Noël à la manière de Paul

!!! JOYEUX NOËL !!!

Pour changer un peu, une conte de Noël inédit que j’ai écrit spécialement pour vous.

Une bise froide soufflait sur la ville faisant voltiger quelques flocons de neige qui peinaient à se poser sur le sol. Cette veille de Noël 2005 ressemblait à toutes les autres, des gens pressés s’agitaient, portant des paquets qui devaient contenir de probables cadeaux. A leurs regards, on devinait une indifférence à peine bienveillante envers les autres passants. La fête promettait d’être belle, mais c’était la leur, pas celle des autres.
Un homme élégamment vêtu déambulait d’un pas tranquille. Son visage un peu ridé ne manquait pas de laisser deviner une beauté passée, encore présente malgré les années. Son nez fin supportait de petites lunettes rondes, derrière lesquelles ses yeux gris contemplaient les gens qui passaient sans leur accorder plus qu’un bref regard. Il savait qu’il ne participerait à aucune fête, il n’était attendu nulle part, sauf dans un restaurant dans lequel il irait manger un bon repas, il n’ignorait pas qu’il était ouvert en cette nuit de réveillon. Mais l’attendait-on vraiment ?
Il s’enfila dans une petite et courte rue qu’il connaissait bien, car il y avait tenu une boutique d’art. Jadis, bien des peintres inconnus étaient devenus des grands noms grâce à lui. Il avait le don de deviner ce qui allait plaire en matière de tableaux. L’endroit existait toujours, il l’avait cédé à une personne digne de confiance, une des rares chez qui il avait décelé un don de dénicheur de talents. La mort de sa femme avait été le déclencheur de son envie de prendre sa retraite. Il savait qu’après son départ vers un ailleurs qu’il n’était pas trop pressé de rejoindre, rien ne serait plus comme avant. Quand il avait un doute en matière d’art, il lui arrivait rarement d’en avoir, son jugement confirmait ou non le sien. Il s’avéra plus d’une fois que ce qu’il estimait mauvais trouve grâce à ses yeux et devienne un futur chef d’œuvre. Elle était son ultime recours et décida qu’il ne pourrait se passer d’elle. Mais qu’importe, il n’était pas dans le besoin, son flair lui avait fait gagner une petite fortune, de quoi vivre très aisément sans regarder à la dépense.
Une des particularités de la rue était d’avoir encore deux ou trois filles qui exerçaient le plus vieux métier du monde. Bien qu’il ne fût pas client de leurs charmes, il les connaissait par leur nom, certaines étaient là depuis des années. Il avait une certaine affection pour elles, presque paternelle. Quand c’était la fête dans sa boutique et que les bonnes bouteilles s’alignaient fièrement entre deux tableaux couronnés d’avenir, il ne manquait pas de les inviter. Quelques jolies filles un peu délurées ne plombaient pas l’ambiance de la fête, d’autant plus que dans certaines circonstances, les compagnes des clients n’en étaient pas moins des filles de compagnie établies ailleurs à leur compte sous forme de filles d’escorte. Sans qu’on leur demande, elles avaient un certain respect pour lui, jamais de sous-entendus, jamais de paroles déplacées. Pour elles, il était Monsieur Paul.
Bien que ce soit la veille de Noël, il en aperçut deux qui attendaient le client, eh oui c’était presque un jour comme les autres.
– Joyeux Noël Mr Paul, lui dit en souriant la première qu’il croisa.
– Joyeux Noël Brigitte, vous êtes de service ce soir ?
– Il faut bien, peut-être certains vont me demander de leur tenir compagnie un moment.
Il sortit son portefeuille et donna quelques billets à Brigitte.
– Voici de quoi vous payer très largement pour un de vos services, jurez-moi quelque chose…
– Si je peux.
– Si vous faites un client, eh bien vous lui ferez payer un prix symbolique, vous lui direz que c’est un cadeau du père Noël. Ensuite vous resterez chez vous tranquillement, il fait trop froid pour rester à faire les cent pas dans la rue.
– Je vous promets de faire comme vous me le demandez, c’est vrai que le père Noël ne vient pas souvent chez moi, merci.
– Encore joyeux Noël !
