Bas nylon et sable chaud

Cinéma

La Légion Etrangère a souvent représenté représenté une sorte de fascination pour les aventuriers de tous poils, du moins jusqu’à la fin des années 50. Dans une moindre mesure, cette fascination existe encore, mais on s’y engage aujourd’hui pour des raisons sans doute différentes. Dans les années 30, époque dans laquelle se situe le film dont nous allons parler, on pouvait y ajouter le goût d’une certaine aventure qui se résumait à découvrir des régions qui apparaissaient alors plutôt lointains comme le Moyen Orient et plus tard l’Indochine. A l’heure où l’on peut, à la seconde près, entrer en relation avec un correspondant à l’autre bout du monde cela peut faire sourire. Mais supposons un pays comme l’Algérie où la connaissance de l’endroit se résumait à un chameau avec un Bédoin sur une carte postale, l’imagination devait en travailler quelques uns, surtout ceux sans le sou. La Légion offrait alors un passeport et un transport tous frais payés pour aller humer l’odeur du sable chaud.

L’une des forces de cet organe, fondé par Louis-Philippe en 1831 rappelons-le, est aussi d’offrir une sorte de nouvelle virginité à l’engagé, faisant table rase de son passé, du moins pendant son temps de service. C’est une sorte d’armée dans l’armée obéissant à ses propres règles et surtout ouverte aux nationalités étrangères. Ce sont en quelque sorte des soldats professionnels qui seraient des mercenaires sous d’autres cieux. Voilà pour quelques repères, car mon propos ici n’est pas de retracer l’histoire de la légion, mais bien de planter le décor d’un film. Ce dernier se déroule en fait dans la Légion espagnole, un pendant de sa cousine française, fondée plus tardivement par Franco au début des années 20. L’appellation espagnole donne le titre du film.

« La Bandera » est un film de Julien Duvivier, déjà presque un vétéran du cinéma lors de sa sortie en 1934. Il s’inspire d’un roman de Pierre Mac Orlan dont Duvivier a racheté les droits après une discussion avec Jean Gabin lors du tournage de son précédent film, l’excellent « Golgotha », dans lequel il tenait le rôle de Ponce Pilate, tous deux sont passionnés par cette histoire. Gabin n’est pas encore tout à fait une star, mais il commence à être très connu, son rôle dans le film va faire monter la pression d’un cran. Pour Duvivier ce sera aussi un atout de plus vers sa renommée. On est un peu dans les histoires de famille, car Duvivier confie aussi un rôle à sa vedette de Golgotha, Robert Le Vigan. Pour le reste, les rôles principaux sont attribués à quelques noms connus ou vedettes en devenir de l’époque, Annabella, Margo Lion, Viviane Romance, Raymond Aimos, l’incontournable Gaston Modot et Pierre Renoir, le frère de Jean. 

Le plot

PIerre Gilieth a commis un meurtre à Paris et est recherché par la police qui offre une jolie prime pour sa capture. Il se réfugie en Espagne, à Barcelone, et tente de se refaire une santé. Il y rencontre une femme légère (Vivianne Romance) qui tente de le consoler alors qu’il se fait dérober son argent et ses papiers. Sans moyens d’existence, il a recours à un engagement dans la Légion ce qui a au moins a l’avantage de lui fournir une prime d’engagement pour parer au plus pressé. Il finira par partir dans le Rif combattre sous drapeau espagnol, dans une guerre qui est la première guerre vraiment anticoloniale. Il tombera follement amoureux d’une indigène (Annabella) qui donnera une couleur particulière à sa vie de légionnaire. Ce qu’il ne sait pas, parmi les légionnaires, il y a un indicateur de police et intrigant chasseur de primes (Robert Le Vigan) qui va tenter de percer son secret et encaisser la prime. 

Le film est avant tout un témoignage sur la vie des légionnaires, sans doute très impartial dans sa manière de présenter la vérité pour mieux la dénoncer. Il fait abstraction de toute considération politique, on se bat contre un ennemi sans savoir qui a tort ou raison. Duvivier se plait à inverser les clichés, Gabin qui est un assassin en devient sympathique, tandis que le Vigan, à la solde de la police est antipathique à souhait. Les indigènes apparaissent sous un jour serein, des victimes de la colonisation qui sont sans doute moins méchants que les envahisseurs. Assez étonnamment on peut apercevoir une danseuse avec les seins nus dans une scène du film. Même 80 ans après son tournage, il n’a pas pris de rides et conserve la saveur qui lui fit obtenir un grand succès lors de sa sortie. 

En résumé c’est un film qui mérite le détour, il a une certaine valeur de documentaire. On peut le mettre en parallèle avec un autre film de la même année « Le Grand Jeu » de Jacques Feyder interprété par Pierre Richard-Willm, Charles Vanel, Françoise Rosay, Georges Pitoëff. Ce film traite aussi de la vie des légionnaires, mais plus en toile de fond. Les années 30 auront quand même été une décennie remarquable pour le cinéma français. 

Interprétation

  • Jean Gabin (Pierre Gilieth, meurtrier légionnaire)
  • Annabella (Aïscha, la Slaoui)
  • Margo Lion (Planche-à-Pain)
  • Viviane Romance (La fille de Barcelone)
  • Génia Vaury (La fille du restaurant)
  • Claude May (La femme ivre)
  • Robert Le Vigan (Fernando Lucas, le mouchard)
  • Pierre Renoir (Le capitaine Weller)
  • Gaston Modot (Le soldat Muller)
  • Raymond Aimos (Marcel Mulot)
  • Charles Granval (Le Ségovien)
  • Robert Ozanne (Le tatoué)
  • Maurice Lagrenée (Siméon)
  • Louis Florencie (Gorlier)
  • Noël Roquevert (Le sergent dans le train)
  • Marcel Lupovici (Un légionnaire dans le fortin)
  • Robert Ancelin (Le lieutenant)
  • Raphaël Médina (Un légionnaire du fortin)
  • Pitouto (Le garçon d’étage)
  • Paul Demange (Le plaisantin)
  • Raymond Blot (Le patron de la maison de danse)
  • Eugène Stuber (Le voleur)
  • Robert Moor (Un légionnaire)
  • Jésus Castro-Blanco (Le sergent)
  • Reine Paulet (Rosita)
  • Little Jacky (Weber)
  • Philippe Janvier
  • José Casado

Autour du film

A l’origine le film était dédié à Franco, la mention sera supprimé lors de la guerre civile espagnole où il apparut comme un dictateur.

