Ils la connaissent mieux que moi (2)

Repartons dans le monde des chansons connues, attribuées à un artiste qui l’a mise en lumière et parfois pour mieux rejeter le créateur ou la créatrice dans l’obscurité. Le jeux est quelquefois cruel, mais dans d’autres cas il permet de découvrir un presque inconnu sur lequel peuvent rejaillir quelques étincelles… 

Robert Mosley, un nom qui ne vous sans doute pas grand chose. Un chanteur dans la veine r’n’b comme il y en a tant dans les sixties américaines. Les Anglais toujours à l’affût du truc qui pourra faire un hit chez eux, épluchent les discographies au pays de l’oncle Sam. Les Searchers, grands amateurs de ce sport découvrent une face B d’un disque que Mosley a enregistré en 1963, « Good Bye My Love ». Ils l’enregistrent et obtiennent un succès grandiose avec leur version, autant au plan local qu’international. Il faut bien reconnaître que la reprise peut surclasser l’original. En France, Richard Anthony en profite pour l’adapter en français « Au Revoir Mon Amour » avec aussi un certain succès. Ironie du sort, la face A de l’original « Crazy Bout My Baby » sera aussi un succès, quoique bien plus modeste, pour les Swinging Blue Jeans.

Les Searchers, encore eux, avaient aussi puisé dans le répertoire d’un groupe noir, les Orlons, assez populaires aux USA. C’est encore une fois une face B qui attire leur attention. Ils l’enregistrent et ne feront pas moins bien que la première place du hit parade anglais, la troisième de leur carrière, un succès n’ayant été « que » no 2.

Il n’y a pas que l’Amérique pour alimenter le répertoire américain en reprises, l’Italie peut aussi aider. Un exemple, les Tremeloes ancien groupe d’accompagnement de Brian Poole, s’est lancé dans une fructueuse carrière qui aligne succès sur succès depuis 1967. Ils adaptent en anglais « Suddenly You Love Me » à la base titre d’un chanteur italien populaire « Riccardo Del Turco  » Uno Tranquillo ». Le titre est surtout une scie musicale efficace qui fera une belle carrière internationale dans sa version anglicisée. Ce n’est pas l’adaptation française de Joe Dassin « Siffler Sur La Colline », qui lui donnera moins de retentissement.

Le groupe Mardi Gras d’origine américaine, a connu un beau succès en Europe et notamment en France grâce à « Girl I’ve  Got News For You », ceci en 1971. C’est l’exemple type d’une chanson potentiellement accrocheuse mais qui ne parvient pas à trouver le bon filon. Les Birdwatchers, un groupe garage-punk,  ont dû méditer cela, car c’est bien eux qui avaient créé ce titre quelque cinq ans plus tôt du côté de la Floride. Le prix de consolation aura sans doute été quelques rentrées de dollars pour les deux membres compositeurs et le fait de se dire que tous les auditeurs de radios de France et de Navarre, qui savaient tourner le bouton pour allumer la radio en 1971 connaissent cette chanson qui bénéficia par la suite de nombreuses reprises. 

Les chanteurs français et le marché discographique français de la première moitié des années 60 avaient pour habitude d’éplucher les productions anglophones pour dénicher le truc qui pourrait marcher en France, moyennant quelques paroles en Français collées sur la mélodie originale. Le plus souvent c’était un hit francisé, mais il arrivait aussi que l’on repêche un truc bien moins connu. Un bel exemple à succès reste « Johnny Lui Dit Adieu » qui cartonna bien pour l’idole nationale no 1. Son créateur, Jerry Jackson, encore un Noir américain, contribua involontairement à ce succès sans que son nom rappelle quelque chose à tous les fans de Johnny.

Si vous croyez qu’Edith Piaf a créé tous ses succès, vous vous fourrez le doigt dans l’oeil. Ce n’est absolument pas le cas de celui-ci. Ecoutez, vous la connaissez!

L’un des plus incontournables succès instrumentaux des sixties reste « Apache » par les Shadows. Mais historiquement ce n’est pas l’enregistrement original. Le compositeur, Jerry Lordan, la proposa d’abord à Bert Weedom, un guitariste de session que l’enregistra quelques mois avant. Sa maison de disques Top Rank tarda à la publier, ce qui permit aux Shadows de l’enregistrer pour leur compte avec le succès que l’on sait. Le version de Weedom, moins trépidante mais enfin publiée, ne permit pas à l’interprète de concurrencer l’autre. Ce qui fait que cet instrumental est à jamais lié au nom des Shadows. 