Il s’éloigna vers la fille suivante, Odile, et lui fit faire exactement la même promesse, en lui remettant la même somme d’argent. Elle ajouta à l’intention de Mr Paul : « Depuis une heure, il y a au bout de la rue une fille que je ne connais pas, elle n’est jamais venue ici. Pour moi, elle doit essayer de faire du racolage ».
Il regarda dans la direction de la fille. Elle était immobile, plus loin dans la rue. Difficile depuis l’endroit où il était de se faire une idée précise de cette fille.
– Je vais essayer d’en savoir plus. Joyeux Noël Odile !
Il s’approcha de la fille avec l’air d’un homme à la recherche d’une aventure. Il pensait que la fille l’avait vu en train de discuter avec les deux prostituées, ce qui pouvait lui donner l’apparence d’un éventuel client. Il ralentit en arrivant à sa hauteur, il remarqua qu’elle était encore très jeune et plutôt jolie, il la fixa droit dans les yeux.
– Vous voulez faire l’amour ? demanda-t-elle avec un pauvre sourire.
– Quels sont vos tarifs et où m’emmenez-vous ?
– C’est 100 euros, mais on peut discuter le prix, je vous emmène chez moi.
– Vous m’avez bien peu l’air d’une professionnelle, pourquoi faites-vous cela ?
La fille regarda Mr Paul avec un air triste, l’air un peu gênée.
– j’ai besoin d’argent pour payer mon loyer, il me reste une semaine pour trouver 300 euros.
– Et vous faites quoi dans la vie à part chercher 300 euros ?
– Il y a six mois, mes parents sont morts dans un accident de voiture, ils ne m’ont rien laissé, j’ai dû arrêter mes études. Je suis venue en ville pour chercher du travail, mais je n’ai rien trouvé de vraiment intéressant.
– Et vous étudiez quoi ?
– Je faisais des études de linguistique.
Mr Paul réfléchit un moment sortit son portefeuille et dit :
– Je vais vous donner vos 300 euros, mais pas question que je touche à vos fesses, j’ai une dette envers les prostituées. Me feriez-vous le plaisir de venir partager mon repas dans le petit restaurant où je me rendais à l’instant ?
La fille regarda Mr Paul l’air très étonnée, elle se demanda un instant s’il n’avait pas le cerveau un peu dérangé ou si c’était un plaisantin. Mais non, il avait l’air sérieux et très sûr de lui, d’ailleurs il lui tendait des billets de banque en l’interrogeant du regard.
– Je veux bien vous accompagner, mais pourquoi faites-vous cela, pour un peu je vous prendrais pour le père Noël.
– Non je suis bien Mr Paul et je vous expliquerai pourquoi je fais cela en mangeant. Au fait comment vous appelez-vous ?
– Sylvie.
Ils partirent sans plus échanger un mot. La fille suivait sans se poser d’autres questions. Si elle avait un doute, il ne tarda pas à s’envoler, quand elle vit Mr Paul pénétrer dans un restaurant. C’est bien un repas qui l’attendait.
Visiblement quand il entra dans le restaurant, le personnel avait l’air de bien le connaître. Un homme qui devait être le patron s’approcha de lui en souriant.
– Salut Paul, j’espère que tu passeras une bonne soirée en notre compagnie, mademoiselle est avec toi ?
– Oui, c’est une invitée surprise que je n’attendais pas, mais installons-nous. Tu as réservé ma table habituelle ?
– Oui, comme d’habitude.
Ils s’installèrent et Mr Paul demanda ce qu’elle désirait boire en apéritif.
– Oh je n’ai pas l’habitude de boire l’apéritif, mais je veux bien faire une exception, un petit verre de vin blanc fera l’affaire.
Il commanda deux verres de vin et entama la discussion.
– Si cela vous convient nous mangerons pour commencer la terrine du patron, il la fait merveilleusement bien. Ensuite, nous entamerons une dinde aux truffes, puis nous passerons aux fromages et aux desserts. Pas d’objection ?
Sylvie eut un sourire, un vrai sourire, le premier de la soirée. Elle ne savait pas pourquoi, mais son inconnu suscitait une véritable curiosité en elle.
– Pas d’objection Mr Paul, je ne me souviens pas d’avoir mangé des truffes, mais cela doit être sûrement très bon.
– Arrêtez avec vos Mr Paul, appelez-moi Paul cela n’augmentera pas le prix de l’addition. Mais dites-moi, vous qui étudiez les langues, savez-vous parler et écrire parfaitement l’anglais ?
