Les toréadors du beat

L’Espagne n’est plus aujourd’hui à quelques dizaines d’euros d’un vol avec EasyJet. Dans les années 60, il en était tout autrement. Pays relativement fermé sous la dictature du général Franco, on y accueillait quand même les touristes moyennant quelques formalités. Paradoxalement, le pays avait une scène musicale florissante et une industrie phonographique assez consistante. Le pays pratiquait à l’instar de la France la politique du disque 45 tous quatre titres dit EP. Ce qui nous vaut aujourd’hui de belles pièces de collection spécialement pour les artistes anglais ou américains. Pas mal d’artistes français enregistrèrent en espagnol quelques uns de leurs succès. A l’inverse, les artistes nationaux pratiquaient l’adaptation de titres anglophones en espagnol. Nous n’allons pas entrer dans le détail. Ce qui nous intéresse ici, ce sont les artistes espagnols qui arrivèrent à émerger hors de leurs  frontières avec des disques qui connurent des succès sous d’autres cieux dans un style beat pop ou rock and roll.

Incontestablement les premiers furent Los Brincos. En 1965, les disques AZ publient sous licence un de leurs titres « Flamenco ». Le France trouva cela  très agréable et en fit un succès qui passait régulièrement à « Salut Les Copains ». Il a un goût de folklore local, mais c’est plus proche de la Beatlemania que du vrai flamenco.  Le groupe chante aussi bien en anglais qu’en espagnol. Leur second disque « Borracho » connut aussi pas mal de succès et passa fréquemment sur les radios. Le problème de ce groupe, c’est qu’il ne réussit à vraiment percer sur le plan international, bien qu’assez populaire en Italie et en Allemagne. Ils existent encore aujourd’hui et occasionnellement apparaissent en public.

Il en fut tout autrement avec Los Bravos. Ils furent les premiers a obtenir, en 1966, un tube international avec le fameux « Black Is Black » qui fit presque le tour de la planète (no 2 UK; no 4 Us).  Le chanteur du groupe n’est pas un Espagnol, mais un Allemand, Mike Kogel. Il enregistra dans son pays notamment une version allemande de « She’s Not There » des Zombies (Lass Sie Gehen) sous le nom de Michael & Firebirds. Ne connaissant pas la langue de Shakespeare, il chante les paroles phonétiquement. Ils eurent par la suite bien de la peine à retrouver semblable succès. Sur la réputation du précédent, « I Don’t Care »,  « Trapped » et « Bring A Little Lovin » furent moyennement populaires. Plus tard sous le nom de Mike Kennedy, le chanteur entama une carrière solo sous le ciel espagnol.

Le producteur Alain Milhaud, à l’origine du succès de Los Bravos ne voulait pas s’arrêter en si bon chemin. Il supervisa un groupe originaire de Canaries au nom tout trouvé, Los Canarios. Milhaud avait l’habitude d’aller enregistrer ses disques en Angleterre. Ce fut aussi le cas avec celui-ci et il purent bénéficier de l’apport de Reg Guest, un arrangeur de renom. Un 4 titres de 1967, très rare,  fut publié en France sur le label Jag, sous marque de Barclay à laquelle le producteur était associé pour le marché français et espagnol. C’est vraiment un excellent disque au son très british. Le groupe se bâtit une réputation assez solide, mais ce n’est que en 1970 qu’il connut son disque le plus populaire « Free Yourself ». Ils continuèrent jusqu’en 1975, adoptant une musique plus progressive. Teddy Baustia, compositeur principal du groupe, est le président actuel de la société des droits d’auteur pour l’Espagne.