Dans les années 30, la télévision qui existait déjà de manière très confidentielle, avait fait des repérages pour une future diffusion de films à travers ce moyen. Un liste de plus de 200 films « télévisionnables » fut établie. Le film de Duvivier y figurait.

Après la guerre les affiches du film font abstraction du nom de Robert Le Vigan. Ce dernier a été condamné à 10 ans de prison pour faits de collaboration, de propagande, de positions violemment antisémites. Il fut un proche de Céline. Il s’exila en Argentine où il mourut en 1972 après avoir vécu chichement.

En dehors de toute polémique, il faut laisser à Le Vigan l’étoffe d’un très grand acteur. Il avait sans doute un grain de folie en lui, c’est parfois perceptible à travers ses rôles. Celui de Jésus dans « Golgotha » est absolument époustouflant. Mais dans le cinéma comme ailleurs, le grain de folie peut se ressentir comme une vertu. Où en serait l’humanité si quelques unes de ses légendes n’avaient pas eu ce grain de folie ?

Colette dit, après l’avoir vu jouer, que Le Vigan est un acteur « saisissant, immatériel, sans artifice, quasi céleste »

Bas nylons et boutons

 

Les films qui ont des enfants pour héros forment une classe à part dans l’histoire du cinéma. Les enfants sont les aventuriers auxquels les autres enfants veulent s’identifier dans l’idéal. Plutôt rares sont les films où ils sont presque un mauvais exemple. La Guerre des Boutons en est une belle illustration, bien que prenant racine dans ce qu’il existait assez couramment dans nos belles campagnes de la fin des années 50. Imaginez un monde où il n’y a pas de télévision, d’ordinateurs, de téléphones connectés. Encore plus à l’époque où l’histoire est née de la plume de Louis Pergaud, le poète et écrivain franc-comtois, mort comme soldat en 1915.

Au début des années 60, Yves Robert pour les besoins de son film, la transpose dans une époque plus contemporaine à son film, bien que cela ne se remarque que par quelques détails, l’éclairage public est électrique, des habits « modernes », des allusions faciles à dater dans le temps. Mais cela ne change rien à la destinée du film, les jeux, pas interdits, mais non plus très recommandables des enfants n’ont pas foncièrement changés en 60 ans.

Il y a aussi l’idée assez forte alors, d’appartenir à une communauté centrée autour d’un village, les habitants du village voisin sont presque des étrangers, des ennemis. Sans doute les plus âgés d’entre vous qui ont grandi ailleurs qu’en ville, ont éprouvé ce genre de sentiment. De là à déclarer une guerre symbolique avec quelques gentils fait d’armes, détruire la cabane des « ennemis », ou crever quelques pneus de bicyclette, font partie de ce folklore construit de toutes pièces.

Le roman de Pergaud n’échappe pas à cette ambiance, bien que librement inspiré le film en restitue l’essentiel, le combat entre ceux de Longeverne contre ceux de Velrans. Les prises de guerre sont de véritables trophées, les boutons de culotte ou les bretelles de l’ennemi qui l’obligeront à se balader en tenant leur culottes et fuyant pour ne pas dévoiler leur intimité, comble de la honte. Les expéditions commando pour aller écrire sur les murs du village voisin qu’ils sont des peigne-culs. La quête prudente de la bande qualifiée de couilles molles par l’adversaire pour en savoir la signification.

A côté de vedettes confirmées, Jean Richard, Jacquea Dufilho, Michel Galabru, on notera l’extraordinaire performance de Martin Lartigue dans le rôle du Petit Gibus, le petit de la bande qui veut imiter les plus grands et qui assène au tout au long du film et de ses déboires la phrase culte : si j’avais su j’serais pas v’nu ! Les interprétations des enfants sont d’ailleurs bien moins stéréotypées que celles des adultes, ils sont naturels. Entre un Jean Richard qui vaut ce qu’il vaut en agriculteur et un Jacques Dufilho qui est certainement meilleur ailleurs, le choix est vite fait, on préfère la jeunesse. Les adultes ne sont en quelque sorte que les figurants des enfants, qui n’ont rien à perdre, rien à prouver.

On suit ce petite monde avec fidélité et amusement. Il nous entraîne à sa suite dans un tourbillon de bons mots et de situations cocasses. La guerre locale finit même par s’étendre au monde des adultes, sans doute jaloux de ne pas pouvoir s’amuser avec l’innocence de l’enfance à ces jeux qu’eux mêmes inspirent. C’est à ce moment là qu’ils s’aperçoivent que l’enfance les a quittés pour toujours et que l’été et l’automne de la vie se confondent avec le temps des regrets. Le film se termine sur une phrase qui résume toute la saveur du film : dire que quand on sera grands on sera aussi cons qu’eux !

Le film eut quelques difficultés à voir la nuit des salles, car il ne trouva aucun distributeur en France. Ici on peut encore souligner que le cocorico national salua bien évidemment la réussite du film qui fut un véritable succès en salles, mais que c’est grâce à Warner, boîte américaine par excellence, que le film parvint dans les salles du monde entier. La production elle-même ne doit rien à personne, c’est Yves Robert et sa célèbre compagne, Danièle Delorme, qui l’assument pour le compte d’une maison de production dont ils sont les fondateurs.

Pour ma part, c’est le film que j’ai raté au moment de sa sortie. Je ne l’ai découvert que plus tard avec mes yeux d’adulte. C’est peut être le genre de film qu’il faut justement visionner avec ce regard, ne pas le voir durant l’enfance et le ranger dans les souvenirs qui vont avec, qui s’effacent pour faire place à d’autres guerres. C’est sans doute pour cela qu’il m’a marqué et qu’il est entré par la grande parmi mes classiques de l’écran, avec ceux qui me font toujours rire, même si je sais d’avance à quel moment je vais rire.