– Je crois que je peux dire oui sans mentir. Pour me faire un peu d’agent pendant mes études, j’ai traduit plusieurs brochures du français vers l’anglais, des brochures distribuées aux touristes qui visitent des lieux historiques.
– J’aurai peut-être un travail pour vous. Pour votre information, j’ai dirigé pendant de longues années une galerie d’art. Je suis en train d’écrire un livre qui raconte mes souvenirs. J’ai rencontré beaucoup d’artistes qui sont devenus, un peu grâce à moi, des personnes en vue dans le domaine de la peinture. J’ai un éditeur qui le publiera, mais je veux aussi l’éditer en anglais, car j’ai eu beaucoup de clients américains. Vous sentez-vous capable d’assumer cette tâche ?
– Ma foi, bien que je n’y connaisse rien en peinture, cela est dans le domaine du possible.
– Parfait nous en reparlerons, le livre est presque prêt, mais vous pouvez déjà commencer la traduction avec ce qui est déjà écrit. Vous serez largement payée pour votre peine.
– Merci Paul, ce sera certainement un plaisir de travailler pour vous.
L’apéritif arriva, puis ils dégustèrent le repas. Paul mena largement la discussion, racontant des souvenirs liés à son métier. Sylvie l’écouta d’un air très intéressé, il en avait des choses à raconter, et dire qu’elle se retrouvait à cette table pour avoir voulu faire la prostituée d’un soir. Enfin la tournure que prenaient les événements était très plaisante. Elle soupçonnait Paul d’être un personnage pas tout à fait comme les autres, elle en avait un aperçu, mais sans doute seulement un aperçu. Elle en apprit un peu plus quand le café fut servi, quand Paul narra un autre chapitre de son histoire.
– Quand je vous ai accosté tout à l’heure en train d’essayer de vous prostituer, je vous ai dit que j’avais une dette envers les prostituées, je vais vous expliquer pourquoi.
Il se tut un instant, à la recherche de ses souvenirs.
– Je suis sans doute né un peu avant Noël 1933, quand je dis sans doute, c’est que personne ne le sait. Je fus trouvé abandonné dans un couffin devant la porte d’un bordel le soir de Noël. Un petit mot m’accompagnait : « Je m’appelle Paul et je demande votre pitié car ma mère ne peut pas s’occuper de moi ».
Il regarda Sylvie avec un sourire mélangé de tristesse et de bonheur.
– Le soir de Noël le bordel était exceptionnellement fermé, c’était en quelque sorte la fête du personnel. Quelqu’un a entendu mes pleurs, c’est ainsi que l’on me découvrit sur le pas de porte. D’après ce que l’on m’a raconté, ce fut presque une fête, toutes les femmes présentes voulaient me prendre dans leurs bras. Certaines pleuraient de tristesse, d’autres de bonheur, même la taulière y alla de sa petite larme. On parla longuement afin de savoir ce que l’on allait faire de moi. Il apparut bien vite dans leurs esprits que c’était un signe du destin, qu’il fallait que je reste là. La taulière imagina un plan qui fonctionna à merveille. Il me fallait une mère officielle et surtout la complicité d’un médecin pour la déclarer. Elle avait dans ses connaissances un toubib pas trop regardant sur certaines choses, pourvu que le prix soit à la hauteur de son silence. Une nouvelle pensionnaire, que l’on n’avait pas encore trop vue, une prostituée enceinte dans un bordel cela ne passe pas inaperçu, accepta de devenir ma mère par procuration. C’est ainsi que Rolande Chambrier devint officiellement ma mère. On m’a raconté qu’il n’y eut pas trop besoin de lui forcer la main, elle accepta presque en faisant des sauts de joie. J’appris par la suite qu’elle avait été mariée et que son mari l’avait abandonnée parce qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfant, ce fut une de ses revanches sur la vie. Elle n’eut pas à souffrir financièrement, car chacune participa à la layette, à la nourriture et à ma petite éducation. J’avais non pas une mère, mais une dizaine, qui toutes me souriaient et s’occupaient de moi. Quand j’entends quelqu’un dire que la mère de l’autre est une pute, il ne sait pas le bonheur que cela peut représenter pour moi.
