En passant

Exploration musicale en terre inconnue (6)

Au temps du vinyle, la production phonographique française est assez minimaliste par rapport à un pays comme les USA. Cela ne veut pas dire qu’elle n’existe pas. Malgré tout, une immense partie de cette production restera dans l’ombre, par manque de soutien par la presse spécialisée, par manque de diffusion radiophonique, par manque promotion. Je me souviens d’avoir vu chez les disquaires des représentants de maison de disques faire la promotion de nouveautés du catalogue. Ils n’avaient rien de différent des autres représentants, sauf qu’ils vendaient ou faisaient la promotion des disques au lieu de brosses ou d’assurances. Il y avait ce qui était en demande, les fameux succès du moment, et des trucs moins connus ou inconnus qu’il fallait essayer de refiler au disquaire en vantant la marchandise, charge à lui d’en souligner les mérites auprès d’une clientèle dont il connaissait les goûts.

Malgré cela une très grande partie de cette production est restée inconnue, ne s’est pas ou mal vendue, c’est en général ces disques qui font le bonheur des encyclopédistes, même certains sont devenus de très estimables pièces de collection. Allons faire un tour dans ces publications dont la plupart vous sont inconnues, autant les chansons que les artistes, à moins que vous n’ayez été un chasseur de disques averti pour quelques uns d’entre eux. Toutes les publication dont je parle ici ont bien été éditées en France et sont uniquement des 45 tours.

1971 – Pierre Cavalli / Un Soir Chez Norris. Musicien suisse, guitariste de jazz à l’origine, il commence d’enregistrer chez Braclay dans les années 1950 en interprétant des reprises de succès d’époque, dont certaines sont même publiées aux USA. En 1971, il signe la musique d’un feuilleton télévisé suisse , « Un Soir Chez Norris », pièce de musique instrumentale à tendance pop. Si le disque ne connait qu’un succès d’estime auprès des spectateurs de la télévision, il devient un must pour les collectionneurs 30 ans plus tard.

1959 – Dalida / Apfel Und Birnen. C’est sans doute un des plus grands bides de Dalida dans sa discographie française et une de ses plus belles pièces de collection. En 1959, Dalida était la grosse vedette maison chez Barclay. Il estime qu’elle avait le potentiel pour conquérir d’autres marchés. L’Italie étant déjà conquise, l’Allemagne restait possible. On lui fit enregistrer en allemand une version du premier tube de Sacha Distel « Scoubidou ». Le disque fut pressé en France pour l’exportation et comme ce ne fut pas à proprement parler un succès, il est de ce fait très rare.

Jean Philippe / Tu Es Mon Soleil, Toi. Le principal titre de gloire de Jean Philippe, sorte de crooner léger, fut de participer à l’Eurovision en 1959 avec « Oui Oui Oui », arrivé 3ème, dont il se fit un peu voler le succès par la version de Sacha Distel. Par la suite est de manière beaucoup plus obscure, il enregistra une version française du standard country « You Are My Sunshine » datant de 1939. Il a assez vite disparu de la circulation.

1961 – Nico Fidenco / Su Nel Cielo. Avant de devenir un compositeur de musiques de films très connu, il chanta tantôt en anglais, tantôt en italien, des compositions maison, dont celle-ci bien connue en Italie. Ici, elle fut ignorée, mais reprise en français par Dalida et Gray « L’Ange Noir » et ses Démons sous le titer « Ciel Bleu ». Dans sa version anglaise « What A Sky », on la retrouve dans le film italien « I Delfini » avec Claudia cardinale et Gérard Blain. C’est presque dommage que la version anglaise n’ait pas été choisie à la place de la version italienne, c’est quand même un truc à la Paul Anka et potentiellement plus attirant pour un yéyé français.