Distribution

Les enfants

  • André Treton : Lebrac, le chef des « Longevernes »
  • Michel Isella : L’Aztec des Gués, le chef des « Velrans »
  • Martin Lartigue : Petit Gibus, un gamin de Longeverne
  • François Lartigue : Grand Gibus, un gamin de Longeverne et grand frère de Petit Gibus
  • Marie-Catherine Michonska-Faburel : Marie Tintin, la protégée de Lebrac
  • Jean-Paul Maîtrot (alias Jean-Paul Queret) : Bacaillé, le traître de la bande à Lebrac
  • Daniel Janneau : La Crique, l’intellectuel de la bande à Lebrac
  • Patrick Loiselet : Le gamin de Longeverne qui prononce la réplique culte : « Tu fais honte aux pauvres, Lebrac. C’est pas républicain, ça. »
  • Daniel Tuffier : Le gamin de Longeverne qui cherche ses lunettes lors de la première bagarre avec les « Velrans »
  • Christophe Bourseiller : Gaston, l’enfant qui teste l’insulte « Couilles molles » sur son père
  • Jean-Denis Robert : Le gamin de Longeverne qui transporte La Crique en vélo
  • François Bazinsky : Un gamin de Longeverne
  • Gérard Aubry : Un gamin de Longeverne
  • Claude Bourseiller
  • Jacky Delory
Les adultes
  • Jacques Dufilho : Le père de l’Aztec des Gués
  • Yvette Etievant : La mère de Lebrac
  • Michel Galabru : Le père de Bacaillé
  • Michèle Méritz : La mère de l’Aztec des Gués
  • Jean Richard : Le père de Lebrac
  • Pierre Tchernia : Bédouin, le garde-champêtre
  • Pierre Trabaud : L’instituteur de Longeverne
  • Claude Confortès : Nestor, le facteur
  • Paul Crauchet : Le père Touegueule
  • Henri Labussière : Le paysan sur son tracteur
  • Yves Péneau : Le surveillant général
  • Robert Rollis : Le père de « Migue la Lune »
  • Louisette Rousseau : La mère de Bacaillé
  • François Boyer : Le curé à vélo
  • Bernard Lambert : Le bûcheron

La plupart des enfants acteurs ne firent qu’un bref passage dans le cinéma. Le plus endurant fut le Petit Gibus qui tourna un autre film avec Yves Robert Bébert et l’Omnibus (1963), où il tient un rôle de petite peste  paumé dans le train. par son grand frère, (un tout jeune Jacques Higelin). Martin Lartigue est aujourd’hui retiré dans le Sud et établi comme peintre. 

Autour du film

Le film figure dans la douzaine de films ayant eu le plus d’entrées en salles.

Le film engendra aussi une célèbre chanson « Y’a mon pantalon et qui s’est décousu », un rien grivoise.

Il fut presque censuré aux USA, à cause des très pudiques scènes du nus qui figurent dans certaines scènes.

Le film est connu au japon tant et si bien quûne marque de sous-vêtements et de chocolats portent le nom de Petit Gibus.

La film a reçu le prix Jean Vigo, un pris qui récompense les films à l’esprit indépendant.

Le roman de Pergaud a été adapté plusieurs fois à l’écran, mais la version d’Yves Robert reste sans hésitation celle de référence.

Le Petit Gibus avant et maintenant

Bas nylon et hot spot

Ce que j’aime bien dans le cinéma américain, c’est qu’ils sont capables de planter un film n’importe où. Trois maisons et un bar peuvent devenir le plot d’un film en surtension. Ils ont l’avantage d’avoir un urbanisme très peu concentré en dehors des grandes cités. Du fait des grandes distances qui peuvent séparer deux petites villes ou villages, c’est encore un pays où il existe une certaine idée de l’aventure. Ce n’est plus la conquête de terres vierges, mais l’envie de prendre la température dans un lieu nouveau pour qui veut bien se donner la peine d’y pénétrer ou de s’y réfugier. Ces endroits vivant dans une certaine autarcie sont bien obligés d’offrir un minimum de confort pour les autochtones. On peut imaginer ce qui est nécessaire pour satisfaire la demande. Une banque, un garage, une église, quelques shops offrant tout et son contraire dans le même endroit, quelques bars et bistrots dont au moins un pas trop recommandable, et pour couronner le tout le bureau du shérif. 

Le film dont je vais vous parler se situe justement dans un de ces coins du Texas, entre le nord et le sud juste à côté de nulle part. On y trouve à peu près tout ce dont je vous ai parlé juste avant, la banque et le garage étant au centre du film. Il est réalisé par Dennis Hooper en 1989, un touche à tout aussi acteur, peintre, poète, grand consommateur d’alcool et de drogues. Il est surtout devenu célèbre depuis Easy Rider

Il commence par l’arrivée dans ce bled perdu de Harry Madox (Don Johnson, un des flics de Miami Vice) une sorte d’aventurier repris de justice plutôt bcbg. Il décroche rapidement un emploi de vendeur dans un garage local tenu par George Harshaw (Jerry Hardin, le contact récurrent dans X-Files). Il fait la connaissance de quelques personnages locaux, le voyou local (Charles Martin Smith, La Grenouille dans American Graffiti), le méfiant shérif qui l’a à l’oeil (Barry Corbin), mais surtout deux femmes auxquelles il s’intéresse plutôt de près la secrétaire du garage (Jennifer Connelley) et la plantureuse femme du patron, la pin-up du coin, Virginia Madsen. 