Sylvie se taisait subjuguée par les paroles de Paul. Après un silence partagé de part et d’autre, elle osa une question :
– Et vous avez grandi dans une maison close ?
– Mais oui, j’ai fait mes premiers pas dans une maison close. Ma mère adoptive s’occupait de moi, tout le monde s’occupait de moi. Je n’ai en fait jamais songé que j’étais dans un bordel, tout cela me paraissait normal, je croyais que c’était une sorte de bistrot dans lequel les gens venaient boire, on buvait d’ailleurs beaucoup. Quand je voyais un couple entrer dans une chambre, je croyais qu’ils allaient écouter la radio, c’est aussi ce que l’on me disait. Ce n’est que plus tard, vers l’âge de neuf ans, que j’ai commencé à me douter de quelque chose. Je n’étais d’ailleurs plus là que pour les vacances.
– Pour les vacances ?
– Quand j’eus l’âge d’aller à l’école, la taulière m’envoya dans une école religieuse, qu’elle paya d’ailleurs en grande partie de sa poche. Je rentrais pour les fêtes et les vacances. Ma mère m’envoya quelquefois chez un de ses oncles qui était paysan dans le Cantal. Pendant la guerre j’adorais aller là-bas, on mangeait comme des rois, ce qui n’était pas le cas partout.
– La maison a continué d’être ouverte pendant la guerre ?
– Oui c’était ouvert, il y avait juste la clientèle qui changeait, une clientèle en uniforme.
– Et après la guerre ?
– A la fin de la guerre, j’allais sur mes douze ans, mais c’est surtout en 1946 que les choses ont changé, la fameuse fermeture. Mais n’allez pas croire que les choses tournèrent mal. Ma mère s’est mariée avec un de ses clients, un monsieur très bien, fraîchement veuf. Oui, cela arrive, en d’autres temps cela aurait été impossible, mais les dames devaient se recycler si on peut employer cette expression. Elle m’a fait comprendre la chose à sa manière, pour moi ce ne fut pas trop difficile car je trouvais ce monsieur plutôt sympathique. Il aimait ma mère et moi j’étais un peu ce fils qui avait été tué à la guerre. Ce qui ne gâchait rien, c’est qu’il était très aisé, il possédait une usine de textiles dans le Nord qu’il a vendue en prenant sa retraite. A son décès, il a légué une belle somme d’argent à ma mère, dont j’ai récupéré une bonne partie à sa mort. Ma mère est morte il y a quinze ans, elle avait 82 ans. Vous allez certainement me demander comment s’est passé la suite après 1946. C’est simple, j’ai fini mon école normale et j’ai étudié les arts, mon beau-père a payé toutes mes études. Mais vous avez sans doute encore une question à poser, si vous avez bien suivi, non ?
Sylvie rattrapa au vol le sourire de Paul et formula la question en espérant que ce soit la bonne.
– Comment avez-vous appris que votre mère n’était pas votre mère ?
– C’est bien la question que j’attendais, confirma Paul. Eh bien, les circonstances furent un peu particulières. En 1948, ma mère attrapa une infection après un refroidissement. On n’a jamais bien su ce que c’était, mais on a cru qu’elle allait mourir. A l’hôpital, elle me raconta cette partie d’elle que je ne connaissais pas. Je fus bouleversé d’apprendre qu’elle n’était pas ma mère, mais je n’ai rien dit qui la mette dans tous ses états. Je lui ai simplement dit que pour moi, je n’avais qu’une mère et que c’était elle. Après, en y réfléchissant bien, j’ai dû m’avouer que sans elle je ne sais pas ce que je serais devenu. Il n’était pas nécessaire de lui causer du mal, je devais accepter et fermer ma gueule. Par chance, elle surmonta son mal. Elle comprit un peu plus tard que pour moi rien n’avait changé, quand je lui ai demandé d’organiser un Noël avec toutes les anciennes du bordel qu’elle pourrait retrouver, je savais qu’elle avait gardé des contacts.
– Et cela arriva ?