La même année Alain Milhaud s’intéresse à un autre groupe les Pop Tops, formé d’une fusion de divers musiciens à Madrid.  Cette fois-ci, la donne est un peu différente, elle inclut un chanteur noir, originaire de la Trinité. Il produit une session où la musique classique est source d’inspiration. Comme le fameux « Rain And Tears » des Aphrodite’s Child, on s’inspire du « Canon » de Pachelbel, arrangé par Jean Bouchety. La chanson « Oh Lord Why Lord » est un protest song qui marchera assez fort dans un tas de pays en 1968, principalement en France et en Espagne. C’est en réalité leur quatrième disque, mais le premier à percer hors de frontières. Mais le point d’orgue sera le fameux « Mamy Blue » en 1971. En France le succès sera partagé entre les versions de Daydé, la plus populaire, et celle Nicoletta ou Dalida. Par contre, les Pop Tops remportèrent la mise sur le plan international faisant un tube dans de nombreux pays. Il connaîtront par la suite quelques succès mineurs, de bons hits en Espagne malgré tout.   Ils se séparent définitivement en 1975. Ray Gomez, guitariste du groupe, réussit assez bien une carrière de musicien de pointe. On trouve son nom mêlé à des artistes comme Stanley Clarke et un tas de noms prestigieux comme George Harrison. Bien peu se rappellent de son passage dans les Pop Tops.

Ces quelques groupes aidèrent l’Espagne à une reconnaissance internationale. En 1968, Massiel remporte l’Eurovision avec « La La La » consolidant la position. Ensuite nous aurons Miguel Rios qui fit quelques tubes en reprenant des thèmes de classique. Waldo de los Rios, en fit de même avec son orchestre. et cartonna plutôt fort. N’oublions pas Jeannette et « Porque Te Vas » qui connaît un regain d’activité grâce à Arielle Dombasle.

Nos disques mythiques (5)

1960 – Un personnage étrange, du moins en apparence avec son bandeau sur l’oeil, casse la baraque dans le hit parade anglais. Avec un titre de sa composition, « Shakin’ All Over », il crée un des rares classiques du rock and roll anglais. Rares sont les chansons qui peuvent prétendre à cette appellation en étant sorties des studios d’enregistrement de ce pays. Son nom, Johnny Kidd, allusion à un célèbre pirate, avec à la clef  le nom de son groupe qui ne pouvait que s’appeler les Pirates. Avec sans aucun doute « Apache » des Shadows sorti la même année, tous les apprentis guitaristes font leurs classes sur ces deux titres. Le titre de Kidd est absolument partout, tout le monde le cite et le joue, il en existe des dizaines de versions gravées dans la cire tout au long des années 60 et bien au-delà.

Ce titre est tellement indispensable dans la discographie des teenagers de l’époque que la France ne le publie pas du tout. Heureusement, les plus désireux peuvent toujours se rabattre sur les imports, mais quand on est rocker et que l’on habite dans une village de 300 âmes, c’est plus difficile. En 1962, pour se calmer les nerfs on peut se procurer les deux excellentes reprises faites par les Fantômes « Le Diable En Personne », chanté en français, et celle de Vince Taylor, en anglais.
Pendant que son disque tourne, Johnny Kidd continue sa carrière qui ne verra plus aucun succès de cette taille le récompenser. Pourtant sa discographie est prestigieuse. A l’instar d’un John Mayall, son groupe verra défiler des musiciens qui vont devenir célèbres et que l’on retrouvera ailleurs, Tornados, Dakotas, Patto, Deep Purple. Si le hit de Kidd peut le faire classer comme rocker, il n’en est pas vraiment un par la suite. Il explore les influences de la Tamla Motown, du blues avec ou sans rythme. De plus, c’est un des premiers à avoir ce que l’on peut considérer comme un show visuel quand il se produit sur scène.

Vers 1965, la France se réveille enfin et publie le premier et unique 45 tours avec bien sûr le hit en lettres grasses. Les trois autres titres sont empruntés à différentes époques et donnent un petit aperçu des autres possibilités de l’artiste. Enfin on le tenait ce fameux disque, plus besoin d’aller chercher ailleurs. En 1966, en octobre, il se tue dans un accident de voiture. Il avait 31 ans. Dans les années 70, trois  membres des Pirates, Spencer, Farley, Green, reforment le groupe qui devient un attraction de la scène anglaise.