En passant

Voyage début de siècle (67)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Un peu plus en avant sur le territoire chinois, un pays immense et une civilisation très ancienne …

Malgré son importance — elle compte 950,000 habitants, parmi lesquels beaucoup de riches négociants anglais, français, allemands et russes — et les habitations élégantes des Européens, la ville de Tientsin me parut laide et sombre. Située sur le Peiho, ouverte au commerce étranger en 1858, elle est d’égale importance avec Péking, comme port d’entrée et comme place de transit pour le commerce entre la Russie et la Chine. Tientsina beaucoup souffert en 1900. Partout on aperçoit des traces de destruction, partout on construit et on répare. Ici aussi, comme à Takou, grand étalage d’uniformes et de drapeaux. En août 1902, Tientsin, après être tombée aux mains des alliés le 24 juin 1900 grâce à la victoire du général russe Stœssel, a été rendue aux Chinois.
Je me rendis un matin en jinrikisha dans la ville chinoise. Voici le Yamen, jadis résidence de Li-Hung-Chang, vice-roi du Petchili, aujourd’hui bâtiment d’administration français et siège de la Santé. C’est une vaste construction sans fenêtres, vrai labyrinthe de dépendances et de cours dans un état d’abandon et de dévastation complet. Entre les belles colonnes sculptées et les lions stylisés grimaçants, de jeunes soldats français font l’exercice.
Une promenade à travers la ville chinoise est fort intéressante. Les ruelles étroites s’enchevêtrent en un chaos indescriptible. Une seule rue, la plus longue aussi, a une largeur normale.
De belles peaux de tigres et de léopards se balancent au-devant des boutiques. Tientsin est une place de commerce célèbre par ses fourrures. Elles me faisaient envie, mais il fallait perdre trop de temps pour l’inévitable marchandage! Quelle bonne proie que cette étrangère et comme on l’entoure pour lui montrer de plus près les objets étalés! Cependant elle ne s’y laisse pas prendre; elle achètera tout bonnement une peau de léopard en Europe.
Une vie intense règne dans les rues de la ville chinoise. On y voit des palanquins rouges, verts, bleus, et, ce qui m’amusa beaucoup, de graves Chinois à longue natte portant avec sollicitude leurs canaris dans des cages ou perchés sur de petits bâtons, comme chez nous on mène à la promenade un chien favori. Les gentils chanteurs ailés goûtent-ils ce plaisir autant que nos amis à quatre pattes? Il est permis d’en douter, car les cris, la foule, les mendiants, les mauvaises odeurs ne font sans doute pas leurs délices. Retour à l’hôtel le long du Peiho, dans des monceaux de sable, par-dessus des fossés, à travers des mendiants. Sur le fleuve, les jonques chargées de bois s’apprêtent à partir avant que la glace n’ait fermé le fleuve