– Oui le jour de Noël 1949, c’était en quelque sorte mon seizième anniversaire. Presque toutes celles qui m’avaient chouchouté étaient présentes, la taulière et son mari avaient également fait le déplacement. Le repas avait été organisé dans un atelier de l’usine à mon beau-père. Il avait interdit les cadeaux, mais il remit à chacune un foulard en soie avec des petits cœurs imprimés et une sorte de reconnaissance de dette sur laquelle il était spécifié que si l’une d’entre elles avait des problèmes, elle pouvait toujours venir le trouver, il verrait ce qu’il pourrait faire pour l’aider. De plus, si l’une cherchait du travail, il ferait tout son possible pour lui en trouver dans son usine. Ce fut pour moi un grand moment, ne pas connaître ma vraie mère et retrouver toutes celles qui pouvaient prétendre l’avoir été à un moment ou à un autre. Voyez-vous, cela fait plus de cinquante ans que cela s’est passé, mais c’est comme si c’était hier.
Sylvie crut voir quelques larmes dans les yeux de Paul, cela ne dura pas. Il prit un air sévère en la regardant doit dans les yeux.
– Maintenant écoutez-moi bien. Ce soir vous avez voulu vous prostituer, je comprends vos raisons et je ne veux pas vous juger. Comme vous avez pu le comprendre, j’ai fréquenté des prostituées une bonne partie de ma vie, mais je n’ai jamais été un client. Je les aime à ma manière, car je sais qu’elles ressemblent plus à des anges qu’à des diables. Le diable, c’est le client, enfin pas tous, mais beaucoup. Le pire, c’est celui qui vit de leurs charmes, celui-là c’est un moins que rien à mes yeux, j’ai quand même connu de très rares exceptions, le mari de la taulière en était une. Je vais encore vous faire une confidence. La maison où j’ai grandi existe toujours, elle est maintenant une maison résidentielle. L’entrée n’a pas changé, elle est pratiquement identique à celle de jadis, mais il n’y a plus de lanterne rouge. J’ai pris des dispositions pour quand je ne serai plus là. Je veux qu’on m’incinère et que l’on aille jeter discrètement mes cendres devant la maison sur le pas de porte. Ce sera ma manière de retourner une dernière fois dans cet endroit où j’ai connu des gens bien, chers à mon cœur. Maintenant, promettez-moi de ne jamais plus tenter de vous prostituer. Je vous donne presque un ordre.
Sylvie le regarda mais resta muette, mais Paul lut dans ses yeux son consentement. Il regarda son assiette vide, réfléchit un moment et continua :
– Je vais voir ce que je peux faire pour vous aider. Nous commencerons par la traduction du livre, ce sera un début. Dans les milieux de l’art nous avons besoin de personnes qui parlent les langues, surtout l’anglais. Nous avons beaucoup d’Américains, il faut aller les chercher à l’aéroport, les déposer à un hôtel, les amener dans les galeries, même les musées. On appelle cela des hôtesses, mais ce n’est pas péjoratif, ce sont des employées comme les autres. De plus, il ne faut pas trop qu’elles ressemblent à la fée Carabosse, un peu de charme les mets à l’aise. Avez-vous un permis de conduire ?
– Oui je l’ai passé l’an dernier, un peu avant la mort de mes parents, donc je peux conduire.
– Parfait, je vais faire des recherches, mais je crois que je connais une galerie qui cherche une personne comme vous. Au pire si ce n’est pas le cas, nous chercherons ailleurs. Retrouvons-nous ici après-demain dans la soirée, j’aurai sûrement des nouvelles. En attendant, je vais encore vous donner 200 euros, vous pourrez envisager de payer votre loyer et le reste c’est une avance sur la traduction. Vous voyez, vous ne pouvez plus reculer, vous me devez un certain nombre de mots anglais. Au fait, pour le livre que j’écris, je n’ai pas encore de titre définitif, auriez-vous une idée ?
Sylvie fut un peu surprise par la question. Cela lui parut bizarre qu’un homme comme lui cherche auprès d’une presque inconnue, une idée de titre pour un livre. Elle se mit à réfléchir et finalement répondit :
– L’Art des souvenirs, cela me parait bien.
Paul se mit à sourire.
– Bravo, c’est un des titres que j’avais envisagé, je crois que je vais l’adopter. Si nous buvions un petit coup de champagne pour fêter cela ?
– Oui je veux bien pour vous faire plaisir.
– Joyeux Noël Sylvie !
– Joyeux Noël Paul et merci !
– Ne me remerciez-pas, ce que vous ne savez pas encore, c’est que je vous ai trouvé là où il y a exactement 72 ans on m’a trouvé moi…

