En passant

Exploration en terre musicale inconnue (35)

Au temps du vinyle, la production phonographique française est assez minimaliste par rapport à un pays comme les USA. Cela ne veut pas dire qu’elle n’existe pas. Malgré tout, une immense partie de cette production restera dans l’ombre, par manque de soutien de la presse spécialisée, par manque de diffusion radiophonique, par manque promotion. Je me souviens d’avoir vu chez les disquaires des représentants de maison de disques faire la promotion de nouveautés du catalogue. Ils n’avaient rien de différent des autres représentants, sauf qu’ils vendaient ou faisaient la promotion des disques au lieu de brosses ou d’assurances. Il y avait ce qui était en demande, les fameux succès du moment, et des trucs moins connus ou inconnus qu’il fallait essayer de refiler au disquaire en vantant la marchandise, charge à lui d’en souligner les mérites auprès d’une clientèle dont il connaissait les goûts.
Malgré cela une très grande partie de cette production est restée inconnue, ne s’est pas ou mal vendue, c’est en général ces disques qui font le bonheur des encyclopédistes, même certains sont devenus de très estimables pièces de collection. Allons faire un tour dans ces publications dont la plupart vous sont inconnues, autant les chansons que les artistes, à moins que vous n’ayez été un chasseur de disques averti pour quelques uns d’entre eux. Toutes les publication dont je parle ici ont bien été éditées en France et sont uniquement des 45 tours.

1960 – Sam Cooke – The Bells of St. Mary’s. Sam Cooke connait un premier succès en 1958 suivi de bien d’autres. La France fit totalement l’impasse sur les débuts de sa carrière. Ce n’est qu’en 1960 qu’un premier EP est publié pas très loin du style gospel, une  de ses spécialités. Cette publication qui n’intéressa presque personne est assez rare. Par la suite le public français connaîtra surtout Sam Cooke via les adaptations de ses succès postérieurs.

1963 – The Crystals / He’s A Rebel. Phil Spector est certainement un des producteurs dont la discographie est la plus recherchée à travers tous les artistes qu’il a produits. La France ne fait pas exception, d’autant plus qu’une partie des publications de son label Philles furent éditées en EP, chose qui intéresse passablement certains collectionneurs. Ils peuvent sortir des sommes assez rondelettes pour une copie originale. Avant de publier leur hit « Da Doo Ron Ron », London annonça la couleur en publiant « He’s A Rebel », le premier d’une série de 4 EP’s. Ils sont tous assez rares, mais le premier et le quatrième me semblent l’être plus encore. Jacques Revaux compositeur bien connu par la suite enregistra une adaptation de ce titre « J’attendais »

1963 – The Beach Boys / Surfin’ Safari. Il s’agit de la première publication française consacrée aux Beach Boys. Bien que le surf en tant que musique soit devenu rapidement populaire aux USA, la France résista passablement à son charme. La discographie française des Beach Boys resta assez confidentielle, les choses s’accélérèrent après la publication de « Barbara Ann » deux ans plus tard. Ce premier EP constitue une vrai rareté dans la discographie française.

1960 – Freddie Cannon / Talhassie Lassie. Freddie Cannon reste assez peu connu en France. C’est le cas contraire aux USA où il connut passablement de hits. Top Rank publie en France cet EP qui contient un de ses plus fameux titres, celui-ci. Il fut repris en 1965 par Larry Greco « J’y Laisserai Ma Peau ».

1963 – Kenny Chandler / Heart. Chanteur américain pratiquement inconnu en France, musique pour teenager en peine de coeur, cet EP publié par Vogue resta dans les oubliettes. C’est le type de chanson qui peut devenir un succès, mais n’en devient pas forcément un. Je suis sûr qu’une reprise faite par une pointure d’aujourd’hui, avec quelques passages dans les médias, cartonnerait.

1967 – The Collectors / Looking At The Baby. Groupe canadien aux influences psychédéliques et plutôt brillant dans les vocaux, cela me rappelle Left Banke pour ceux qui connaissent. Un unique et très obscur single fut publié par Riviera. Le groupe deviendra beaucoup plus connu un peu plus tard sous le nom de Chilliwack.