Madox s’aperçoit de son oeil expert que la banque du coin n’est pas très bien surveillée, il échafaude un braquage tout en tournant autour et de très près des deux femmes qui font en quelque sorte partie maintenant de son entourage. Mais tout ce qui semble facile ne l’est pas toujours. Certains penseront que c’est léger et convenu pour faire un film, eh bien qu’ils se détrompent, le bonne référence au film noir n’est pas très loin.  La suite sur l’écran…

Disons-le tout de suite, le film contient des scènes torrides, normal dans un endroit où les 30 degrés sont considérés comme des températures frisquettes, cela porte sur les nerfs de certains amateurs de sensation érotiques fortes. Bien évidemment la caméra s’arrête là où elle doit pour ne pas passer sous X, mais l’imagination peut faire le reste. Bien que considéré par les spectateurs comme un film dans un bonne moyenne supérieure, je lui mettrais plutôt 8/10. Simplement parce que j’aime ce genre d’histoires, de temps en temps de l’action, une belle étude de moeurs qui remplace avantageusement les films qui ont seulement l’action en point de mire, une forte pincée de poudre d’érotisme avec un actrice qui porte des bas et nous le fait savoir, mais là n’est du reste pas l’attrait principal du film, c’est une des composantes. Le film est aussi magnifié par une fantastique bande sonore originale. Pensez donc, la rencontre de John Lee Hooker, Miles Davis, Taj Mahal, de quoi ravir tous ceux qui adorent que le jazz rencontre le blues, et c’est plutôt bienvenu pour soutenir les scènes du film car même avec les films muets on se démerdait pour en joeur.

Bien joué Mr Hooper, je devine bien un peu de vous dans ce film et j’adore vous découvrir. Je crois surtout qu’il n’y a pas mieux qu’un ivrogne pour filmer une scène avec des alcooliques. C’est une image bien sûr, mais un film c’est justement un suite d’images.

Un extrait de la bande, sans jeu de mots, sonore…

 

Bas nylon et ciné 45 (2)

Nous avons vu et feuilleté dans un précédent post la revue Ciné-Miroir dans sa version almanach de 1945. Continuons dans cette deuxième partie de nous y intéresser en la parcourant à nouveau.

Les premières pages étaient plutôt axées sur le cinéma français, c’était aussi l’occasion de faire le point sur les acteurs qui pouvaient envisager les temps de paix comme un début ou une suite de leur carrière, n’ayant pas de comptes à rendre aux comités d’épuration à la libération.

En 1945, on fête aussi le cinquantenaire du cinéma, la revue s’y attarde un peu en consacrant quelques pages à son évolution depuis les débuts. On y évoque surtout le cinéma américain qui a vite pris le dessus, malgré quelques films français qui méritent le détour comme le Napoléon d’Abel Gance ou les premiers et historiques films de Georges Méliès. Durant toute cette période quelques films qui n’ont rien d’américain parviendront à se glisser en belle place dans l’histoire du cinéma. Dans ce genre les Allemands font très fort avec l’expressionnisme, en qualité et en exercice de style ils n’ont rien à envier aux Américains. Lang, Pabst, Murnau, sont des références absolues. Pour la Russie Eisenstein et pour la Suède Sjöströem ne sont pas à négliger. On ne peut passer sous silence la France et celui qui fut sans doute le premier réalisateur à devenir connu internationalement, Max Linder. Avec ses films humoristiques qui en inspirèrent certainement d’autres un peu plus tard, Chaplin lui doit bien un peu de sa magie, il fut assez vite victime de son succès avec une vie personnelle désordonnée.  Durant la période du muet quelques réalisateurs firent leur premières armes pour devenir plus tard des noms de premier plan, Jean Renoir, René Clair, Jacques Feyder, Marcel L’Herbier. 

L’Amérique a surtout le charme de ses films comiques pour le spectateur d’un autre pays, il n’a pas besoin de se casser la tête, les gags sont bien visibles et drôles. Keaton, Lloyd, sans oublier le génie de Chaplin qui s’affirmera encore plus avec le parlant, sont des stars. Le cinéma américains a tout de suite pris une dimension à la hauteur de ses ambitions. Il offre des films à grand spectacle, même s’il est encore muet. Il peut aussi se développer en toute liberté, la première guerre mondiale marqua un temps d’arrêt pour la production européenne, chose qui ne toucha que très peu, sinon les USA, du moins le territoire américain. Il fut aussi le premier à produire des icônes qui suscitèrent un engouement capable de porter les foules à l’émeute, certaines d’entre elles ne dépassant pas l’âge d’or du muet comme Pearl White ou Mary Pickford.  On peut se souvenir de la mort de Rudolf Valentino et de l’immense retentissement de son décès qui rendra folles de désespoir les dames de la belle société et aussi celles de plus humble extraction. Assez significatif pour un acteur dont on a jamais entendu la voix à l’écran, puisqu’il ne tourna que des films muets. L’époque parvint à imposer malgré tout des acteurs beaucoup plus durables qui traversèrent facilement la frontière du parlant, pour des carrières de plus ou moins grande envergure, Joan Crawford, Greta Garbo, Gloria Swanson, Louise Brooks, Pola Negri, Lilian Gish et chez les hommes John et Lionel Barrymore, Wallace Beery, Ramon Novarro, John Gilbert, Stan Laurel et Oliver Hardy. 

Voici les images sélectionnées par la revue pour ce résumé succinct de 50 ans de cinéma.

Pearl White et Ramon Novarro, Albert Dieudonné dans le film Napoléon d’Abel Gance, Chaplin et Tom Murray dans La Ruée vers L’Or.

Greta Garbo, Rudolf Valentino, Fernand Ledoux et Marie Déa, Walt Disney, Clarl Gable et Vivian Leigh dans leurs succès respectifs.

Pendant l’occupation un blackout quasi total régna sur les productions du cinéma américain, on imagine l’effet qu’aurait produit la projection du Dictateur de Chaplin. Alors la revue se devait de condenser cinq ans de silence, faire le point sur les nouveaux ou ceux que l’on connaissait déjà.

Devenu une star américaine par la force des choses puisqu’il tourna dans le premier Hitchcock de sa période US, Rebecca.

Retour sur un film dont on a beaucoup parlé en France mais que peu ont vu puisque qu’en 1945 il n’a pas encore été projeté dans les salles françaises Autant En Emporte Le Vent. C’est un succès colossal à sa sortie, qui offrira à ses acteurs une autoroute vers la gloire, ce n’est pas Clark Gable qui dira le contraire. C’est le type même de film qui emballe le spectateur, en quelque sorte un succès de la critique populaire.

Maureen O’Hara tirera aussi tous le jus nécessaire à sa carrière en apparaissant dans le fameux Quelle Etait Verte Ma Vallée de John Ford, un très beau film sur la condition ouvrière, ici les mineurs. Le jeune Roddy McDowall dans le rôle de l’enfant en récoltera aussi pas mal de bénéfices pour la suite de sa carrière.