1964 – Eden Kane / Boys Cry. Eden Kane fut un chanteur très populaire en Angleterre dans la première moitié des années 1960. Trois disques de lui ont été publiés en France, deux chez Decca, un chez Fontana. Sur ce dernier on trouve « Boys Cry » qui inspira Richard Anthony pour l’un de ses plus gros succès « Les Garçons Pleurent ». Comme de bien entendu, l’original suscita peu d’intérêt de la part du public français. Le co-auteur de ce titre n’est autre que Tommy Scott, qui fut un peu plus tard le producteur du second album des Them et aussi le compositeur des fameux « Call My Name » et « I Can Only Give You Everything ». Il produisit aussi les fameux, mais très obscurs Wheels.

1954 – Leadbelly / Goodnight Irene. Aussi incroyable que cela puisse paraître, la France édita en 1954 deux 45 tours EP du légendaire chanteur de folk Leadbelly, il est vrai sous l’appellation « classics in jazz » pour attirer le client, même si cela n’a pas grand chose à voir avec cette musique. Sur la premier figurait « Goodnight Irene », un classique folk, que Frank Alamo tourna en « Des Filles Et Des Garçons », une grosse dizaine d’années plus tard.

1968 – Sagittarius / My World Feel Down. Une perle psychédélique par un groupe qui n’existe pas, c’est un peu l’histoire de Sagittarius et « My World Feel Down ». Sous la houlette du producteur Gary Usher, quelques musiciens de studios sont réunis pour retravailler une titre enregistré en Angleterre par le groupe Ivy League, qui ne démérite pas. Mais cette refonte par Sagittarius en fait un monument qui flirte avec le « Pet Sounds » des Beach Boys. Le très connu Glen Campbell est le chanteur soliste de ce titre devenu une référence. Publié en France, il n’accrocha pas vraiment, toutefois Richard Anthony en profita pour l’enregistrer en adaptation « Tu Mens Si bien ».

1965 – Richard Anthony / I don’t Know Whart To Do.  Puisque j’ai mentionné Richard Anthony deux fois, attardons-nous encore un peu sur lui. Il fut l »un des yéyés qui tenta de s’exporter avec une certaine assiduité. Il ne réussit pas trop mal dans le genre et réussit même à obtenir de modestes classements dans les charts anglais. Il avait un avantage, c’est qu’il parlait anglais et pouvait chanter dans cette langue sans trop avoir l’air ridicule. Pour cela, il utilisa des chansons plutôt ciblées pour ce marché, sans trop essayer des versions anglaises de ses titres français. Quelquefois, elles étaient aussi publiées en France, mais personne ne s’attardait trop sur ces titres. En voici une, un original composé par un de ses musiciens avec des paroles anglaises de Richard Anthony. Il faut bien admettre qu’elle avait un certains charme.

1961 – Adamo / Poor Fool. Il est assez drôle de constater que certaines grosses vedettes ne semblent pas avoir passé par des débuts timides, du moins on occulte volontiers ce passage. Un bel exemple reste Adamo, qui enregistra ses premiers titres à partir de 1961, mais deviendra une grosse vedette que trois ans plus tard. Assez étonnamment, sur ses premiers enregistrements il chante, en français, en italien, en anglais, dans un joyeux mélange de styles, abordant même le twist. Tout ceci fut publié par Polydor, qui ne sut pas déceler son talent, à moins que lui-même le cherchait encore. Evidemment aux puces, c’est nettement plus difficile de trouver une copie datant de cette époque, que de n’importe lequel de ses grands succès.

1966 – The Zombies / Just Out Of Reach. Parfois les compagnies de disques aiment jouer à se faire peur. En 1965, les Zombies figurent dans le film d’Otto Preminger « Bunny Lake A Disparu », un thriller dans lequel une jeune fille a disparu, mais que personne ne semble jamais avoir vue. Le sous-titre de ce film pourrait être « Les Zombies Ont Disparu », car en réalité on ne les aperçoit qu’à travers un poste de télévision en second plan dans un bistrot. La bande sonore du film principalement interprétée par Paul Class est publiée par RCA  mais nous y trouvons aussi les trois titres que les Zombies interprètent dans le film et qui sont des compositions originales du groupe.  En France, un EP 4 titres est publié par RCA avec inclus les trois prestations des Zombies, plus un titre de la bande sonore. Les Zombies en principe enregistrent pour Decca. En 1965, Decca et RCA font partie du même groupe sur le plan français. Mais voilà que Decca reprend deux titres pour les publier en 45 tours, « Just Out Of Reach » et « Remeber You », ce qui fait quand même un peu double emploi. Même si on peut considérer que cela correspond  au 45 tours simple publié en Angleterre et que « Just Out Of Reach » est un truc génial, l’un et l’autre n’aidèrent pas le titre à décoller en France.