1970 – Jake Holmes / How Are You. Ce chanteur ne dira sans doute pas grand chose à beaucoup de gens. S’il est célèbre, ce n’est pas tellement grâce à cet obscur 45 tours publié en France, mais pour avoir créé la version originale de « Dazed And Confused » plus connu par Led Zeppelin après avoir été exploité par les Yardbirds.

1964 – Tommy Quickly / Tip Of My Tongue. Ce disque est très recherché, mais en fin de compte le chanteur n’y est que pour une petite minime. Cette chanson fait partie du lot que les Beatles composèrent mais qu’ils n’enregistrèrent pas eux-mêmes, du moins de manière officielle. Admettons qu’ils ne se sont pas non plus séparés de leur meilleure chanson. Mais cela suffit pour en faire un collector.

1968 – The Volumes / Ain’t That Lovin’ You. Groupe de funk soul noir, dont c’est la seule publication française. Pour les amateurs du genre c’est très certainement un bon truc. Mais à l’époque de sa publication, le public et les radios françaises  devaient être occupées ailleurs.

1963 – Little Peggy March / I Will Follow Him. Commençons par une question. Quel chef d’orchestre français fut deux fois no 1 au USA, une fois comme compositeur, une fois comme interprète? Cette histoire commence presque comme un gag. Deux chefs d’orchestre, Paul Mauriat et Franck Pourcel décident d’écrire une chanson en commun qu’ils signent sous les pseudonymes de J.W. Stole et Del Roma et qu’ils intitulent « Chariot. Pourcel l’enregistre comme instrumental en 1961. Un peu plus tard Petula Clark l’enregistre toujours sous le même titre, mais en version vocale sur des paroles de Jacques Plante. C’est un immense succès dans les pays francophones. Aux USA, un imprésario découvre dans une soirée, une jeune chanteuse qui n’a pas quinze ans. Petite de taille, elle ne mesure moins de 1,50m, mais sa voix montre qu’elle a du coffre. Pour son premier disque, on lui fait enregistrer une version anglaise de la fameuse chanson. C’est un hit immédiat qui se hisse à la première place du hit parade américain. La chanson devient aussi un hit international et encore aujourd’hui elle se chante et est connue partout. En France, comme le disque fait assez double emploi avec le succès de la version française encore tout frais, elle n’a pas d’impact. Pour répondre à la question du début, c’est Paul Mauriat bien évidemment, il sera encore numéro en 1968, cette fois-ci comme interprète, avec sa version orchestrale de « L’Amour Est Bleu ».

1969 – Archibald / Shadows Of Your Love. Archibald alias Archie Legget est un bassiste anglais assez peu connu qui collabora avec d’autres musiciens. Sous ce pseudo, il fut un des premiers artistes à enregistrer sur le légendaire label Saravah, fondé par Pierre Barouh qui en avait marre de la soupe musicale que l’on nous servait même pas chaude. Comme pas mal de disques de ce label, on peut le classer dans la musique progressive à la française. C’est un bon collector assez recherché.

1966 – Renée Claude / De Mémoire. Une chanteuse canadienne très peu connue en France, malgré quelques tentatives pour l’imposer chez nous. Son répertoire, entre Barbara et Anne Vanderlove, bien que de bonne qualité, n’avait non plus pas de quoi révolutionner la chanson francophone, surtout qu’elle n’était qu’interprète.

 

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Un dimanche sur les traces de l’opéra de papa

Comme le dimanche est un jour de calme pour l’esprit, même en période de confinement, alors pourquoi pas profiter de se cultiver un peu. Comme je le dis toujours, dans la culture il n’y a rien qui ne sert à rien. On va explorer un air d’opéra. Musique souvent dédaignées par les jeunes générations, elle n’en manque pas moins d’attraits, d’ailleurs les musiciens pop l’ont quelquefois mis à leur programme. Alors partons à la découverte de l’ancêtre de notre opéra rock, c’est différent mais pas inaccessible. Plus que les autres musiques, il nécessite de bien vouloir se laisser charmer.

