Francesca et Elle

Nous avons vu dans un épisode précédent comment Francesca est entrée dans ma vie, ou plutôt comment je suis entré dans la sienne. Quelques années plus tard, elle fut à nouveau la complice involontaire d’une séance d’observation qui ne me laissa pas de marbre. Je suis allé chez elle un peu par obligation. J’ai grandi depuis l’anecdote précédente et je conduis ma voiture  pour amener ma mère en visite chez elle. C’était pas vraiment une corvée, car je savais que j’aurais l’occasion de boire un de ces bons cafés à l’italienne, trois cuillères de café pour un dé à coudre d’eau. En rien je ne devais regretter ma visite. Tout commença par un séjour au petit coin, où  je vis quelques paires de bas soigneusement alignées sur un séchoir. Cela m’indiqua qu’elle n’avait pas passé aux collants comme la presque totalité des femmes converties à cette détestable mode, avec le consentement, plus que l’approbation, du copain ou du mari. Il y avait au moins deux irréductibles résistants, San-Antonio et moi. Lui, dans ses romans il voyait des bas partout, moi beaucoup moins car je ne suis pas un romancier. Mais la suite de l’histoire, la voici…

Au milieu des années soixante-dix, c’était presque le désert pour les amateurs de bas.  Rien à se mettre sous la dent, bien que je n’ai jamais essayé d’en manger. Même bien cuit, ça doit être très indigeste. En tournant le regard ici ou là, pas la moindre petite satisfaction visuelle d’une jarretelle égarée sur la jambe d’une dame.  La mode avait aussi ses bizarreries. On était dans l’ère du maxi manteau qui brossait le trottoir avec en dessous une jupe tellement mini que nos strings actuels semblent un gaspillage de tissus. Et bien sûr des collants, pour compenser les frimas de la saison hiver. Pourtant arriva sous la forme d’un coup de sonnette, une jeune fille qui avait quelques habitudes chez Francesca. Cette demoiselle, au visage assez agréable,  était certainement en proie aux doutes existentiels qui tourmentent les adolescentes qui lisent des magazines où le prince charmant viendra les délivrer de l’acné  juvénile par un doux baiser. D’après ce que j’ai pu comprendre, sa vie à la maison n’était pas malheureuse, mais ses parents pas trop démonstratifs côté cœur. Alors, elle s’était fait une copine en unissant sa solitude avec celle de la couturière. Sans doute cette dernière lui avait aussi donné quelques conseils sur la manière de se vêtir, de se maquiller, bref d’entrer dans la vie. Elle était assise en face de moi, je revois la scène quand je veux. Elle portait un pull beige et une jupe ample dans les tons brun-olive, qui allait à  hauteur du genou. Une horrible paire de souliers d’hiver faisaient un tache dans sa tenue, mais passons, dehors il neigeait. Mon regard s’était bien sûr attardé sur ses jambes, entourées de nylon, couleur chair. Nous avons engagé une conversation sur tout et sur rien. De temps en temps une œillade de ma part glissait sur ses genoux, soigneusement serrés l’un contre l’autre. Pourtant au cours de notre discussion il lui arrivait, disons d’oublier, ce rituel pudique quand on porte une jupe et que l’on est assise. Je commençais d’avoir quelques doutes sur la présence d’un collant comme sous-vêtement. Il m’avait semblé apercevoir des reflets plus clairs au fond de mon champ de vision, indice d’une possible paire de bas, là ou je ne pensais pas la trouver. J’ai essayé d’en savoir plus, redoutant la présence d’une de ces culottes à longues manches, encore assez communes chez les dames d’un certain âge à cette époque. J’avais quand même un peu le baromètre qui s’affolait et je redoutais l’avis de tempête. Pensez donc, dans ce désert aux dunes en forme de collants, avoir en face de soi une authentique jeune fille qui portait des bas, quel rêve! J’étais presque certain de mon intuition, mais je n’avais pas de confirmation, ni de certitude. Et puis ce n’était pas tellement l’endroit pour la baratiner, je suis assez bon dans l’art de prêcher le faux pour savoir le vrai, mais de la tenue avant tout.  Finalement la fille s’est levée pour partir à mon grand regret. La maîtresse de maison l’a accompagnée à la porte, en la priant d’attendre une minute. Elle est revenue en lui donnant quelque chose, dont la jeune fille l’a remerciée. Ce quelque chose, c’était une paire de bas dans son emballage. Je connaissais bien la marque, c’était une des rares encore en vente pour les vieilles dames qui n’avaient pas adopté le collant. J’ai quand même eu ma certitude.