1962 – Jet Harris / Besame Mucho.  Aujourd’hui dans le monde des affaires, il arrive que l’on débauche un patron pour lui proposer un job plus lucratif ailleurs. Cela existe aussi dans le showbiz de diverses manières. Le cas le plus courant est qu’une maison de disques signe une grosse vedette enregistrant pour un concurrent. Barclay souffla Brel à Philips, mais quelques années plus tard, Philips souffla Mireille Mathieu à Barclay. Dans d’autres cas, on aime bien rappeler la connexion d’un artiste avec un autre comme support de lancement. Parfois c’est très ténu, x a rencontré y qui lui a conseillé d’enregistrer en le recommandant à Z. D’autres fois c’est un peu plus évident, il y a vraiment un lien que tout le monde peut connaître. En 1962, depuis deux ans, les Shadows sont le groupe no 1 en Angleterre. C’est alors que le bassiste et leader du groupe Jet Harris, décide de quitter ses copains. Il part un peu, mais il est aussi un peu viré, car l’entente n’est pas toujours au top entre lui est le reste du groupe. Il n’en reste pas moins que c’est un excellent musicien et un innovateur dans son style. Il est accueilli à bras ouvert par Decca, qui récupère ainsi un peu de l’aura des Shadows. Les choses vont assez vite, Jet Harris enregistre deux titres qui obtiennent un succès d’estime. Les choses vont aller encore plus vite quand Tony Meehan, le batteur et son ancien collègue des Shadows le rejoindra. Ce sera alors le fameux « Diamonds » composé par Jerry Lordan qui est aussi le responsable du fameux « Apache ». Le disque se permettra de détrôner les anciens partenaires à la première place du hit parade anglais. Quelques-uns de premiers essais de Jet Harris seront publiés sur un 4 titres en Angleterre qui sera aussi publié en France. Mais à l’époque bien peu de fans français, malgré le texte très explicatif au dos de la pochette, feront la liaison entre lui et son passé de Shadow. De ce fait, cette publication n’est pas toujours facile à dénicher. Dans son contenu on retrouve un version à la « Jet Harris » du fameux standard « Besame Mucho ».

1964 – The Tokens / Swing. Les Tokens sont connus internationalement pour avoir mis en forme « The Lion Sleeps Tonight » (Le Lion Est Mort Ce Soir). Leur carrière se poursuivra de manière plus centrée sur les USA, où ils demeurent assez populaires tout au long des sixties. Ils enregistrent des chansons dans divers styles et fondent aussi leur label BT Puppy sur lequel ils produisent d’autres artistes à succès, notamment les Happenings, Quelques-uns de leurs disque seront publiés en France, notamment un EP sur Vogue en 1964 avec comme titre principal « Swing ». Cette publication, bien que peu cotée, est une rareté absolue.

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En passant

c’est peu connu mais c’est plutôt bon.