Mon père vers 1907

La première musique dont j’aurais pu devenir un connaisseur, ce n’est pas le rock and roll ou la pop music, mais l’opéra. Mes parents en étaient de grands amateurs. Ma mère, une Italienne bon teint, avait été bercée par cette musique. Elle me racontait qu’elle allait voir ces belles dames qui sortaient de La Scala à Milan, les soirs de concerts. Vittorio De Sica fait allusion à ce phénomène dans son film « Miracle ä Milan ». Mon père aimait les belles voix, lui-même avait tâté de plusieurs instruments à cuivres, même que la Garde Républicaine voulait l’engager, chose qu’il avait refusée car il détestait tout ce qui pouvait ressembler à quelque chose de militaire. Avant d’avoir un lecteur de disques dans la famille, c’est la radio qui était branchée sur les postes qui diffusaient ce genre de musique. Alors des airs d’opéras, j’en ai entendu plus souvent qu’à mon tour. J’écoutais par la force des choses, sans détester, sans faire des sauts de joie non plus. Si je ne m’intéressais pas de savoir qui chantait quoi, ma mémoire auditive en a quand même mis un sacré paquet de côté dans le tiroir correspondant. Mon père me parlait de ses idoles à lui, il y avait Enrico Caruso, Giuseppe Di Stefano, Mario Del Monaco, Maria Callas, le constat était toujours le même, ils avaient de belles voix et je ne peux que lui donner raison. Plus tard quand j’ai exploré par curiosité cette musique, il m’arrivait souvent de penser « Ah tiens ça je connais ! ». Un film documentaire m’avait passionné « Le Baiser De La Tosca » de Daniel Schmid, sorti en 1984. Un film acclamé par la critique américaine et que Dustin Hoffman a choisi de présenter suite à sa restauration lors du trentième anniversaire de sa sortie. Le film se déroule à la Casa Verdi, fondée par le célèbre compositeur, une maison de retraite à Milan qui accueille de plus ou moins vieilles gloires de l’art lyrique. On y retrouve des personnes à jamais marquées par cette sorte de combat à coup de voix plus belles les unes que les autres, d’instruments de musique précis comme la colère divine, d’amours éternels qui n’existent que dans les rêves. On a parfois l’impression qu’elles attendent leur dernier soupir, pas du tout de manière triste, dernier soupir qui les enverra dans les nues rejoindre Puccini, Verdi, Rossini. La maison et ses pensionnaires sont un autre opéra dont les murs suintent de milliers de notes qu’eux seuls sont capables de chanter ou de jouer. C’est une comédie musicale à l’envers, rien n’est imaginaire, tout est vrai.
Ceci dit, je considère l’opéra aussi intéressant que toute autre musique. Pour l’exécutant elle demande un don qui n’est pas accessible à chacun, mais quel don, celui de faire vibrer les murs d’une immense salle, sans le moindre micro. Il faut sans doute une discipline de fer et de faire, bien qu’il paraît que Caruso fumait comme un pompier, il mourut d’ailleurs jeune. Réservé d’abord à une élite fortunée, l’opéra s’est bien démocratisé au fil du temps. Rendu accessible par le phonographe et ensuite par le microsillon, chacun pouvait au moins par l’oreille l’écouter avec délectation. Luciano Pavarotti a fait un énorme travail pour le rendre populaire, n’hésitant pas à mélanger le classique et la musique moderne, interprétant des duos avec James Brown, Elton John, Joe Cocker et des tas d’autres, ou mettre des chansons comme « My Way », « Volare », à son répertoire. Aujourd’hui, des foules considérables se déplacent pour aller voir des spectacles d’opéra. Ce n’est plus l’affaire de quelques croulants, mais un public qui mélange tous les âges. Les Arènes de Vérone sont un des lieux les plus courus en Italie. Pendant six mois, presque sans arrêt, des spectacles se jouent à guichets fermés dans une arène qui peut contenir 22000 personnes assises, enceinte jouissant d’une acoustique parfaite. Si l’on se contente d’une modeste place, on peut aller écouter de l’opéra pour 10 euros.

Alors prêts pour écouter un peu d’opéra ?

A tout seigneur, tout honneur. Caruso, la première star internationale de l’opéra. Un extrait de « L’Elixir D’Amour » de Donizetti « Una Furtiva Lagrima ». Cet enregistrement date de 1904 et s’il ne restitue pas pleinement la voix de Caruso, il en donne une belle idée.