Après le déjeuner, je me rendis à la gare où je fus témoin d’une bagarre si sauvage que je crus tous les boxers de la Chine déchaînés. Les Sikhs tapaient dru et sans pitié sur la foule. Très digne, le chef de gare chinois avec son long bâton et sa natte plus longue encore, cherchait à rétablir l’ordre. Grâce à ses efforts, je pus, en compagnie d’un vieux Chinois, gagner un wagon de première classe. Les jolies sculptures des portes forment un contraste frappant avec l’aménagement sommaire du coupé.
Cette ligne appartient à une compagnie anglaise. Dans les stations délaissées, on voit des militaires de tous les pays du monde. Des marchands chinois chargés de victuailles, de petits garçons s’approchent du train. Ceux-ci offrent de changer des dollars contre de la monnaie, opération qui leur rapporte cinq cents par dollar. Mon vieux chinois partage avec moi sa provision de châtaignes rôties et tout en les grignotant, nous faisons bonne connaissance.
Le train marche d’une lenteur désespérante. La campagne est monotone, inculte, mélancolique. Après quatre heures de trajet, nous nous approchons de montagnes qui se détachent, sombres, dans le lointain brumeux.
— Péking! dit tout à coup mon compagnon en m’indiquant de la main une masse argileuse foncée. Péking? Mes yeux ne distinguaient encore rien d’une ville.
Je voudrais, avant de racontermon séjour à Péking, esquisser à grands traits l’histoire de cette ville et d’abord celle de ce prodigieux Empire du Milieu, aussi étonnant par l’immensité de son territoire que par son antique civilisation. Si ma digression devait paraître
un peu longue, le lecteur voudra bien se rappeler que la Chine est non seulement le plus grand pays, mais encore le plus vieil empire de la terre, et que son histoire se perd dans la nuit des temps.
La Chine occupe une étendue plus vaste que l’Europe entière; on l’évalue à 11,543,691 kilomètres carrés, tandis que notre continent n’en a que 9,826,511. Sa population forme environ le tiers de la population totale du globe.
Les Chinois appellent leur patrie Tsin, d’où le nom de Tsina, que les Portugais transformèrent en celui de China. Les Tartares le nomment Katâi. Les habitants lui donnent de préférence les titres traditionnels de Tshang-Hua — Fleur du Milieu — et de Tshung-Kuo — Empire du Milieu.
La Chine s’étend sur plus de 34 degrés de latitude nord. Tandis que sa partie septentrionnale correspond à peu près à la situation de Dresde, sa limite méridionale se trouve à la hauteur du désert du Sahara; on y trouve donc le plus grand froid et la chaleur des tropiques. Ces contrastes dans la température influent assurément sur la population. Le langage même sépare les Chinois; c’est ainsi qu’un homme du peuple de Canton ne peut se faire comprendre à Péking. Il y a dans ce fait une des causes de la faiblesse de cette nation qui compte 400,000,000 d’habitants.

Eléphant de pierre, tombeau des Ming à Nanking

A Suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP

En passant

Voyage début de siècle (66)

Cécile de Rodt (1855 – 1929) est une voyageuse suisse qui entreprit un tour du monde en 1901. A cette époque, le monde peut sembler encore quelque chose d’un peu mystérieux d’autant plus que certains pays sont géographiquement très lointains. Ce n’est pas une aventurière, elle ne va pas se battre contre les Indiens, mais plutôt jouer à la touriste. A la suite de son voyage paraitra un livre publiée en 1904 qui contient des centaines de photos. De quoi se faire une idée de ce à quoi ressemblait le monde au début du 20ème siècle.

Procession et chars des dieux

Un peu plus en avant sur le territoire chinois, pas toujours si chinois…

De petits vapeurs et de grands cuirassés évoluent sur le Peiho. L’Europe se tient armée jusqu’aux dents devant la pauvre Chine décrépite. Sur les forts de Takou, sur les remparts et les casernes qui s’étendent le long des rives nues du fleuve, les pavillons multicolores des Etats-Unis, de l’Allemagne, de la France, de l’Italie, du Japon, de l’Angleterre, de l’Autriche, de la Russie, jettent une note vive dans le paysage désolé, monotone, gris, brun et jaune. Chaque nation a sa concession. L’Allemagne paraît la mieux partagée. Les préparatifs en vue d’un long et rigoureux hiver commencent. Partout on construit, on répare.
Les brèches dans les murs des forts rappellent le combat acharné du 17 juin 1900. Un obus français fit sauter l’énorme poudrière chinoise et les Japonais profitèrent de la confusion produite par ce désastre dans l’armée des Célestes pour s’emparer des forts. Sans cette circonstance, les canonnières européennes, à l’ancre -dans le Peiho, auraient passé un mauvais quart d’heure; les alliés n’abordaient pas et Péking ne tombait pas entre leurs mains.
D’innombrables jonques et des barques lourdement chargées de bois sillonnent le fleuve aux multiples méandres. Après un trajet de quatre heures, nous abordâmes, non sans quelque difficulté, à environ un kilomètre de la station de chemin de fer de Takou. Un brûlant soleil d’octobre dardait ses rayons sur nos têtes à notre entrée dans la rue principale, misérable chaussée argileuse bordée de baraques en bois décorées de l’épithète pompeuse d’hôtels. On y voit des enseignes dans toutes les langues: Family House, Tivoli, Buvette, Locanda, Belle Jardinière, deutsche Bierhalle, hiéroglyphes russes et chinois.
Hétérogène aussi, la population qui s’agite dans cette avenue internationale: blonds Allemands, habits rouges anglais, petits Japonais jaunes dans de beaux uniformes européens, bersaglieri, matelots russes, Sikhs presque noirs, coiffés de hauts turbans blancs ou rayés. Ces Sikhs, à l’origine une secte religieuse du Pendjab, acquirent sous l’un de leurs chefs, Randshib, une grande autorité.
S’étant emparés de Lahore et de Cachemire, ils possédaient en 1839 un domaine de 654 milles carrés et une armée de 82,000 hommes. En 1846, ils furent battus par les Anglais auxquels ils durent céder Cachemire. Trois ans plus tard, ils en vinrent une seconde fois aux mains avec la Grande-Bretagne. Le 21 février 1849, l’armée sikh fut faite prisonnière dans la bataille de Goudschrat et le Pendjab annexé à l’empire des Indes.