Shirlew Temple fut aussi une des enfants stars du cinéma. Elle cessera d’elle-même sa carrière d’actrice en devenant adulte à la fin des années 40 et se tourna vers la politique.

Gary Cooper a de belles années devant lui. Joan Leslie fut aussi une actrice en vue pendant 20 ans. Femme sans doute très honorable, elle abandonna plus ou moins sa carrière pour élever ses enfants et fut une de celles qui ne divorça jamais de son seul et unique mari. Elle servit aussi toute sa vie comme bénévole dans une maternité.

Clark Gable avec le sourire

Chaplin savait bien compris qu’il fallait mettre les rieurs de son côté. Il savait aussi qu’il était préférable de faire des millions de morts de rire que de morts tout court.  Avec Le Dictateur il parodie qui vous savez de manière féroce. C’est un exemple je crois unique dans l’histoire du cinéma qu’un réalisateur se gausse pareillement d’un homme politique en exercice au moment de son tournage. Je ne sais pas si l’intéressé l’a vu, mais on a dû lui raconter. Il doit en avoir bouffé sa croix gammée! Au point de vue inventif le film est bourré de grandes scènes, celle du discours est un moment d’anthologie. Non seulement le film raconte une histoire mais il dévie de sa ligne pour y glisser des moments qui caricaturent le personnage central ou ceux qui sont à sa botte. On avait bien conseillé à Chaplin de ne pas le tourner, il passa outre et le réalisa avec ses propres deniers pour mettre tout le monde d’accord. C’est un de mes films préférés, je l’ai vu je ne sais pas combien de fois et je ne m’en lasse pas. 

Deux actrices ayant tourné avec Hitchcock qui s’affirme de plus en plus comme le maître du suspense. Teresa Wright qui figure dans L’Ombre D’un Doute et Joan Fontaine dans Rebecca. 

Il y a aussi des disparus chez les Américains. La pulpeuse Carole Lombard tuée dans un accident d’avion. Tom Mix le cowboy aux 300 apparitions à l’écran principalement au temps du muet, tué dans un accident d’automobile. Conrad Veidt, l’une des légendes du cinéma allemand des années 20, assez pour qu’Hollywood le remarque. Il aura ensuite une carrière plus internationale, tournant aussi en France et retournant en Allemagne. Ayant épousé une Juive il fuit définitivement ce pays. Il ne fut pas toujours employé à sa juste valeur. Signe des temps l’excellent groupe français de new vawe Marquis de Sade lui rendra hommage dans une chanson qui porte son nom.

Quelques réalisateurs et acteurs français s’expatrièrent et eurent des aventures et fortunes diverses sous d’autres cieux. La revue mentionne quelques noms. Tout d’abord Gabin à Hollywood où il tournera deux films en manquant une belle occasion de tourner avec Fritz Lang. Pour le film Moontide (La Péniche De L’Amour), il est sous la direction d’Archie Mayo, mais initialement c’est justement Fritz Lang qui tourna les premières séquences. Il ne perd pas tout dans l’aventure puisque la vedette féminine est Ida Lupino, une pulpeuse actrice qui se tournera après la guerre vers la réalisation avec une certain bonheur et fut la première femme à diriger un film noir. Pour le second, Gabin retrouve Julien Duvivier dans L’imposteur. De sa brève carrière américaine, on retient surtout sa liaison avec Marlène Dietrich et la revue annonce même leur mariage prochain, toutefois quand Dietrich sera divorcée, car elle est mariée depuis plus de 20 ans et à une fille Maria qui est toujours vivante. On connaît la suite Dietrich ne divorcera jamais et Gabin orientera sa vie sentimentale vers d’autres conquêtes. Sa carrière aura un temps mort pendant quelques années, il est trop âgé pour jouer les jeunes premiers et trop jeune pour jouer les vieux bougons, rôles lui seyant à merveille.

Michèle Morgan aura aussi une courte carrière américaine plutôt décevante. Il est assez difficile pour les Français d’obtenir de vrais rôles du fait qu’il ne parlent pas l’anglais couramment. Elle eut surtout l’occasion de se marier avec avec l’acteur William Marshall et donne le jour à un fils Mike Marshall, que l’on verra plus tard dans La Grande Vadrouille. A son retour en France elle n’eut aucun mal à redémarrer une carrière prometteuse. 

Marcel Dalio se débrouilla plutôt bien à Hollywood. Quittant la France car il est juif, sa photographie servit même à la propagande de Vichy comme portrait type de Juif, il tourne des petits rôles dans de bons films, une vingtaine dont le célèbre Casablanca avec Humphrey Bogart et Ingrid Bergman. Ayant appris et parlant couramment l’anglais avec un accent typique, il sera rappelé à Hollywood très souvent après la guerre pour y tenir des rôles de Français, tout en faisant de nombreuse apparitions sur les écrans français.

A cette époque, il y a un acteur français qui est déjà célèbre à Hollywood, Charles Boyer. Avec Louis Jourdan un peu plus tard, ils seront vraiment de grosse vedettes en Amérique avec une filmographie essentiellement américaine. 

La revue propose aussi la possibilité d’acheter par correspondance des photos de vedettes. Cela nous permet de faire le point sur ceux qui étaient considérées comme un produit censé intéresser les fans. Cela vous permettra aussi de faire le point sur vos connaissances en cinéma d’avant guerre. Lisez les noms et vous verrez bien ceux qui vous disent quelque chose. A l’évidence il manque quelques noms déjà célèbres ou en vue, mais on peut penser qu’ils ne figurent pas dans les ventes pour des raisons de droit. 

Toute revue qui se respecte doit avoir ses publicités pour faire marcher l’affaire. Même en 1945 où c’est encore une période de disette, la publicité se pose pour attirer le client. Il est sans doute plus facile de se procurer une litre de gnôle qu’une livre d’épinards. Ce sont surtout les villes qui subissent la pénurie, dans les campagnes on se débrouille plus facilement. On peut discrètement aller braconner ou attraper du poisson au filet. Dans toutes les époques de l’histoire, quoi qu’il arrive, il y aura toujours des gens qui ne connaissent pas de pénurie matérielle ou d’argent. Alors, il ne faut pas s’étonner si certaines de ces publicités s’adressent plutôt à ceux qui peuvent voir venir.