Luciano Pavarotti, extraordinaire d’intensité, dans ce qui est à mon avis un des plus beaux opéras « La Tosca » de Puccini. L’extrait « E Lucevan Le Stelle » en est le plus célèbre. Bien que l’opéra ne soit pas exclusivement une spécialité italienne, c’est sans doute la langue qui convient le mieux à ce genre d’exercice.

Roberto Alagna est un ténor franco-italien qui ne démérite pas. Il chante un très bel et célèbre air, celui de l’introduction « La Sicilienne » de « Cavaliere Rusticana » composé par Mascagni. Dans la réalité, cette partie se passe dans les coulisses, on ne voit pas le chanteur qui se montre en scène juste après. Ce clip est intéressant car les paroles françaises s’affichent à l’écran et permet de comprendre ce qui se dit dans un opéra, dont les paroles ne sont pas toujours très accessibles, à l’instar de la musique classique, qui est muette mais qui parle avec des notes. L’opéra en principe, est toujours chanté dans la langue originale. Pour moi, c’est le premier air d’opéra qui m’a marqué et qui m’a aussi décidé d’en découvrir plus. Dommage pour les bruits de fond dans l’enregistrement.

Mario Del Monaco, une autre star de l’opéra et une puissante voix. Il chante un des plus célèbres opéras de Verdi « La Traviata » extrait « Lunge Da Lei – Aria Di Alfredo » », un des ces airs qui tournaient presque en boucle sur l’électrophone paternel. Je connais cet air par coeur, auquel je prêtais une oreille qui n’était pas complètement indifférente.

Autre extrait très connu de « La Traviata », en quelque sorte la chanson à boire « Brindisi », un duo avec choeurs.

Ruggero Leoncavallo est un peu moins connu que les autres compositeurs italiens. Mais il suffit d’entendre une fois l’introduction de « Vesti La Giubba » de « Pagliacci » pour s’en rappeler toujours. Ici le maestro Giuseppe Di Stefano, l’un des interprètes les plus populaire de l’opéra italien, une des idoles à mon père.

José Carreras, Plácido Domingo, Luciano Pavarotti. dans « La Donna E Mobile », de « Rigoletto » et toujours Verdi, trois ténors pour le prix d’un.

Un ténor nouvelle vague, l’Américain Michael Spyres. Ici dans l’opéra de Bizet « les Pêcheurs De Perles » et le très célèbre « Je Crois Entendre Encore ». Pour moi, cette mélodie est un des musts de l’opéra.

Le regretté baryton russe Dmitri Hvorostovsky, une étoile qui brillait de mille feux et qui a l’air de bien s’amuser dans le « Largo » du « Barbier De Séville » de Rossini. Son chant est très intelligible.

Alfredo Kraus est un ténor espagnol, considéré comme l’un des plus grands. Avec « La Partida » d’Alvarez, qui ne fait pas partie d’un opéra, il montre le punch que l’on peut donner à une chanson qui reflète l’âme espagnole.

Maria Callas, la reine de l’opéra. Ici c’est un peu la Castafiore de Tintin, mais oui c’est le célèbre « Air Des Bijoux » de Faust via Gounod. Alerte aux abris elle va chanter comme dirait le capitaine Haddock !

Toujours Maria Callas et Bizet dans « Habanera » de « Carmen », parmi les plus célèbres airs d’opéra.

Pour terminer, un truc que j’aime moins mais que j’admire pour la performance. Vivaldi n’a pas composé que ses célèbres « Quatre Saisons ». Dans l’opéra « Griselda », la partie intitulée « Agitata Da Due Venti’ est une vacherie telle qu’on peut se demander s’il pensait que quelqu’un serait capable de l’interpréter un jour. Les candidates ne se pressèrent pas au portillon, mais la cantatrice Cecilia Bartoli s’en tire à merveille et l’on considère son interprétation comme phénoménale. Elle fascine tellement que même si elle chantait à poil, on ne s’en apercevrait même pas. Tout en chantant le répertoire classique, elle aime interpréter et recherche des airs qui n’ont jamais eu de mise en lumière. C’est assurément l’une des plus grandes cantatrices actuelles, une cantatrice de l’impossible, et ce n’est pas moi qui le dit.