Toilette

Les Sikhs passent pour la troupe hindoue la plus belle et la mieux disciplinée. Ils sont employés de préférence dans la police, en particulier à Shanghaï. Là-bas comme ici, leurs coups tombent dru comme grêle sur les échines des pauvres coolies chinois habitués à la bastonnade.
Nous allons, le missionnaire, sa femme et moi, manger dans le local le moins repoussant. L’hôtellerie est allemande, je crois. Puis je m’installai dans un réduit décoré du nom de salle d’attente. J’y fus bientôt rejointe par une vieille chinoise et sa petite-fille. La mignonne riait en me regardant de ses yeux obliques et criait tching-tching en frappant l’une contre l’autre ses petites mains grassouillettes. Là se borna forcément notre conversation.
Enfin notre train est formé, peu confortable, avec son wagon de troisième classe ouvert à tous les vents, dans lequel les Chinois s’entassent de façon à ne plus pouvoir bouger, et ses premières garnies de bancs sales. La monotonie de la campagne, plate, déserte, d’aspect septentrional, n’est coupée que par les silhouettes des tombeaux qui, tantôt arrondis en taupinières, tantôt en forme de pyramides, s’élèvent au milieu des champs cultivés. Puis vient une contrée marécageuse. J’aperçois au passage des tombes submergées et de grandes taches rouges; on dirait du sang. C’est une plante de marais qui fleurit en automne.
La pensée de Péking semble jeter une ombre sur le paysage! Le missionnaire me raconte d’une voix vibrante et émue la Terreur de l’été 1900. Les hurlements de mort des boxers, leur cha, cha (tuez, tuez) que l’on n’oublie jamais, retentissent encore à ses oreilles. Son cœur saigne au souvenir des héroïques chrétiens chinois, martyrs de leur foi et de leur attachement à leurs maîtres blancs. Les atrocités commises par les Européens aussi bien que par les boxers défient toute description.
Il faut deux heures pour aller à Tientsin. Après un assez long trajet en jinrikisha, je me trouvai à l’hôtel Astor, assez confortable. Mais les chambres sont froides et les prix élevés: huit dollars par jour, le dollar à deux francs cinquante.
Notons à cette occasion que depuis 1890 on frappe la monnaie en Chine au lieu de la couler comme autrefois. Il y a dans le commerce des pièces d’argent de un dollar (fr. 2. 50) de 50, 20, 10 et 5 cents, portant d’un côté un dragon, de l’autre une inscription en mandchou et en chinois. L’ancienne monnaie des taëls a disparu; on trouve encore des kash en cuivre. Il en faut environ 1120 pour un dollar.

A Suivre

Sources : Wikipédia, B.N.F, DP