, afin que le coureur puisse manier facilement son véhicule. Aussi ne s’agit-il pas d’être difficile dans le choix de son vis-à-vis, qui peut être une énorme caisse ou un couple d’oies grasses. Je me souviens d’avoir vu une Chinoise bien mise ayant un porc noir comme compagnon de brouette !
Un autre véhicule qui me parut presque aussi primitif estla litière fermée, le palanquin à l’usage des Chinois de haut rang. A Shanghaï toutefois, où les coutumes européennes s’introduisent, les riches Célestes paraissent préférer les chevaux de selle, les landaus confortables et les élégantes victorias. Chinois ou européen, l’équipage est conduit par un cocher-mahfou et un domestique assis à côté de lui; ils portent tous deux — ainsi que les deux grooms debout derrière la voiture — la même livrée blanche et bleue ou blanche et rouge, complétée par un chapeau pointu garni d’une touffe de plumes de deux couleurs. Les chevaux et les voitures sont pour leurs propriétaires prétexte à un grand déploiement de luxe.

Shanghaï vers 1900

Le train princier que mènent en général les Européens en Orient est l’écueil contre lequel viennent se briser bon nombre de jeunes gens. Ebloui par le faste qui s’étale autour de lui, le nouvel arrivé, modeste, simple dans ses habitudes, se laisse entraîner par l’exemple des autres. Comme il reçoit des appointements élevés, il se jette corps perdu dans la vie à grandes guides. Comme les autres, il se met d’un club, tient de forts paris, a son cheval, ses domestiques, sa maison, si possible. Tout cela d’autant plus facilement que partout il trouve du crédit. Une petite note au crayon portant la somme de l’achat, signée par l’acheteur, et voilà le marchand satisfait. Plusieurs Européens et Européennes fixés à Shanghaï m’ont raconté qu’ils ne portent jamais d’argent sur eux, le comprador de la maison ayant la mission de régler tous les achats, petits et grands. Chaque maison de commerce a son homme de confiance, un Chinois parlant couramment l’anglais qui règle les comptes de l’établissement entre son chef européen et les indigènes. Poste de confiance s’il en fût Ceci m’amène à rompre une première lance en faveur des Chinois si décriés, et à dire combien sûr et honnête est en général le commerçant chinois. Son I will do vaut une signature. Toutes les banques du Japon emploient des fils du Céleste Empire comme caissiers. Mais retournons à notre jeune écervelé européen. Le comprador paie jusqu’à ce que la somme ait atteint un chiffre considérable. Si l’employé ne peut rembourser, on avertit son chef, et l’orage fond sur sa tête. Seuls les caractères solides peuvent faire leur chemin en Orient et même avancer rapidement. Shanghaï surtout offre les meilleures chances de réussite.
Cette ville s’agrandit et se développe comme aucune autre de l’Orient, grâce à sa position sur le Wousoung ou Wang-Po. Affluent du Yangtse-Kiang, cette rivière, navigable pour de grands bâtiments, relie les principales provinces de la Chine avec l’Europe. Shanghaï est également le point de départ des câbles pour l’Europe et le Japon.
Le nom de Shanghaï signifie près de la mer. Bâtie suivant la tradition chinoise, au bord de l’Océan, dont elle se trouve aujourd’hui éloignée de quarante kilomètres, Shanghaï est une très ancienne ville. En 1843, les Français, les Anglais et les Américains en prirent possession; chaque nation s’empara d’un morceau de terre, y fonda des établissements — les settlements — et ouvrit un port au trafic. De 1853 à 1855, Shanghaï se trouva entre les mains des rebelles Taïpings qui, depuis 1849, luttaient contre la dynastie régnante en dévastant le pays; ils ne furent réduits que par les puissances européennes alliées. A cette époque une quantité de Chinois de haut rang se réfugièrent à Shanghaï pour se mettre sous la protection de la colonie européenne; ils contribuèrent à l’essor de la jeune ville. Celle-ci compte environ 450,000 Chinois et 9 à 10,000 Européens, la plupart des Anglais. Le nombre des Allemands s’est beaucoup accru ces dernières années

Famille chinoise début 20ème siècle

A Suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP

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