En passant

Voyage début de siècle (65)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Suite de la rencontre avec la Chine et sa culture. Quelqu’un parle avec l’accent d’ailleurs et on voit aussi que tout n’est pas rose.


Je ne pus visiter qu’une annexe assez peu importante du grand établissement: la maison de travail des jeunes filles et un hospice d’enfants trouvés. Nous commençons par les plus petits, les enfants trouvés. J’y vis néanmoins beaucoup de choses intéressantes.
La supérieure me reçut de la manière la plus gracieuse et me donna comme guide une jeune sœur dont les magnifiques yeux bruns enflammeraient plus d’un cœur.
Ici, ces étoiles ne brillent que pour des fillettes abandonnées, pour de misérables vieilles femmes, pour les repoussées et les fatiguées de la vie. Mais les pauvres délaissées ne sont pas sans en ressentir le charme. Jeunes et vieilles, même les idiotes, sourient à l’approche de la jolie sœur, toute mignonne en son austère costume monacal et se pressent autour d’elle.
J’ai rarement entendu une voix plus douce, subi le charme d’un sourire plus affable, d’une main plus carressante que celle de sœur Marie. Et elle parle le joli français imagé et poétique de la Provence.
Ce sont pour la plupart plupart des nouveaux-nés abandonnés, de petites filles apportées dès leur naissance aux bonnes sœurs. Article peu apprécié que les petites Chinoises; surtout chez les pauvres gens!. Quand par surplus on leur découvre un défaut corporel quelconque, il n’y a aucune raison pour ne pas s’en débarrasser.
Souvent aussi on met à mort les pauvres petites créatures. Les sœurs, afin d’empêcher ces crimes, ne reculent devant aucune peine et ne ménagent pas les recherches. Elles se réjouissent de chaque jeune vie trouvée et sauvée, s’occupent avant tout du salut de l’enfant en le faisant baptiser, puis le confient à une nourrice. Un seul garçon se trouvait parmi cette trentaine de fillettes; c’était le fils d’un Européen et d’une Chinoise; la mère était morte après la naissance, le père avait disparu. Un couple de Chinois sans enfant devait venir chercher le petit quelques jours plus tard et l’adopter.
Autant les petites filles sont méprisées, autant l’on se réjouit de la venue d’un garçon. Plus le Chinois possède de fils, plus il se sent riche et considéré.
Par eux, père et mère s’élèveront à un rang élevé, s’enrichiront, puis, quand ils ne seront plus, leurs fils sacrifieront à leurs mânes. Quant aux filles, elles sont exclues du culte des morts.
Nous visitâmes différentes classes. Les bonnes élèves portent comme distinction des rubans bleus autour du cou. On voit des fillettes écrire sur le grand tableau noir les signes bizarres de l’écriture chinoise. Tous les enfants ont l’air bien nourris et contents et sont proprement habillés. La vue de quelques fillettes estropiées, idiotes ou aveugles que des sœurs occupaient et amusaient de leur mieux m’émut profondément.

Art chinois

A l’étage supérieur, les grandes filles raccommodent et brodent. L’ouvrage ne manque jamais, car elles sont chargées des raccommodages pour les deux établissements de la mission. Les broderies, si fines et si délicates qu’on les prendrait pour de la peinture, trouvent un facile écoulement auprès des dames de Shanghaï; pour en avoir, il faut les commander longtemps à l’avance. Les jeunes garçons acquièrent dans la sculpture sur bois, les jeunes filles dans la broderie, une habileté inconnue en Europe, On n’entend pas un mot dans la salle; la règle de la maison défend de causer pendant le travail. Sage mesure, car une fois leur langue débridée, les Chinoises bavardent comme des pies.
Outre les jeunes filles, plusieurs femmes mariées, anciennes élèves, passent la journée dans l’asile. La mission aime à rester en contact avec ses protégées. Une fois leur apprentissage chez les pères terminé, les jeunes gens peuvent rester dans la maison comme ouvriers; ils sont bien payés. S’ils préfèrent gagner leur pain ailleurs, ils doivent s’engager à venir, trois ou quatre fois par année, à Si-ka-wei, assister à quelques leçons de religion.
Les ouvriers formés par la mission jouissent au loin d’une bonne renommée. Leurs sculptures sur bois décorent jusqu’aux églises les plus reculées de la Corée et de la Mongolie. Ils se distinguent également dans d’autres industries.
L’impression typographique au moyen de procédés dérivant de la sculpture passe pour un modèle.
Les bonnes sœurs s’occupent avec prédilection de mariage. Une grande joie règne dans là communauté, lorsqu’elles ont réussi à unir une de leurs protégées à un élève des pères.
Notre dernière visite fut aux petites vieilles abandonnées qui trouvent ici un asile agréable et tranquille pour finir leurs jours. Tout y est d’une propreté méticuleuse; on s’en aperçoit au dortoir, où les lits blancs s’alignent, chacun pourvu d’un rideau. Pareilles à d’antiques pagodes jaunes et décrépites, les têtes chenues, au visage ridé, branlent et se penchent, et les pauvres mains déformées par le travail et par l’âge, tordent le fil d’un antique rouet grinçant. Ici, comme partout, sœur Marie paraît être le bon génie.
Ce sont des Chinoises qui s’occupent de la cuisine et de la pharmacie. La première est des plus simples: du riz et encore du riz. La seconde est plus compliquée, car chez les Célestes, les remèdes européens ont peu de succès. Leur confiance est acquise aux cataplasmes, aux tisanes et aux onguents. En outre, les crapauds pilés, les dents de dragons, les herbes mystérieuses, les formules magiques jouent un grand rôle et la superstition y trouve son compte.
Un coup d’œil dans l’église un peu bariolée et garnie de fleurs, puis nous prîmes cordialement congé de sœur Marie et de la supérieure, pour retourner à Shanghaï. La nuit tombait lorsque nous fîmes, au triple galop, notre entrée dans la ville française. Ici, les mahfous se sentent maîtres et seigneurs. Fiers et superbes, ils prennent le milieu de la route, faisant fuir à gauche et à droite tout ce qu’ils rencontrent. Plutôt écraser quelqu’un que de céder d’un pouce.
Ma place sur le bateau pour Takou était commandée. Aussi, malgré tout ce que l’on me présenta pour me dissuader d’aller à Péking, je ne voulus pas renoncer à ce projet.

A Suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP

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