Des parfums et un métier disparu, le remaillage de bas. 

Ces fameux métiers appris par correspondance, bien évidemment payants. On mise sur l’électricité, il est vrai quelque chose qui avait des perspectives d’avenir en 1945. 

Une pub bien présentée et avec un certain humour en employant un vocabulaire désuet. Remarquez que cette très réputée marque existe toujours. On fabrique même des coquilles pour iPhone et autres.avec le nom de la marque. Comme disait mon père, le vrai Coganc il vient de Cognac!

Une pub à prendre avec prudence, même s’il s’agit d’un produit « miracle ». Ah Mesdames, si vous avez la poitrine qui ne correspond pas à celles de vos rêves, voilà de quoi remédier à cet embarras. Cette Mme Duroy a déjà mis quelques annonces avant la guerre avec des méthodes similaires mais pas exactement les mêmes. En 1945 les dames qui avaient lla poitrine opulente devaient sans doute avoir traversé la guerre en mangeant autre chose que des rutabagas…

Souce Gallica, BNF, DP

Bas nylon et ciné 45

Il est assez étonnant à la sortie d’une guerre de voir les gens faire comme si de rien ne s’était passé. En 1945, on ne peut pas dire que tous les souvenirs de guerre sont enterrés. On en est encore loin, le territoire français n’est entièrement libéré que depuis le début de l’année. Les comptes se règlent toujours, les rescapés de la déportation sont encore sous le choc, la vie de tous les jours n’est pas encore réglée comme un horloge. On essaye de se distraire comme on peut si on a l’âme en paix. 

Bien qu’elles ne le disent pas ouvertement, les autorités ont bien compris que le cinéma est un moyen très efficace de changer les idées et un véhicule de propagande important, il semble que l’on a un peu étudié la biographie de Goebbels, efficace ministre de la propagande nazie. 

On tourne passablement, on se débrouille pour que la pellicule soit disponible en abondance et que la presse spécialisée puisse s’imprimer sans trop économiser sur le papier. On parle même de faire un festival à Cannes…

La revue Ciné-Miroir reparaît après son interruption durant la guerre. Ce n’est pas une revue intellectuelle destinée au cinéaste accompli, elle s’adresse plutôt à ceux qui rêvent sur le cinéma, genre je veux moi aussi devenir une star. En paraissant relativement près de la fin de la guerre, elle permet de faire le point sur la situation de cinéma français, un cinéma qui a pas mal de comptes à rendre auprès des libérateurs, surtout les acteurs dont certains ont un peu trop fréquenté les autorités d’occupation. C’est du moins l’avis de quelques uns qui profitent aussi pour régler quelques comptes qui n’ont qu’un rapport lointain avec le cinéma.

On va quelque parcourir ce magazine dans sa version almanach, voir son ambiance, et l’on pourra penser à plus ou moins juste titre que les acteurs ou cinéastes cités sont ceux qui sortirent la tête haute à la libération. Du moins, s’ils ne firent pas tout juste, ils le firent plus discrètement que les autres. 

La couverture est dédié à Edwige Feuillère, déjà célèbre avant la guerre, elle poursuivra une longue carrière au cinéma et ensuite à la télévision, jusqu’à sa mort à l’âge de 91 ans en 1998. 

Présentation d’un film Falbalas de Jean Becker avec Micheline Presle, toujours parmi nous et encore toute pétillante. Elle est à ce moment là une vedette qui monte et Raymond Rouleau, un acteur à la réputation de perfectionniste.  Ce n’est pas un film majeur de l’histoire du cinéma français. Becker fera des films plus significatifs par la suite, Casque d’Or et Le Trou.

Un petit article sur Edwige Feuillère et un Caricature de Jean Marais tout auréolé de son rôle dans L’Eternel Retour. Il est une star en devenir après des débuts assez timides.

Pierre Blanchar est déjà une vedette confirmée depuis les années 30. Il a tourné dans Les Croix de Bois de Raymond Bernard en 1932, certainement un des films de guerre les plus significatifs de l’histoire du cinéma toutes périodes confondues. Mais il va encore faire très fort avec Michèle Morgan dans La Symphonie Pastorale, première Palme d’Or du festival de Cannes en 1946.

Dans le séquence suivante, vous y verrez des acteurs débutants ou encore inconnus. C’est ce que propose la revue en mettant l’accent sur le fait qu’ils sont de possibles futures vedettes. Nous retombons dans ce que je disais au début, le cinéma et sa gloire qui fait rêver. Mais jouez le jeu, combien de ces noms vous disent encore quelque chose aujourd’hui. Pour le plus connus, j’ai repris le texte d’accompagnement, pour les autres seulement la photo. Certaines images sont cliquables pour une meilleure lecture.

Comme vous avez pu le voir, le temps et le vedettariat ont fait leur sélection. Le cas de Raymond Bussières est un peu particulier. Il eut un statut entre la vedette et un très important second rôle. Apparaissant dans de nombreux films qui feront date, il est aussi apprécié pour sa diction avec son accent parisien. Même si on ne se rappelle pas de son nom, sa silhouette est dans la mémoire de milliers de cinéphiles.

Deux vedettes de l’époque, surtout Blanchette Brunoy qui fut la partenaire de Gabin dans La Bête Humaine, le genre de film dans lequel il faut avoir tourné.

Un page humour avec une caricature d’André Luguet, l’un de ces savoureux acteurs à la filmographie impressionnante, il tourna déjà une quarantaine de films au temps du muet.  Quelques histoires avec quelques vedettes.

Hommage aux disparus pendant la guerre : Harry Baur, l’un des plus grands acteurs d’avant guerre, véritable monstre sacré, Gabin avant Gabin, victime de la connerie nazie. Fernand Charpin, un des acteurs de l’équipe à Pagnol, un mémorable Panisse dans la trilogie. Raymond Aimos, l’un des seconds rôles populaires, on se rappelle de lui dans La Bandera avec Gabin en 1934 et La Belle Equipe, deux films de Julien Duvivier, dans lequel apparaît également Charpin pour le second. Il est tué lors d’une fusillade pendant la libération de Paris alors qu’il fait partie de FFI.