Dans les années 20, la musique américaine comporte essentiellement deux tendances très marquées, la musique noire et la musique blanche. Les Noirs, évidemment financièrement moins à l’aise, ont l’habitude de jouer de la musique avec des instruments fait maison ou de qualité moindre. On emploie aussi la planche à laver, la cruche, les cuillères, des seaux. Tout ceci est entré dans la musique sous le nom de jug bands ou juke bands. Un certain Gus Cannon des Jug Stompers, compose à plus de 40 ans une chanson intitulée « Walk Right In », très typique de ce style. Elle est publiée sur un 78 tours RCA en 1929. Plus de trente ans après, un trio de folk blanc, les Rooftop Singers, découvre cette chanson et l’enregistre pour en faire un immense succès international. En France, il sera repris par Claude François « Marche Tout Droit », chanson que tout le monde connaît.

Pour une fois, cela portera bonheur au compositeur puisqu’il toucha des royalties jusqu’à la fin de ses jours et il mourut à… 105 ans!

Ils la connaissent mieux que moi

Il y a quelques années j’assistais à un concert avec quelques connaissances. Parmi nous, il y avait un fan des Beatles avec un grand F. S’il connaissait les chansons du groupe par coeur, il était bien incapable de faire la différence entre ce qui était de leur propre cru et celui des autres. Quand le groupe sur scène entama les premiers accords de « Roll Over Beethoven », il s’exclama: ah les Beatles! Bien sûr n’importe quel rocker moyen sait qu’il s’agit d’un titre de Chuck Berry. 

Nous allons reprendre quelques chansons très connues qui furent des tubes dans une version popularisée par un autre artiste, laissant parfois le créateur dans une parfaite obscurité. Et le phénomène n’est pas typique aux années 60… 

En 1963, une chanteuse noire américaine, Bessie Banks, créa une chanson au titre de « Go Now ». Pour elle, elle eut juste le mérite de l’avoir enregistré. C’est une chanson au potentiel certain. Quand elle fut reprise deux ans plus tard par les Moody Blues, elle devint un succès international qui propulsa même le groupe à la première place des charts. La version française « Va-t-en » présentée par Dick Rivers connut le même sort. Ce fut son seul disque classé no 1 au hit parade de Salut les Copains.

En 1962, un noir américain enregistre la première version avec paroles d’un titre alors exclusivement instrumental, « A Taste Of Honey ». Une année plus tard elle est pratiquement dans toutes les oreilles via la version des Beatles qui charme les amateurs de chansons calmes et mélodieuses.

Eh bien venons en France en 1962, le groupe instrumental des Fantômes enregistre une composition d’un certain Jacques Dutronc, alors guitariste de El Toro et les Cyclones intitulée « Fort Chabrol ». Ces artistes enregistrent pour le compte des disques Vogue. Un peu plus tard, un autre artiste maison, José Salcy, en enregistre une version chantée avec l’ajout de paroles de Lucien Morisse et André Salvet. Ce titre qui devient « Le Temps De L’amour » est un titre de remplissage de son premier disque. Encore un peu plus tard une certaine Françoise Hardy, forte d’un départ en fanfare et en guitares avec « Tous Les Garçons Et Les Filles », l’enregistre à son tour pour son deuxième disque. Il devient alors un classique de la variété qui traverse les époques repris par un tas d’artistes, son compositeur, Sylvie Vartan, April March, Venessa Paradis, et des dizaines d’autres, même en anglais. Alors parmi tout ce fatras si vous ne la connaissez pas, consultez un musicologue! Et les Fantômes, à part quelques uns qui s’en souvient?

On peut être star et passer à côté d’un succès. C’est bien le cas des Drifters, groupe vocal noir américain qui aligne un tas de titres immortels. Mais pas pour celle-ci. Vous la connaissez sans aucun doute par un ou deux autres.

Les Rolling Stones, très friands de reprises à leurs débuts en ont aussi immortalisé quelques unes. Celle-ci n’est pas la moindre.

La pauvre Merry Clayton a lancé une chanson qui fera plusieurs fois le tour du monde, mais dans la version des autres, pas la sienne. Vous risquez même de l’entendre dans un ascenseur, même que le liftier pourrait la fredonner…

Parfois, il faut s’y reprendre à deux fois pour immortaliser un titre, enfin disons prendre deux bouts de chanson pour en faire une troisième. C’est bien le cas des Trashmen et de « Surfin Bird », tout connement l’un des premiers disques à la rythmique résolument punk de l’histoire pop. Succès immortel et inspiration d’une pléiade de groupes, il n’a pourtant rien d’un truc fabrication maison, si ce n’est sa version déjantée. A l’époque, le groupe emprunta, sans trop lui demander son avis, deux chansons d’un groupe noir les Rivingtons. Mises bout à bout cela devint leur fameux succès, non sans quelques ennuis avec les droits d’auteur. Mais on leur pardonne c’est tellement beau! Pour une fois, la vapeur fut renversée, le groupe créateur put enfin prouver qu’il existait. Voici ces deux fameuses chansons…