Je n’ai jamais revu, ni l’une, ni l’autre. La jeune fille a continué son chemin. Elle est sans doute mariée et peut-être déjà grand-mère. Peut-être qu’elle porte toujours des bas. Francesca est décédée deux ou trois ans après, subitement, sans faire de bruit. Parfois, il m’arrive de me souvenir d’elle, un peu comme on aime une séquence d’un bon film. Et puis si vous avez lu attentivement l’histoire, vous savez que c’est un peu grâce à elle que je suis venu au monde. Je suis sûr que de là-haut, elle doit bien se marrer…

Francesca et moi

Elle avait l’air un peu triste d’une femme qui prépare sa bouillotte par un soir d’hiver, en sachant que son homme ne viendrait pas la rejoindre dans son lit. Des hommes, je crois qu’elle n’en a jamais connus.   Pas quelle soit moche, non, pas franchement une beauté non plus. Elle avait assumé le destin de ces pauvres filles de la relativement misérable Italie de l’après guerre, obligées de s’expatrier pour trouver un travail souvent mal rétribué dans un quelconque pays d’accueil. Elle venait de Piacenza, cette ville d’Italie où le Pô s’attarde, conquis par le ciel de l’Emilie-Romagne et le charme de ses vins. Elle parlait un français approximatif, très teinté d’accent de son pays, avec la particularité de prononcer le tu ou tout en tuut, ce qui nous donnait parfois l’impression qu’une locomotive à vapeur allait entrer dans le salon. Une fois en se rendant à la boucherie, désirant une tranche de veau et ne connaissant pas le mot français, elle demanda simplement une tranche du fils de la vache. Elle avait ouvert un petit atelier de couture à domicile, entreprise dont elle était l’employée, la directrice et la seule actionnaire. Elle était assez habile de ses mains et, ma foi, une bonne partie de la  bourgeoisie de la ville, presque toujours des dames, venait volontiers lui confier des travaux. Francesca a pourtant joué un rôle essentiel dans ma présence en ce bas monde, c’est par son intermédiaire que mon père à rencontré ma mère. Comme vous le voyez, tout est relatif en ce bas monde, autant que dans le théorie d’Einstein. Le moindre petit fait banal peut avoir une importance capitale pour vous. Elle était en effet une copine de ma mère, rencontrée lors d’une de ces réunions amicales  qui font que les gens d’un même pays ou région, ont une certaine tendance à se rejoindre sous d’autres cieux. Ma mère était justement la gouvernante d’une famille de bourgeois de la ville qui venait lui apporter du travail. Si ma mère a aussi des origines italiennes, par contre elle avait fait d’assez bonnes études dans son pays natal, surtout elle parlait et écrivait le français d’une manière quasi impeccable. Ma passion pour l’écriture vient sans doute de là, je suis bien le fils à ma maman. Quand je suis venu au monde, nul doute qu’elle se considérait un peu comme mon sponsor. Elle avait une certaine affection pour moi, j’étais un peu son fils. Elle n’oubliait jamais Noël et je recevais de sa part un cadeau de circonstance. Comme nous n’habitions plus  la même ville, ma mère avait l’habitude de rendre une visite à ses anciens patrons et à sa copine par la même occasion et parfois je l’accompagnais. Une fois ou l’autre, c’est elle qui venait chez nous.

Lors d’une de ces visites, c’était vers le milieu des années soixante, elle se livra involontairement à un petit jeu qui m’intéressa. J’avais déjà une libido éveillée et je n’ignorais pas que sous les jupes des dames se cachait de terribles et agréables secrets que seules les personnes autorisées pouvaient voir. Vu mon âge à ce moment là, je ne pouvais que tenter d’en savoir plus par indiscrétion ou d’attraper au vol quelques visions furtives.  Une partie de ces secrets était d’ailleurs assez visible par les bosses que faisaient ses jarretelles sous sa jupe assez serrée. Je dois dire que je me régalais du spectacle et la pauvre ne se doutait point de mon intérêt pour ses jambes et le reste, surtout le reste. Après dîner, en attendant le café elle se rendit sur le balcon pour admirer la vue, splendide, que nous avions depuis notre appartement. Ne sachant pas que je l’observais, elle s’assit sur une chaise qui se trouvait là et commença à jouer, disons-le comme cela., avec les boutons de ses jarretelles, toujours bien visibles en relief sur sa jupe. Je n’en perdais pas une miette. Le jeu dura tant qu’elle ne se sentit pas observée et ne vit venir personne. J’imagine ce qu’elle aurait pu faire dans l’intimité, mais c’est une autre histoire.


Après cette bien innocente histoire, quelques années plus tard, elle fut à nouveau la complice involontaire d’une séance d’observation qui ne me laissa pas de marbre. Je suis allé chez elle un peu par obligation, en voiture, car j’ai grandi depuis l’anecdote précédente et je conduis maintenant, pour amener ma mère chez elle. C’était pas vraiment une corvée, car je savais que j’aurais l’occasion de boire un de ces bons cafés à l’italienne, trois cuillères de café pour un dé à coudre d’eau. Et puis, c’était aussi un peu le plaisir de me replonger dans la langue de Dante. En rien, je ne devais regretter ma visite. Tout commença par un séjour au petit coin, où  je vis quelques paires de bas soigneusement alignées sur un séchoir. Cela m’indiqua qu’elle n’avait pas passé aux collants comme la presque totalité des femmes converties à cette détestable mode, avec le consentement, plus que l’approbation, du copain ou du mari. Il y avait au moins deux irréductibles résistants, San-Antonio et moi. Lui, dans ses romans il voyait des bas partout, moi beaucoup moins car je ne suis pas un romancier. Mais la suite de l’histoire aurait pu sortir d’une histoire de ce cher commissaire. Cette histoire, vous la découvrirez dans le prochain épisode de mes folles aventures…