8 réflexions sur “Noël à la manière de Paul

  1. Bonjour M. Boss
    Très joli récit ou conte, bravo de l’avoir écrit, vous avez comme on dit une très belle plume.
    En tant qu’homme on a tous une relation avec les prostituées, car même sans en avoir rencontré une vraiment, les voir dans la rue, les entendre vous parler, elles font partie de vos premiers émois !
    Votre récit démontre tout à fait en allant plus loin dans l’univers de ces filles , l’humanité de celles ci et la profondeur de leur coeur, on aurait trop tendance à s’arrêter à leur façade en les traitant de putes, un mot péjoratif qui n’a pas lieu d’être pour moi envers ces femmes .
    Joyeux Noël à vous M. Boss ainsi qu’à tous vos lecteurs.

  2. Hello Cooldan,
    Merci pour votre appréciation.
    L’autre soir je me suis décidé d’écrire quelque chose sur Noël pour le blog. J’étais devant ma page blanche et je cherchais des idées. Je me suis souvenu d’un voyage à Paris avec un copain quand nous allions écumer les magasins de disques, c’était à la fin des années 1970. Nous nous sommes retrouvés là-bas justement le jour de Noël. Le soir nous sommes allés à Pigalle, notre hôtel n’était d’ailleurs pas très loin. Notre but était plutôt d’aller dans le salles de jeux qui étaient très nombreuses à l’époque dans le coin, c’était aussi le début des jeux électroniques de bistrot et autres. En nous promenant dans la rue, nous sommes passés devant deux prostituées qui faisaient du racolage. En face, il y avait un car de flics qui faisaient une descente, je ne sais trop pourquoi. C’est alors qu’une de ces prostituées a dit : « Ils font un descente le soir de Noël, ils ne respectent rien ».
    Voilà c’est le départ de l’histoire, tout le reste c’est mon imagination.
    Je ne sais pas si vous vous souvenez d’un livre qui avait connu un grand succès à l’époque « La Dérobade » écrit par Jeanne Cordelier. Il constitue un témoignage assez intéressant sur la prostitution. On en a tiré un film du même titre, mais assez médiocre par rapport au livre, avec Miou-Miou dans le rôle principal, ce qui lui valut un César en 1980. Il y a souvent des choses qui passent mal de la littérature à l’écran. On peut aussi lire « La Maison Tellier » un assez court récit sur un bordel au 19 ème siècle. écrit pas Maupassant. Quelques récits d’Alphonse Boudard font aussi pas mal allusion aux prostituées.
    Pour le reste, sur un point de vue personnel, là où j’ai grandi il n’y a jamais eu de prostituées qui font le trottoir, c’est à peine si nous avions des trottoirs. La différence, c’était surtout entre les filles faciles et la forteresses imprenables. Je ne suis allé qu’une seule fois à Paris avec une prostituée qui avait eu la bonne idée de diffuser du Mike Brandt pendant nous ébats. C’est dire si cette expérience resta unique,
    Encore Joyeux Noël

  3. Bonsoir Mr Boss

    Vous avez une manière particulière de mettre en place les personnages et de dérouler l’histoire. Il s’en dégage à la fois tension et curiosité à chaque ligne.
    Comme si nous étions les témoins muets d’une tragédie. Votre style est envoûtant.
    Il me rappelle le « Conte de Noël » que vous aviez écrit il y a quelques Noëls de cela.
    Cette histoire romancée, certes née de votre imagination, semblerait tout à fait plausible. La vie est curieuse et elle nous réserve de mauvaises surprises qui peuvent se révéler positives au final, bien que cela elle ne soit pas légion.
    N’ayant personnellement jamais côtoyé « ces filles de petite vertu  » comme l’on dit encore parfois (?) je leur témoigne beaucoup de respect. La promiscuité et les accidents de la vie les réduisent à leur condition. Elles ont beaucoup de courage et de force pour vivre leur quotidien qui les confronte parfois à une clientèle peu scrupuleuse.
    Le cinéma a traité également du sujet de la prostitution.
    Le monde de l’Art, avec les peintres en particulier, et les relations de certains artistes avec ses filles, a été retracé dans notamment dans le film « Lautrec » avec De Caunes et Zylberstein en 1995 (?).
    Je n’ai pas souvenir du film « La dérobade » avec Miou-Miou en 1980.
    La nouvelle « La Maison Tellier » a été adaptée en bandes dessinées il y a une bonne vingtaine d’années.
    C’est un monde particulier, violent et déshumanisant, et qui reste, malgré une
    certaine libéralisation des mœurs, assez empreint de tabous.
    « A ne pas mettre entre toutes les mains » .
    Bonne soirée. Peter.

