En passant

Voyage début de siècle (66)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Procession et chars des dieux

Un peu plus en avant sur le territoire chinois, pas toujours si chinois…

De petits vapeurs et de grands cuirassés évoluent sur le Peiho. L’Europe se tient armée jusqu’aux dents devant la pauvre Chine décrépite. Sur les forts de Takou, sur les remparts et les casernes qui s’étendent le long des rives nues du fleuve, les pavillons multicolores des Etats-Unis, de l’Allemagne, de la France, de l’Italie, du Japon, de l’Angleterre, de l’Autriche, de la Russie, jettent une note vive dans le paysage désolé, monotone, gris, brun et jaune. Chaque nation a sa concession. L’Allemagne paraît la mieux partagée. Les préparatifs en vue d’un long et rigoureux hiver commencent. Partout on construit, on répare.
Les brèches dans les murs des forts rappellent le combat acharné du 17 juin 1900. Un obus français fit sauter l’énorme poudrière chinoise et les Japonais profitèrent de la confusion produite par ce désastre dans l’armée des Célestes pour s’emparer des forts. Sans cette circonstance, les canonnières européennes, à l’ancre -dans le Peiho, auraient passé un mauvais quart d’heure; les alliés n’abordaient pas et Péking ne tombait pas entre leurs mains.
D’innombrables jonques et des barques lourdement chargées de bois sillonnent le fleuve aux multiples méandres. Après un trajet de quatre heures, nous abordâmes, non sans quelque difficulté, à environ un kilomètre de la station de chemin de fer de Takou. Un brûlant soleil d’octobre dardait ses rayons sur nos têtes à notre entrée dans la rue principale, misérable chaussée argileuse bordée de baraques en bois décorées de l’épithète pompeuse d’hôtels. On y voit des enseignes dans toutes les langues: Family House, Tivoli, Buvette, Locanda, Belle Jardinière, deutsche Bierhalle, hiéroglyphes russes et chinois.
Hétérogène aussi, la population qui s’agite dans cette avenue internationale: blonds Allemands, habits rouges anglais, petits Japonais jaunes dans de beaux uniformes européens, bersaglieri, matelots russes, Sikhs presque noirs, coiffés de hauts turbans blancs ou rayés. Ces Sikhs, à l’origine une secte religieuse du Pendjab, acquirent sous l’un de leurs chefs, Randshib, une grande autorité.
S’étant emparés de Lahore et de Cachemire, ils possédaient en 1839 un domaine de 654 milles carrés et une armée de 82,000 hommes. En 1846, ils furent battus par les Anglais auxquels ils durent céder Cachemire. Trois ans plus tard, ils en vinrent une seconde fois aux mains avec la Grande-Bretagne. Le 21 février 1849, l’armée sikh fut faite prisonnière dans la bataille de Goudschrat et le Pendjab annexé à l’empire des Indes.

Toilette

Les Sikhs passent pour la troupe hindoue la plus belle et la mieux disciplinée. Ils sont employés de préférence dans la police, en particulier à Shanghaï. Là-bas comme ici, leurs coups tombent dru comme grêle sur les échines des pauvres coolies chinois habitués à la bastonnade.
Nous allons, le missionnaire, sa femme et moi, manger dans le local le moins repoussant. L’hôtellerie est allemande, je crois. Puis je m’installai dans un réduit décoré du nom de salle d’attente. J’y fus bientôt rejointe par une vieille chinoise et sa petite-fille. La mignonne riait en me regardant de ses yeux obliques et criait tching-tching en frappant l’une contre l’autre ses petites mains grassouillettes. Là se borna forcément notre conversation.
Enfin notre train est formé, peu confortable, avec son wagon de troisième classe ouvert à tous les vents, dans lequel les Chinois s’entassent de façon à ne plus pouvoir bouger, et ses premières garnies de bancs sales. La monotonie de la campagne, plate, déserte, d’aspect septentrional, n’est coupée que par les silhouettes des tombeaux qui, tantôt arrondis en taupinières, tantôt en forme de pyramides, s’élèvent au milieu des champs cultivés. Puis vient une contrée marécageuse. J’aperçois au passage des tombes submergées et de grandes taches rouges; on dirait du sang. C’est une plante de marais qui fleurit en automne.
La pensée de Péking semble jeter une ombre sur le paysage! Le missionnaire me raconte d’une voix vibrante et émue la Terreur de l’été 1900. Les hurlements de mort des boxers, leur cha, cha (tuez, tuez) que l’on n’oublie jamais, retentissent encore à ses oreilles. Son cœur saigne au souvenir des héroïques chrétiens chinois, martyrs de leur foi et de leur attachement à leurs maîtres blancs. Les atrocités commises par les Européens aussi bien que par les boxers défient toute description.
Il faut deux heures pour aller à Tientsin. Après un assez long trajet en jinrikisha, je me trouvai à l’hôtel Astor, assez confortable. Mais les chambres sont froides et les prix élevés: huit dollars par jour, le dollar à deux francs cinquante.
Notons à cette occasion que depuis 1890 on frappe la monnaie en Chine au lieu de la couler comme autrefois. Il y a dans le commerce des pièces d’argent de un dollar (fr. 2. 50) de 50, 20, 10 et 5 cents, portant d’un côté un dragon, de l’autre une inscription en mandchou et en chinois. L’ancienne monnaie des taëls a disparu; on trouve encore des kash en cuivre. Il en faut environ 1120 pour un dollar.

A Suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP

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