En passant

Voyage début de siècle (62)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Départ pour la Chine.

La lutte entre le typhon et les flots continue de plus belle. Notre pauvre Kosaï Marou a mille peines à tenir tête aux éléments déchaînés. Le pont, la salle à manger sont déserts. Impartialement, sans distinction de race ni de couleur, Neptune agite son sceptre aux dépens des pauvres mortels. La seule différence est que les uns gémissent en chinois, les autres en allemand. Le résultat reste le même. Ce n’est que le lendemain à dix heures que je me hasardai à affronter la lumière rosée d’un beau matin.
La mer s’était apaisée. De petites vagues à peine visibles en striaient la surface de bandes foncées qui, plissées par un léger vent d’est, semblaient retourner vers la rive déjà lointaine du Japon. On dirait qu’après la tourmente, les flots cherchent à reprendre leur équilibre.
Peu à peu, d’autres passagers font leur apparition. L’ambassade nous a quittés à Nagasaki. Une famille chinoise de Kobe et un vieux négociant de Shangaï sont maintenant à bord les personnages principaux. Le Chinois de Kobe porte la natte la plus épaisse et la plus belle que j’aie jamais vue; sa femme est couverte de bijoux, signe distinctif du haut rang qu’elle occupe dans la société et de sa richesse. Ses pauvres petits pieds sont réduits à une sorte de sabot de dix centimètres de longueur; le talon du soulier a cinq ou six centimètres de hauteur. Aussi la pauvre femme ne peut-elle avancer qu’à petits pas chancelants, en s’aidant d’une canne. Elle trottine sur la pointe du moignon, tandis que son talon sort du soulier.
C’est généralement à l’âge de cinq ans que les pieds des petites filles sont entourés de bandelettes qui tiennent les orteils repliés sous la plante: l’opération se répète chaque jour et l’on serre toujours davantage jusqu’à ce que le pauvre membre réduit à la mesure prescrite par la mode ne soit plus qu’une masse informe. Inutile de dire que cette mutilation ne se pratique que dans la classe aisée, et que les femmes mandchoues ne se conforment pas à cet usage barbare.
Une autre marque de haut rang est la longueur des ongles. Ceux de la Chinoise qui voyage avec nous sont, surtout au troisième et au quatrième doigts, de véritables griffes. Le jeune couple, qui a l’air de faire bon ménage, possède deux amours de petits garçons très drôles et très mignons. Une natte tressée avec du ruban rouge se balance déjà derrière la tête de Woo-Yung-Chuen, l’aîné; le cadet, Woo-Yung-Chon, baby de huit mois, n’a que de minuscules taches noires à la nuque et sur le sommet de son petit crâne rasé, que protège, le matin et le soir, un bonnet rouge auquel sont attachés toutes les amulettes et tous les porte-bonheur possibles, entre autres neuf Bouddhas en argent doré.
Depuis le départ de l’ambassade, la Chinoise et l’aîné des petits garçons mangent avec nous. Ils se servent avec aisance du couteau et de la fourchette: n’était-ce de temps en temps certain ton exprimant l’appétit satisfait qui, chez nous, passerait pour vulgaire, on se croirait en Europe.

L’Empereur Jaune (-2698/-2597), considéré comme le fondateur de la civilisation chinoise, il aurait vécu plus de 100 ans.

Mon voisin de table, le négociant de Shanghaï,Tshang-Tshau, a la plus drôle de petite natte que l’on puisse imaginer. Si les trois cheveux réglementaires ne sauvaient les apparences, ce serait un simple fil. Tshang-Tshau parle couramment l’anglais. Son appétit est irréprochable; toute la carte des mets y passe à chaque repas. Le brave Chinoisne paraît pas partager la haine que ses compatriotes vouent aux Japonais, du moins pas en ce qui concerne le beau sexe. Pourtant — à ce qu’il me dit — sa petite-fille l’a mis en garde contre les geishas; cela ne l’empêcha pas d’assister chaque soir à leur danse pendant les six semaines qu’il passa à Nagasaki.
Je vois encore son visage désolé un jour que, prêt à partir, dans une toilette soignée, avec sa natte fraîchement tressée, une valise européenne à la main, il hésitait, sur le pont du bateau, à se confier aux flots en furie pour se rendre chez les sirènes de Nagasaki. Irait-il ou resterait-il en sûreté à bord du Kosaï
Marou. Nécessité faisant vertu, il resta, mais l’appétit et la bonne humeur disparurent. Pensez donc, c’était le dernier soir, et les geishas de Nagasaki passent pour particulièrement attrayantes!
Encore une nuit en mer, et je me réveille en Chine.
A la mer japonaise claire et bleue succède la mer chinoise, jaune et trouble. Nous entrons lentement, par une pluie battante, dans le fleuve Wong-Pou. Des jonques peintes de couleurs voyantes, avec de grandes voiles brunes pareilles à des ailes, viennent à notre rencontre. Elles portent toutes, sur le devant, de grands yeux peints, car «le bateau doit voir, afin de trouver son chemin» dit le rusé Chinois; il en est de même des chaloupes canonnières. Sur les rives, des stations de signaux alternent avec de grandes installations de pêche. Assis sous un toit de paille, un indigène abaisse et soulève, à l’aide d’une corde, un filet plongé à une assez grande profondeur. Le capitaine nous fait voir une île très verte, formée, paraît-il, par une jonque échouée, autour de laquelle la vase est venue s’amasser. Cela donne une idée de la masse considérable de limon que charrie le Wong-Pou. Le fleuve se rétrécit peu à peu. Sur ses bords plats et verdoyants, de lourds animaux au pelage gris, avec de longues cornes, cherchent
leur pâture. Ce sont des buffles chinois, les bêtes de somme par excellence de l’Orient.
Voici de petites maisons aux toits bizarrement retroussés qui apparaissent: ce sont des villages chinois! Je suis vraiment au seuil du mystérieux empire du Milieu. Mes amis de Kobe ont endossé leurs habits de gala. La jeune femme étincelle, couverte de bijoux plus encore qu’à l’ordinaire. Woo-Yung-Chuen porte une merveilleuse agrafe de perles sur son bonnet, et Woo-Yung-Chon une grande tache sur le nez. Comme j’essaie de la lui enlever, les parents se précipitent pour m’en empêcher. Je ne sais donc pas que cette tache détournera les maléfices du diable?
Les embarcations anglaises deviennent toujours plus nombreuses; nous nous approchons du port de Shanghaï, fouillis de bâtiments de toutes sortes et de toutes nations. Sur le quai, des constructions magnifiques sur lesquelles flottent la bannière étoilée, le soleil rouge, emblème du mikado, et le pavillon impérial allemand. Ces trois consulats sont les premiers édifices qui saluent le voyageur à son arrivée en Chine.