    • Hello Peter,
      Merci pour cet élogieux commentaire à destination de ma pomme.
      Je ne sais pas si mon style est bien, mais c’est mon style. J’aime bien me lancer dans ce genre d’aventure, car comme je l’ai dit dans ma réponse à Cooldan, je suis parti d’un souvenir, des mots que j’ai entendu par hasard de la bouche d’une prostituée, le reste est venu au fil de l’histoire. Le personnage principal m’a été inspiré du clip d’Indila « Love Story ». Il apparaît dans le film un vieillard magnifique qui a l’air d’avoir vécu une folle histoire d’amour dans sa vie. La jonction des deux m’ont fait imaginer mon histoire.
      Comme vous dites, il y a parfois des surprises dans la vie qui peuvent tout changer, par exemple je sais que ma présence en ce monde est le fait de deux ou trois faits assez improbables, mais qui sont survenus. Même dans ma vie de tous les jours, j’ai souvent été un personnage à qui il arrivait des choses qui n’arrivaient pas aux autres, heureusement plutôt plaisantes. Lors de ma retraite, une collègue de travail m’a écrit un petit mot dans lequel elle disait que j’étais un personnage haut en couleurs, c’est un des plus beaux compliments que l’on m’aie fait. J’ai assez le chic pour attirer la sympathie des gens, il m’arrive assez souvent que des gens m’adressent la parole sans que le leur demande quelque chose, le plus souvent rien que pour discuter un coup. Je pense qu’ils sentent que je serai toujours courtois et à l’écoute.
      Vous n’avez rien perdu de ne pas voir le film avec Miou-Miou, les sentiments du livre passent très mal sur l’écran.le livre résume très bien la condition de prostituée dans les années 1960. Bien meilleur reste « Belle de jour » de Bunuel avec Catherine Deneuve, mais c’est une histoire de fiction et de prostitution de luxe.
      Encore Joyeux Noël.

  4. Bonsoir Mr Boss,

    Sans être expert en psychologie, je pense que vous faites partie de ces personnes qui dégagent autour d’eux un certain « magnétisme », une sorte de personnalité dite « solaire », qui leur attire l’empathie d’autres personnes, souvent anonymes. Et pour quelle raison précise, je ne saurais le dire, Une sorte de brève osmose, le temps d’une conversation parfois seulement.. A leur contact, on se sent immédiatement à l’aise. Une composante de votre tempérament naturel.
    Au cinéma, l’adaptation d’un livre est à double tranchant.
    L’auteur et le metteur en scène ont chacun souvent une idée de l’œuvre et elle peut soit être fidèle à l’essence du livre ou au contraire la dénaturer. Exercice difficile….
    Bonne soirée. Peter.

    • Hello Peter,
      Je dois avoir un peu de « solaire » en moi, c’est possible. Une chose est certaine, dans ma vie professionnelle on m’a toujours considéré comme un « meneur ». J’ai pratiquement toujours occupé des postes à part, uniques dans l’organisation interne, sans doute parce que ces postes n’avaient pas vraiment d’organisation propre,établie, il fallait se débrouiller pour les organiser de manière à ce que cela fonctionne. Depuis que j’ai pris ma retraite, il y a eu trois personnes qui ont essayé d’occuper mon dernier poste, le troisième semble avoir relevé le défi, mais les deux précédents ont été mutés. Je rigole parce que le troisième, c’est celui que j’avais conseillé, mais on a pas voulu m’écouter. Ce n’est pas sans dégâts, car le preneur de décision a été viré. A part le directeur, je n’avais pas vraiment de chef, je prenais toutes les décision moi-même, notamment de qui allait s’occuper de quoi à travers une vingtaine de personnes qui devaient assurer la suite de mon travail au niveau administratif, après mon visa. Les sommes d’argent en jeu étaient parfois considérables, cela pouvait dépasser le million, mais le plus couramment quelques centaines ou milliers d’euros.
      Je ne sais pas non plus comment « j’attire » les autres personnes, mais cela m’est plutôt fréquent d’engager la conversation avec de parfaits inconnus pour moi. Par contre, si j’ai une première impression négative d’une personne, il ne m’arrive pratiquement jamais de changer d’avis, il vaut mieux que je passe mon chemin. Parfois faut faire avec, mais j’évite de tisser des liens avec ces personnes.
      Mais bon, quand je rencontre des vieux potes, ils me sortent souvent une histoire où je les ai fait marrer ou que j’ai fait quelque chose de particulier. Je dois avoir de l’humour et c’est surtout cela qui fait revenir les gens vers moi.
      Bonne journée

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