En passant

Voyage début de siècle (65)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Un peu plus en avant sur le territoire chinois et autres petites misères.

J’employai la veille de mon départ à faire mes préparatifs. Mon boy m’avait procuré un tailleur number one. Number one est l’expression favorite du Chinois qui veut recommander particulièrement quelque chose; souvent cette merveille est très médiocre. Le pidgin-englisch, — la langue d’affaires des Chinois — m’amusait tellement que je me surpris plus d’une fois à dire one piecy man, one piecy woman. Les Chinois prononcent l au lieu de r, ce qui provoque parfois des malentendus du plus haut comique. C’est ainsi qu’un comprador au lieu d’informer sa maison de l’arrivée d’une cargaison de riz (rice) lui annonça une fois des caisses de poux (lice) !
Comme les membres de sa confrérie que j’avais appris à connaître au Japon, mon tailleur est un homme de confiance. Au bout du petit quart d’heure de marchandage par lequel il faut toujours passer, j’avais partie gagnée et pouvais me fier à sa parole. Malgré toute leur honnêteté, les Chinois, à l’exemple de tous les Orientaux, commencent par demander de leur marchandise trois fois plus qu’elle ne vaut. Veut-on procurer à l’acheteur la satisfaction d’amour propre de découvrir l’exagération des prix? Espère-t-on qu’une fois ou l’autre un imbécile se laissera prendre au piège? Quoiqu’il en soit, mon tailleur me réclama thlee piecy dolla, sachant fort bien que ce qu’il m’offrait ne valait qu’un dollar et qu’il n’en recevrait pas davantage.
Le 13 octobre au matin, je me trouvais sur le Wuchang, coquille de noix qui appartient, si je ne me trompe, à une société anglaise. Notre bateau était plus que rempli, la tempête ayant empêché la navigation pendant quelques jours. Je partageais une cabine avec une Anglaise et sa fille.
Au commencement tout alla bien. Nous navigâmes sur le Wang-Po jusqu’à Wousoung, pour entrer à cet endroit, dans le majestueux Yangtse-kiang, le fils de l’Océan, comme l’appellent les Chinois. Une petite mer, ce Yangtse-kiang, un des plus puissants fleuves du monde. Il prend sa source dans le Thibet et se jette dans la mer au-dessous de Nanking, après un parcours de 5300 kilomètres.
Le vent soufflait, glacé. Lorsque j’arrivai sur le pont, le lendemain, les belles fleurs que notre bateau transportait à Chefao pour une noce étaient gelées. La mer jaune commençait à devenir désagréable, très désagréable.
Personne n’échappa au mal. Tous, nous nous réjouissions d’aborder à Chefao; mais lorsque nous vîmes combien les petits canots avaient à lutter contre les vagues, l’envie nous en passa. Mieux valait rester sur le Wuchang, à l’ancre. D’exquis raisins muscats que l’on apporta à bord firent mes délices. Ils réussissent à merveille à Chefao, où un missionnaire les a introduits il y a quelques années.

Dans le golfe de Petchili, les flots s’apaisèrent. Le 16 octobre, à une heure de l’après-midi, nous arrivions devant la barre de sable que le Peiho a formée à son embouchure. Un léger vapeur de moins de quatre mètres de tirant d’eau peut y passer à marée haute; c’est ce moment de la journée que l’on choisit ordinairement pour venir chercher les passagers et une partie de la cargaison. Comme à deux heures aucun vapeur n’était encore en vue, le capitaine nous dit: — La mer va se retirer; nous ne pourrons bouger d’ici avant demain matin à sept heures. Nous nous résignâmes, non sans murmurer, à notre sort.
Mes compagnons d’infortune étaient trois dames américaines, accompagnées de trois boys et d’un chargement de malles, un aimable missionnaire américain doublé d’une revêche moitié, et le couple américain-allemand du Kosai Marou, qui parcourt le monde avec une harpe et un violon, tout en faisant de bonnes affaires. Quelques passagers nous avaient quittés à Chefao; d’autres s’étaient joints à nous. Le soir, le capitaine prit congé en nous priant d’être prêts pour le déjeûner à sept heures. A cinq heures — il faisait encore nuit noire — nous entendîmes des coups d’aviron et des voix. Je voulus allumer la lampe, mais l’électricité ne marchait pas. Soudain on frappa à ma porte.
— Le vapeur démarre dans dix minutes. Ensuite, la mer se retirera et vous ne pourrez plus partir.
On se mit, dans l’obscurité, à s’habiller,- à emballer, à pester. Chacun tenait à quitter la barre, et nous y parvînmes tous. Dix minutes après, sans avoir déjeuné, sans nous être lavés, nous nous trouvions à’ bord du peu attrayant tender. Chacun se blottit, frissonnant, aussi près que possible de la cheminée. Le bateau, traîné par deux remorqueurs, marchait si lentement qu’il fallut renoncer d’avance à prendre le prochain train pour Tientsin.
Le Peiho — le fleuve blanc en chinois — roule des flots bruns. Les maisons d’argile des villages construits sur ses bords se détachent à peine du sol marneux. D’argile encore, les forts de Takou, qui se dégagent peu à peu du paysage, comme d’énormes taupinières. Dans un mois, le Peiho méritera son nom de fleuve blanc; ses eaux troubles seront recouvertes d’une couche de glace et Tientsin et Péking dormiront sous la neige

Le fleuve Peiho

A Suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP

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