Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.
En route pour HawaÏ
Fini la Californie, c’est le départ pour Hawaï. A l’époque du voyage ce n’est pas encore un état américain, il est annexé en 1898, il ne le sera définitivement qu’en 1959. Les îles se trouvent à un peu moins de 4000 kilomètres à vol d’oiseau de la côte de la Californie. Evidemment la traversée ne peut se faire qu’en bateau. Au départ, elle sera confrontée à une chose inimaginable dans son pays, une grève.
Un spectacle plein de couleur et de vie s’offrit à mes yeux lorsque, accompagnée de mes cousins, je mis le pied sur le pont du Pérou, encombré d’une foule bigarrée. Mais que ce bateau de la Pacifie Mail Ship Company me sembla petit et mesquin, comparé au magnifique Kurfürst! Le salon, que l’on décore du nom pompeux de Social hall, me fit sourire de pitié, avec ses sièges peu confortables de velours râpé et son piano usé. Trois mois plus tard, le destin me reconduisait sur le Pérou et, ô métamorphose! il m’apparut alors comme un palais luxueux. Dans l’intervalle, j’avais appris à connaître, en fait de confort,
les petits bateaux qui font le service entre les îles hawaïennes et les chaloupes anglaises de 400 tonnes de la Mer jaune. Ainsi diffèrent, suivant les circonstances, nos jugements sur les choses!
Le Pérou, d’ailleurs, n’est que le remplaçant provisoire du Rio de Janeiro qui, au mois de février 1901, périt corps et biens en vue de San-Francisco et dont, malgré les recherches des plongeurs japonais, on n’a jamais retrouvé la moindre trace. Parmi les passagers du Pérou, faisant le même voyage que nous, se trouvaient un domestique chinois et un journaliste boiteux échappés au naufrage du Rio de Janeiro. Le journaliste, qui était sur le pont du malheureux bâtiment, s’apprêtait à débarquer, lorsque le vaisseau commença à sombrer. A partir de ce moment, le naufragé ne se souvenait plus de rien; il ne reprit connaissance qu’au fond du canot de sauvetage où on l’avait couché, une jambe brisée. Nous tardons à
partir; le chargement n’est pas achevé, car les ouvriers sont en grève à San Francisco; celui qui se risque à mettre la main à l’ouvrage, ne peut le faire que sous la protection de la police. Cette circonstance m’expliqua plus tard la pénurie d’aliments indispensables, surtout de fruits, dont nous eûmes à souffrir jusqu’à Honoloulou.
Pour le moment rien ne fait prévoir que nous devions manquer de quoi que ce soit. Le pont disparaît sous les fleurs; la salle à manger en est garnie. Moimême, avant mon départ, j’en avais trouvé une superbe corbeille dans ma chambre avec un aimable billet du propriétaire de l’hôtel me souhaitant un heureux voyage; en outre, ma cousine m’apportait au bateau une gerbe d’œillets admirables. Toutes les voyageuses arrivaient, comme moi, chargées de fleurs. La plupart des passagers du Pérou étaient des missionnaires qui se rendaient avec leurs compagnes à Manille, cette épine dans la chair des Etats-Unis. Que de vies humaines, que de dollars la guerre contre les Philippines a déjà coûté! Et combien d’années s’écouleront encore avant que la nouvelle colonie soit de quelque profit pour ses conquérants? J’ai entendu beaucoup d’Américains blâmer la brutalité avec laquelle leur pays a arraché ces îles à l’Espagne et qualifier la guerre d’injuste et barbare. Tous cependant meurent d’envie de connaître Manille, d’aller voir ce que les Yankees ont fait de leur nouvelle colonie.
Aussi un grand nombre de journalistes avaient-ils pris place à bord du Pérou. L’un d’eux, tout de vert habillé, prêtait beaucoup à rire par son excessive naïveté, pour ne pas dire plus. Napoléon était son héros et son idéal, et lorsqu’il sut que j’avais visité Ajaccio, il ne cessa de me harceler de questions. Durant la traversée, pendant laquelle il me tint trop fidèle compagnie, on ne l’appela plus que l’ami vert de Mlle de Rodt. Un autre de mes nouveaux amis, un fort joli garçon, s’en allait à Manille colporter des bibles. Il me fit ses confidences. Son plus grand désir était d’apprendre la langue de Gœthe, car — comme il me le confia naïvement — il était tombé amoureux d’une jeune Allemande.
Elle découvre parmi les passagers les premiers Hawaïens et leurs domestiques, essentiellement des Chinois. Ils sont bien entendu assez différents physiquement des Européens du type caucasien, terme souvent employé en Amérique pour désigner les Blancs. C’est une sorte de croisement entre les Africains et les Asiatiques.
L’élément étranger à bord du Pérou était représenté par les passagers hawaïens et les domestiques chinois. Même lorsqu’ils grisonnent et que la vieillesse les courbe, on désigne ces derniers, indifféremment, par le mot de boy (garçon). A mes yeux européens ils paraissaient tous avoir la même physionomie, si bien qu’il m’était impossible de distinguer le boy spécialement attaché à mon service. Ils avaient tous la même natte plus ou moins longue, tous ils portaient le même vêtement, une espèce de chemise bleue le jour, blanche le soir. Ils m’appelaient Sir, ce qui me parut comique.
Les Hawaïens offraient un singulier mélange de civilisation et de barbarie
primitive. Le plus intéressant de la bande était le chef de la famille, M. Sam Parker, ancien ministre de la reine Liliulokalani, un type pur de la race kanake; sa physionomie, très expressive, rappelait seule son origine américaine. Les enfants et les parents qui voyageaient avec lui étaient beaucoup plus flegmatiques. Couchés tout le jour dans l’entrepont, vêtus de costumes indescriptibles, ils ne s’arrachaient que le soir à la douceur de leur rêverie somnolente, pour venir dîner. Ce repas était pour eux l’occasion de déployer non seulement une faculté extraordinaire d’engloutir la nourriture, mais aussi une gaîté tapageuse d’autant plus frappante que Mr. Parker emmenait le cadavre de sa femme morte en Amérique. Ses fils, de même qu’une de ses parentes, Mrs. Heohokalole, qui se faisait appeler princesse, étaient de véritables colosses.
La voyageuse et trois des passagers.
A ton tour d’être présenté au lecteur, beau trio d’amis, qui, plus d’une fois tard dans la nuit, prolongeas sur le pont du Pérou la causerie qui fait passer les heures agréablement. Ces trois inséparables, attirés par la voyageuse autour du monde, sont, le plus âgé, un avocat de Bruxelles, un globe-trotter comme elle, en congé pour cinq mois; le deuxième, le Dr L., un explorateur de Cologne, envoyé par le Musée d’histoire naturelle de New-York pour explorer le Tibet; le plus jeune, un Allemand des provinces russes qui, tour à tour, m’amuse et m’indigne par le récit de ses frasques de jeune homme.
A suivre
Sources : Wikipédia, B.N.F, DP