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Sources : Wikipédia, B.N.F, DP

En passant

Voyage début de siècle (61)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Dernières impressions sur le Japon.

La ville de Nagasaki s’élève en gradins; c’est en gravissant de nombreuses marches que j’arrivai au temple de O-souwa. Plus on monte, plus la vue sur l’océan de maisons et sur le port, que l’on prendrait pour un lac avec son amphithéâtre de verdure, devient belle. Des matsous séculaires ombragent la route et des camphriers encore plus vénérables semblent murmurer mystérieusement les souvenirs du passé. D’affreux Nio rouges et verts, grimaçants et féroces, font la garde devant les bosquets. Au milieu du parvis principal, un cheval de bronze, celui que Bouddha monte lorsqu’il va faire visite aux étoiles; à l’entrée un énorme torii neuf de même métal.
Une animation extraordinaire régnait dans l’enceinte sacrée. On avait accroché partout des bannières et des lanternes, des branches de matsou et de bambou. Des prêtres et des fillettes vêtues de blanc et de rouge circulaient de tous côtés. Sur un échafaudage se trouvaient trois larges caisses destinées aux dieux qui devaient se promener le lendemain dans les rues de la ville. Malheureusement le typhon interrompit la grande fête du Souva-no-Matsouri qui a lieu chaque année au commencement d’octobre et qui dure trois jours. Le peuple et les bonzes fondaient tout leur espoir sur ce lendemain.
En rentrant en ville, je passai par plusieurs rues fort animées dont la population cosmopolite, très active, fait un trafic considérable. On dit qu’il existe à Nagasaki une très grande colonie de Russes.
Les articles de commerce principaux de Nagasaki sont les écailles, qu’on paie ici bien plus cher qu’en Italie, la soie et la porcelaine. C’est à Arita, une des plus grandes manufactures, située dans les environs, que se fabriquent les belles porcelaines du Japon connues sous le nom de Imari. Le blanc pur et transparent des petites coupes et autres objets est décoré de paysages, de personnages et de fleurs. La faïence de Satsouma, à fond crème foncé, fait beaucoup d’effet avec ses oiseaux et ses fleurs — dans les tons rouge, vert et or — sur émail craquelé.
Quand je revins sur le Kosaï Marou, le soleil avait percé les nuages et je pus admirer le superbe port de Nagasaki. Les vaisseaux de toutes dimensions sont en sûreté dans cette mer intérieure. A gauche de l’entrée du port se trouve l’île de Takaboko couverte de matsous; les Hollandais l’appelaient Papenberg, mont des prêtres. C’est d’ici qu’en 1637 des milliers de Japonais convertis au christianisme doivent avoir été précipités par-dessus les récifs dans la mer, où ils moururent de la mort des martyrs. D’après les dernières recherches historiques, cet événement aurait été inventé de toutes pièces.

Notre Kosaï Marou avait levé l’ancre. Avec lenteur et circonspection, il se fraya sa route vers la haute mer, entre les îles et les détroits. Une fois encore, comme pour me rendre la séparation plus douloureuse, la lumière rose dorée s’épandit sur les belles montagnes, sur le vert foncé des forêts, sur les temples, les mausolées et les maisons. Involontairement l’adieu japonais me vint sur les lèvres: Sayonara!

Ainsi se termine la partie du livre consacré au Japon. Je pense que le pays a depuis pas mal changé, mais les impressions de la voyageuse doivent assez bien refléter ce qu’il était il y a 125 ans. Sa découverte s’est faite d’un pas tranquille par une voyageuse qui avait le temps découvrir et d’observer. Mon fils a séjourné dans le pays au début de cette année. Il a eu un peu la chose facilitée par un collègue de travail qui venait de là-bas et qui surtout parlait le japonais. Il en garde un bon souvenir, mais ce qui a retenu toute son attention, c’est le respect et l’honnêteté des Japonais envers chacun.
Le voyage continuera et nous séjournerons en Chine.
A bientôt.

Le cimetière de Nagasaki

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Sources : Wikipédia, B.N.F, DP