Nos disques mythiques (7)

Dans la production phonographique française, 1966 est une année comme une autre. Les disques se suivent et ne ressemblent pas. Alors que Johnny vend des tonnes de « Noir C’est Noir »et que Antoine élucubre sur sa destinée de futur marin, on se régale comme on peut. Les disques Vogue, sûrement un des meilleurs labels dans la publication sous licence à l’époque, publie un truc enregistré précédemment sur le label californien GNP Crescendo, « Pushin Too Hard » par les Seeds. C’est la seconde tentative de Vogue de publier un disque du groupe. La première tentative remonte à l’année précédente, mais est passée complètement inaperçue. Cette fois-ci la publication a un atout supplémentaire, elle est classée dans le hit parade américain dans la tranche des trentièmes places. Au plan local, on peut considérer cela comme un succès moyen. Les Seeds menés par la charismatique Sky Saxon officient dans le style psycho garage. Le groupe n’a pas encore gagné son galon de légende, mais cela viendra. En attendant, « Pushing Too Hard » fait quelques adeptes chez les teenagers avides de nouveautés pas trop conventionnelles, celles qui ont un son nouveau, un punch évident. En France, il ne se passe rien, le disque récolte presque un aussi inaperçu que le précédent, un peu moins quand même. Quelques initiés l’achètent et le mettent sur l’électrophone. Ce sont des curieux, car le disque n’est programmé sur aucune radio, ni chroniqué dans aucun journal. Qu’importe,  le titre va devenir une référence absolue chez  les amateurs du genre. Votre serviteur en a une copie dans sa collection, elle fait partie des ces reliques que l’on ressort avec précaution comme pour en humer les relents et voir si par hasard elle n’a pas pris une odeur de sainteté.

La publication française est sous la forme de l’époque, un 45 tous  4 titres, un EP ou extented play. Sauf qu’ici, il n’y a que trois titres, « Try To Understand », ruisselant de garage punk et surtout « Evil Hoodoo ». Titre débridé à l’assaisonnement  psychédélique et guitare fuzz, il occupe entièrement la face B et pour cause.  Alors que l’habitude de la durée d’un titre à l’époque est de 2 ou 3 minutes, lui il étale sa maestria sur plus de 5 minutes. Il existe aussi une version française de « Pushin Too Hard » enregistrée par un certain Nicolas Nils, chez Vogue comme par hasard, « Il Faut Trimer Dur ». Sans être fabuleuse et avoir la saveur et le punch de l’original, sa version est plaisante.
Sky « Sunlight » Saxon nous a quittés en 2009, il a rejoint d’autres légendes.

Nos disques mythiques (6)

Printemps 1965 – La musique aborde une année de transition. On pourrait presque dire qu’il y a un avant et un après 65. On assiste à un début de révolution  sonore. On ne se contente pas de jouer de la musique au premier degré, on veut lui ajouter une nouvelle dimension en revisitant le son. L’amplification électrique des instruments permet déjà quelques fantaisies apparues ici et là, la chambre d’écho; le fuzz, effet de saturation de l’amplificateur qui donne un son de friture; le wah wah qui fera les beaux jours de Jimi Hendrix. Les possibilités sont là, d’autres s’ajouteront au hasard ou savamment calculées. Reste à trouver quelques courageux qui oseront maîtriser ces artifices et leur donner un côté accessible à l’oreille de l’auditeur. Les radios pirates ne seront pas en reste pour aider  la diffusion et le lancement de quelques trucs un peu moins conventionnels qui n’auraient sans doute jamais trouvé grâce chez un présentateur BCBG d’une radio nationale. Les rôles sont même inversés, les pirates décident ce qui peut devenir un hit et obligent les autres à relayer au risque de paraître dépassés en ignorant la chose.
Parmi ces quelques trucs qui méritent le détour, les radios matraquent  « For Your Love », le nouveau titre d’un groupe alors assez peu connu, les Yardbirds. Ils existent phonographiquement depuis plus d’un année et ont à leur actif deux 45 tours et un album qui ont surtout rencontré un succès d’estime. Une guitariste légendaire figure dans les rangs, un certain Eric Clapton. C’est un puriste du blues et à cette époque son ambition est surtout de jouer ce blues d’une manière justement très pure, à l’image de Robert Johnson dont il est un admirateur. Pressés par la maison de disques d’obtenir des résultats, le groupe pense adopter une optique plus commerciale. Il y ajustement un compositeur tout à fait inconnu qui cherche à placer ses chansons, Graham Gouldman. Une option est prise sur sa composition « For Your Love ». L’arrangeur du groupe, le bassiste Paul Samwell-Smith (futur producteur de Cat Stevens), décide de lui donner un traitement  spécial en faisant appel à un clavecin trafiqué. Le disque est mis en boîte avec la participation de Brian Auger au clavecin. Ce n’est pas au goût de Clapton qui les accuse de devenir commerciaux et décide de quitter le groupe. Jeff Beck fera ses débuts comme soliste et sera l’artisan de l’évolution  vers quelques sommets qui  font des Yardbirds l’un  des groupes reconnus comme ayant eu une influence majeure dans la musique des sixties. Quoiqu’il en soit ce disque sera le premier  hit international de ce fabuleux combo et la suite est une merveille de création.
Voyons à travers sa publication française son contenu et ce qu’il nous réserve. La France n’a pas toujours brillé dans la discographie du groupe, notamment au niveau des erreurs qu’elle contient, mais c’est une des plus belles au niveau visuel. Cet EP 4 titres contient bien évidemment le hit, c’est pour cela qu’il a été publié. Il reprend la face B du 45 tours anglais « Got To Hurry », un instrumental qui nous offre un bel exemple de Clapton et de ce que les Yardbirds sont capables de faire dans un studio. Au niveau de la recherche sonore, c’est une perle pour l’époque dont le producteur Giorgio Gemelsky s’est attribué l’écriture sous le pseudo de O. Rasputin. Pour les deux autres titres, le premier simple anglais est reproduit et nous montre un Eric Clapton débutant mais prometteur dans « I Wish You Would » de Billy Boy Arnold et « A Certain Girl » de « Ernie K Doe. Deux artistes noirs si chers à Clapton. Nul doute que le preneur du son ne se méfiat pas qu’il fixait pour l’éternité les débuts d’un guitariste légendaire. Enfin tout est un peu légendaire avec les Yardbirds.

L’enregistrement studio du hit monté en clip

En prime la même en live, un joli document filmé au Richmond Jazz Festival en 1965. Remarquez en passant vers le milieu du clip les attitudes de Chris Dreja, le guitariste rythmique chemise rayée, qui a l’air de vouloir sortir tout le jus de sa guitare et Jim Mc Carty, le batteur, qui a l’air de planer. C’est bien sûr Jeff Beck qui est à la guitare tout à droite.

Got To Hurry, la petite révolution sonore

A Certain Girl

I Wish You Would