Retour sur Les Enfants Du Paradis, le plus inoubliable film tourné lors de l’occupation. 

Viviane Romance, la vamp par excellence du cinéma français. Une carrière quelle ne maîtrisa pas toujours bien, surtout en imposant l’un de ses maris et acteur moyen, Georges Flamant, dans plusieurs de ses films entre 1937 et 1942. L’après guerre lui fut moins souriante.

Nous poursuivrons dans un autre post l’exploration de ce journal

Source Gallica, BNF, DP

 

Du nylon quand le jour se lève

 

Je n’ai jamais caché ma préférence pour le cinéma français des années 30. Ce n’est pas la seule période intéressante, mais celle-là aligne les grands films plus que tout autre. Entre Marcel Carné, Jean Renoir, Julien Duvivier et quelques autres, il y a de quoi se scotcher à l’écran. Depuis que le cinéma parle, vers la fin des années 20, il a conservé cette aspect un peu théâtral de l’acteur, une grande partie vient de là, en y ajoutant une voix qui est son autre carte de visite. La trilogie de Pagnol est presque plus gravée dans les mémoires par les voix que par les interprétations.
Avec « Le Jour Se Lève » Marcel Carné explore le monde ouvrier de l’immédiat après Front populaire. Ce qui attire en premier lieu l’oeil du spectateur, c’est sans doute le décor.  Des banlieues enfumées par les usines, le matin gris qui se lève alors que le monde se rend  à son travail. C’est la place rêvée pour qu’un drame se déroule, il va d’ailleurs se construire sous les yeux du spectateur. L’histoire de déroule à l’envers, on assiste par de nombreux retours en arrière aux faits qui vont y conduire, des flashbacks, une technique peu expérimentée à l’époque.
François (Jean Gabin) est un ouvrier pas trop mécontent de son sort. Il fait un travail pénible de sableur dans une usine avec son collègue Gaston (Bernard Blier). Il tombe amoureux de Françoise (Jacqueline Laurent), une jeune fleuriste qui ne répond pas de manière empressée à ses avances. Un autre homme Valentin, un baratineur  dresseur de chiens (Jules Berry), a également des vues sur elle. Il n’hésite pas à la faire passer pour sa fille afin de décourager François, tout en lui proférant des menaces. La maîtresse de Valentin, Clara (Arletty), tente de le consoler à sa manière et de le mettre en garde, elle qui le connaît bien. Ainsi, le drame peut se nouer qui ira jusqu’à l’assassinat de Valentin par François.
L’interprétation est majestueuse, Gabin tient là un de ses grand rôles. La scène finale est un moment d’anthologie. Jules Berry dans son rôle de cynique est toujours parfait. On aime le détester. Comme dans beaucoup de ses apparitions, on voit  l’homme du théâtre, parfois jouant comme il le sent et non comme on veut qu’il joue. Arletty est dans son premier rôle dramatique, elle ne démérite pas, égale à sa légende.
Carné qui a déjà entamé une collaboration avec Jacques Prévert poursuit avec lui. Il signe les dialogues parfois savoureux du film. Il aura encore l’occasion de rencontrer sur sa route quelques grandes réussites du cinéma de cette époque, qui deviendront mythiques aussi grâce à lui.
Tant par son ambiance, par ses scènes remarquables, ses dialogues, ce film restera à jamais un moment inoubliable. Il passe d’autant mieux à la postérité qu’il semble toujours trouver un public pour l’aduler. Il peut aussi se regarder comme un documentaire hors du temps, la vie dans les années 30, ses joies, mais plus encore, ses drames.

Autour du film

Le film fut à sa sortie assez fraîchement accueilli par le public qui ne comprenait pas trop la narration du film en flashback. Par la suite, une introduction expliquait le déroulement du film.

La censure fit supprimer une scène du film où Arletty était nue.

Tourné dans un contexte difficile, la guerre approchait, il fut au début de l’occupation, pour finalement ressortir en 1942. Il connut alors un succès plus conséquent.

La maison où habite Gabin est construite spécialement pour le film. Il n’y a pas de mur à l’arrière, ce qui permettra à la caméra de faire des plans en sautant allègrement les étages. Il y a aussi de nombreux décors érigés spécialement pour le film.

Jacqueline Laurent a été imposé à Carné par Prévert dont il était l’amant à l’époque.

En hommage un film, une rue à Boulogne-Billancourt porte le nom du film.

Avec : Jean Gabin (François), Jules Berry (Valentin), Arletty (Clara), Mady Berry (La concierge), René Génin (Le concierge), Arthur Devère (M. Gerbois), René Bergeron (Le patron du café), Bernard Blier (Gaston), Marcel Pérès. 1h33.

Des bas nylons dans un cercle rouge

Le Cercle Rouge de Jean-Pierre Melleville, 1970

C’est un de mes films coup de coeur, ceux que je peux regarder avec plaisir de temps en temps. Une histoire bien ficelée, mais quand même d’un calme relatif sans toutefois oublier quelques scènes plus remuantes. C’est une belle étude de moeurs, qui montre que tout n’est pas vraiment tout noir ou tout blanc. La canaille peut se révéler plus sincère dans une amitié que sa contre partie dans un monde plus dans la norme bien pensante.
Une des puissances du film est aussi de montrer les acteurs dans des rôles de contre emploi. Bourvil excelle dans un rôle de flic qui n’est pas celui d’amuser la galerie. On l’oublie un peu souvent, il n’a pas joué que les idiots de service, il savait tirer son épingle du jeu dans des rôles de méchants avec plus ou moins avec des circonstance atténuantes. On peut se rappeler de lui dans « Les Misérables » où il est sans doute l’un des Ténardier les plus abjects de ce personnage porté à l’écran. D’autres se rappelleront aussi du « Miroir A Deux Faces » où il devient un assassin par dépit. Alain Delon, plus habitué aux rôles de beau gosse plus rarement à celui de petit truand s’en tire aussi à merveille. Dans ce film où il n’embrasse aucune femme, il est crédible d’un bout à l’autre. Je pense que c’est un des mérites de Delon, il a incarné bien des personnages différents dans sa carrière, sans jamais paraître une caricature de lui-même. Yves Montant en alcoolique victime de délirium se métamorphose en gentleman de la bonne société et en mari généreux. Il est le seul dans le film dont le personnage change totalement de registre. Gian Maria Volontè est évidemment à classer dans les grands acteurs. Bien qu’il fut révélé par le western spaghetti, il n’enchaîna pas moins une belle carrière dont sa présence dans ce film n’entache pas la maestria. François Périer est égal à son habitude, celle d’apporter sa petite touche de bon comédien, sa longueur étant proportionnelle à la durée de sa présence à l’écran.

