Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.
Suite du séjour au Japon, guides, déplacement en bateau.
Un guide est indispensable au Japon pour qui veut voyager commodément. Moi, je m’étais émancipée, essayant de me tirer d’affaire sans cicerone, ce qui, vu mon ignorance totale de la langue, ne me réussit pas toujours.
Mon intention était de retourner à Kioto par le canal de Biwa, nouvellement inauguré. Ne voulant pas fréter une chaloupe pour moi seule, j’avais cherché dans mon vocabulaire japonais les mots nécessaires pour demander une place sur un bateau ordinaire. Ne voilà-t-il pas qu’au moment critique, devant le guichet, ma précieuse phrase m’échappe. Mes boys perplexes grimacent leur éternel sourire; parmi la foule qui m’entoure, aucune âme compatissante pour m’aider à me tirer d’affaire. Un dernier effort désespéré et enfin la parole me revient: «Jye hiteri hoto (pas bateau seul)!» criai-je, en présentant une pièce d’un demi-yen dont on me rendit toute la monnaie sauf deux piécettes de cuivre.
Pour ce prix, on comprend que je ne pusse prétendre à un confort de première classe; mais comment protester? Résignée à mon malheureux sort, je me dirige du côté du canal suivie de mes boys qui ricanent et de la foule qui s’amuse.
Voilà le bateau; il ressemble à une gondole vénitienne avec son toit et son entrée, hélas! si étroite que je me demande comment je passerai. Dans le fond des nattes de paille en l’honneur desquelles il faut me déchausser de nouveau. Anxieuse, j’examine l’espèce de trappe qui conduit dans l’arche: j’y passerai à la rigueur. J’enlève donc mes souliers, les dépose à côté des autres, et me voilà me glissant à quatre pattes dans la cabine où une douzaine de Nippons et de Nipponnes sont accroupis ou étendus par terre, car il n’y a pas de siège. A mon entrée, je suis accueillie par des rires et un flot de questions.
Le canal de Biwa, travail considérable qui fait honneur aux ingénieurs japonais, a été ouvert en 1890. Pour mener l’œuvre à bonne fin, il fallut faire une brèche dans une grande muraille de rochers et percer trois tunnels dont le plus long a 2600 mètres. La différence de niveau est de 40 mètres. Le canal mesure 14 kilomètres et a coûté 1,500,000 yen, ce qui fait plus de 3,000,000 de francs. Il relie la baie d’Osaka au lac de Biwa. Grâce à lui, les riches récoltes de la province d’Omi arrivent sur le marché des villes. En outre, il arrose la partie supérieure de la vallée de Kioto, favorise la culture du riz et fournit l’eau aux nombreux moulins et fabriques de la ville.
Le voyage dans le canal commence par un tunnel. Pendant plus d’un quart d’heure nous sommes dans l’obscurité, faiblement éclairés par un lampion rouge suspendu au plafond. Enfermés comme dans une boîte, nous entendons le battement des rames, le clapotement de l’eau et, de temps en temps, le bruit d’un bateau qui frôle le nôtre. Les Japonais se mettent à chanter. Ma voisine a le mal de mer. Est-ce le balancement de notre esquif, l’obscurité, la peur ou bien encore le chant de ses compatriotes qui produit cet effet désastreux? Je n’en sais rien, mais je poussai un soupir de soulagement lorsque, rentrés dans la clarté rose du jour, la riante verdure du paysage, qui rend le Japon si attrayant, rayonna de nouveau à mes yeux. Nous arrivons bientôt dans une maison de thé où le breuvage jaune et parfumé réconforta chacun. Encore une bonne heure, et nous sommes à Kioto.
Ce fut une joie et un soulagement d’apercevoir, au débarcadère, mes deux boys qui m’attendaient. Nous échangeâmes, à travers l’eau, des regards souriants et de joyeux Oheio (bonjour). Toute endolorie de mon voyage dans un mauvais bateau, ma jinrikisha me parut le comble du confort.
Le soir, paisiblement étendue dans, ma véranda, j’entendis du vacarme dans l’appartement contigu. Bon, un voisin! Accessoire de voyage dont on se passe fort bien, surtout au Japon, où les cloisons sont d’un mince. Puis une voix moitié irritée, moitié plaintive:
— N’y a-t-il donc personne qui sache le français dans ce maudit Japon?
Un vieux monsieur entre dans ma chambre. Je lui sers d’interprète, et tout est bientôt arrangé.
Le français a cessé d’être la langue universelle. L’anglais qui l’a supplanté, règne dans tout l’Orient. Il est devenu, à côté de l’idiome du pays, le langage usuel aussi bien que commercial. Celui qui veut faire son chemin là-bas doit avant tout comprendre l’anglais. Pour le voyageur également, c’est d’une importance capitale.
Le Dr D. appartient à la classe des globe-trotters qui vont à toute vapeur. Comme il a résolu de remplir son programme en quatre mois, il ne lui restait qu’un jour à demeurer à Kioto; il sut en tirer le meilleur parti.
Le surlendemain je l’accompagnai à Nara que nous atteignîmes en deux heures de chemin de fer. La voie passe à travers des champs de thé.
La récolte du thé se fait deux fois par an au Japon, en mai et en juillet. On emploie de préférence des femmes pour la cueillette. Les différentes manipulations auxquelles la délicate petite feuille est soumise ne sont pas partout les mêmes. Aux Indes ou à Ceylan, leur préparation me parut plus appétissante, parce que le thé ne passe par les mains qu’à la cueillette. Au Japon, on grille les feuilles pendant environ quarante minutes sur un feu de charbon, en les remuant continuellement avec les mains. Puis on les étend sur des nattes, on les roule de nouveau avec les mains, et on les laisse sécher; après quoi on les étend sur des cadres garnis de papier que l’on pose au-dessus d’un feu de braise.
Cette opération terminée, les feuilles sont triées puis définitivement roulées. Le thé vert japonais est d’une qualité bien inférieure au thé de Chine. On le consomme presque exclusivement, et en grande quantité, dans le pays même; une partie s’exporte aux Etats-Unis. La province d’Uji passe pour la plus favorable à la culture du thé; les terrains les meilleurs sont les côteaux argileux ou sablonneux bien exposés au soleil. A partir de la troisième année l’arbuste produit une récolte qui va en augmentant jusqu’à l’âge de 15 ans, pour diminuer ensuite. On peut admettre comme récolte moyenne 1900 à 2000 kilogrammes de feuilles fraîches par hectare. Il en faut un kilogramme pour un demi-kilogramme de thé sec.
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Sources : Wikipédia, B.N.F, DP