Il ne faut pas oublier les seconds rôles dont le principal est Paul Crauchet, dont on ne retient pas forcément le nom mais que l’on retrouve ici et là dans 60 ans de cinéma. Et ce bon vieux Pierre Collet, le flic du couloir des « Cinq Dernières Minutes » qui salue Bourrel quand il rentre dans son bureau. Et puis j’aime bien retrouver dans les films ce que l’on pourrait appeler les vieux de la vieille, ici Paul Amiot en chef de la police, un de ces acteurs qui était déjà présent quand le cinéma balbutiait ses premiers mètres de pellicule et qui a plus de 80 ans tourne encore. Sûr que sa présence dans ce film lui assure un petit relent d’éternité.

Le Film

Corey (Alain Delon) a fini de purger une peine de prison à Marseille. Un des gardiens de la prison l’a branché sur un coup qui pourrait devenir le casse du siècle, le cambriolage d’une bijouterie prestigieuse de la place Vendôme à Paris. Corey ne promet rien de précis, sauf qu’il va étudier la chose. Il se rend chez un ancien comparse, Rico (André Ekyan), qui ne s’est pas beaucoup occupé de lui quand il purgeait sa peine. Non seulement il constate que son ancienne petite amie est devenu la sienne, mais que l’argent auquel il estimait avoir droit pour le prix de son silence n’allait pas lui être donné facilement. De rage, Corey se sert généreusement et se tire. Aussitôt Rico envoie deux de ses lieutenants à ses trousses, mais Corey se débarrasse d’eux dans une salle de billard. Il devient alors un assassin en fuite, quelques heures après sa sortie de taule. Il s’achète une voiture et file en direction de Paris.

Parallèlement, le commissaire Matteï (André Bourvil) est chargé de convoyer un malfrat du nom de Vogel (Gian Maria Volontè)  par train de nuit. Au petit matin, ce dernier parvient à prendre la fuite et essaye de disparaître dans une forêt. Aussitôt une vaste chasse à l’homme est entreprise, mais il parvient à se cacher dans le coffre d’une voiture arrêtée sur une aire de repos avec restaurant. Cette voiture c’est justement celle de Corey, qui a vu l’homme se cacher mais qui fait semblant de rien. Il redémarre avec sa bagnole et s’arrête dans un coin désert en signalant au passager clandestin qu’il peut sortir sans crainte. Après quelques explications, les deux hommes s’estiment et Corey accepte de prendre le risque de sortir Vogel de la zone dangereuse. C’est un double risque, car il imagine bien que son double meurtre ne va pas tarder à mettre éventuellement la police sur sa piste.

Ce qu’il reste de l’endroit des scènes du relais routier en Côte d’Or

Malgré quelques péripéties, ils arrivent sans encombre à Paris. Toutefois rien n’est gagné d’avance, Matteï recherche activement Vogel. Corey, si la police ne l’a pas peut être pas encore fiché comme suspect pour le meurtre, la Bande à Rico veut sa peau. Et par dessus tout, il faut préparer le casse, car c’est décidé il aura lieu…

Le film montre la vie telle qu’elle est. D’un côté nous avons les bandits, de l’autre les gendarmes. Que l’on soit d’un côté ou d’un autre, on peut regretter d’avoir fait un choix quel qu’il soit. On s’aperçoit assez vite que Matteï n’est pas mieux logé que le criminel qu’il poursuit. Si le truand cherche la liberté et la trouve pour une durée indéterminée, le commissaire ne l’a pas. Il doit fournir des résultats et s’il ne fait rien, il sera écrasé par le rouleau compresseur de sa hiérarchie qui veut des résultats et qui voit en chaque homme un personnage douteux, même s’il représente là loi. Tous les moyens sont bons pour la faire régner, seuls les résultats comptent.

A plus d’un titre ce film est exceptionnel, c’est la rencontre de quelques géants de l’écran qui se donnent les moyens de faire vivre le film. L’histoire est au fond assez banale, c’est presque un fait divers filmé, comme la police poursuit tous les jours des personnes en mal de loi. Des braquages, des vols, il y en a tous les jours sans que cela nous étonne. Le scénario se déroule comme une rivière qui coule paisiblement. La caméra s’attarde plutôt sur les reflets des personnages qui apparaissent à sa surface. De temps un temps, une chute ou une pente en accélère l’écoulement. Le film sort un peu de sa réserve lors du casse de la bijouterie, la nuit quand l’endroit est vide, un endroit très inaccessible autrement que par la porte. A l’écran, il dure 25 minutes sans dialogues. On les suit dans les maisons voisines, sorte de labyrinthe qui mène au trésor, on descend un mur ici, on passa passe par une lucarne ailleurs. Finalement, on entre dans cette forteresse dont le moindre centimètre carré est sous l’oeil des caméras avec un gardien qui chapeaute la surveillance. Même là, il n’y a pas de tempo rapide, tout se déroule dans un calme parfait, presque sans en bruit, on s’échange juste des signes. La scène est pourtant pleine de suspens,  on retient son souffle.

Autour du fil

C’est le seul film de Bourvil, son avant dernier, où il est crédité de son prénom, André.

La bande sonore, assez jazzy, est composée par Eric Demarsan, un habitué de ce genre d’exercice. 

Le titre du film reprend une citation attribuée à Bouddah : « Quand les hommes, même s’ils s’ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d’entre eux, et ils peuvent suivre des chemins divergents ; au jour dit, inexorablement, ils seront réunis dans le cercle rouge. «