La pléthore de production phonographique qui existe depuis les années 1950, regorge de choses peu connues ou inconnues, un artiste, une chanson, un label, tout peut charmer. Parfois le parcours pour arriver à vos oreilles ou encore dans vos mains est digne d’une enquête policière, sans qu’elle soit toujours résolue. Il est clair que seul un très petit pourcentage sera visible, les médias restant encore la carte d’atout qu’il faut abattre au bon moment. Les grosses compagnies discographique au temps du vinyle pouvaient prendre plus de risques, de temps en temps un tube qui se vendait bien compensait les pertes de ce qui ne se vendait pas. Un tirage de test ou de promotion à quelques centaines d’exemplaires était suffisant. Si la demande suivait ou si les radios diffusaient le truc, on assurait derrière. Les collectionneurs le savent bien, ce sont surtout parmi ces disques peu diffusés qu’il vont rechercher les pièces de grande valeur, pour autant qu’elles aient fait leurs preuves par la suite. A côté, il y a les petits labels, les pressages privés, qui peuvent parfois offrir des perles musicales. Là encore, le temps qui passe peut attirer l’attention des collectionneurs, la demande multipliée par la rareté fera monter les prix qui peuvent atteindre de sommes folles. Par exemple, l’album de Music Emporium, un groupe psyché US qui publia un album sur le petit label Sentinel en 1969 peut dépasser les 3500 euros pour une copie. N’allez pas croire que cela n’existe que pour la musique moderne, la musique classique a des copies qui peuvent atteindre 10000 euros. Inutile de vous précipiter aux puces pour acheter toutes les disque classiques que vous trouverez, la règle est la même, seul ce qui est rare et recherché a de la valeur. D’ici à ce que vous tombiez sur la pièce rare, vous ferez peut être des milliers de kilomètres et c’est sans garantie.

Voici une sélection de titres ou d’artistes qui passèrent pas mal inaperçus au temps de ce qui aurait dû être leur heure de gloire. Il se peut que vous en connaissiez l’un ou l’autre. Ces titres en édition originale n’ont pas forcément une valeur marchande, mais c’est pour le moins plaisant à écouter. J’en ai déjà proposés certains par le passé.

Puisque j’en ai parlé ci-dessus, commençons par Music Emporium. Ce groupe de la West Coast, moitié masculin, moitié féminin, balançait entre le planant et le plus hard. C’est bien roulé !

En 1967, le label Elektra publie un album que l’on peut considérer comme un des premiers disques de pop électronique. Sous le houlette du compositeur Mort Garson, le disque propose 12 titre liées au signes astrologiques, avec une petite narration des tendances qui sont sensées se rapporter à la personnalité du signe concerné. Musicalement, c’est superbe et planant. Voici le titre qui concerne le signe de la Vierge.

The Shakespeares, groupe originaire de Rhodésie, vint tenter sa chance en Europe. En 1968, en France et en Belgique sort ce titre « Burning My Fingers »qui fut  « meilleur disque pop de la semaine » à l’émission Bouton Rouge sur l’ORTF. C’est très plaisant et original.

Si cette chanson des Beatles « I Want To Hold Your Hand » était reprise par ZZ Top cela donnerait à peu près ceci. Ici ce sont les Moving Sidewalks en 1968. Petite chose à savoir, dans ce groupe à la guitare figure Bill Gibbons sans sa longue barbe, un peu avant de fonder le fameux trio.

Les Falcons groupe alsacien des années 60 et 70 se débrouillait plutôt bien. Ils sont responsables d’un rarissime EP en 1967 avec 4 originaux, qui est pour moi une des rares disques français à avoir un authentique esprit garage. Par la suite, il sont signés par le label allemand Hansa et sortent un album en 1971, pas si mal torché avec une jolie version pop du standard « Fever ».

Un autre groupe français que je classe aussi dans l’esprit garage, les Senders, ce sont des Normands. Publié par le fameux label DMF, « Good Stark » est à l’évidence une pépite du genre. C’est plus beau que n’importe quel disque de Sheila !

C’est un disque que j’avais trouvé lors de vacances en Italie en 1974, chez un petit disquaire local. Ce n’est rien d’autre qu’une adaptation de « Dies Irae » mis en forme par les Mec Op Singers en Belgique. Hasard, mais pas trop sans doute, c’est le même label qui publia l’original sous licence. Cette reprise de 1967 est faite par Andrea Giordano, qui est aussi acteur, avec les Samurai.  Ce disque a aussi été pessé en France la même année. Un peu plus tard, le groupe Formula 3 a refait une autre version, très pop, avec des paroles différents, ainsi que le groupe suisse Shiver, « Hey Mr Holyman » ainsi que Kiss Inc. Pas de raison de se priver, c’est dans le domaine public pour la musique.

Dans le même style et lors d’un autre voyage en Italie, j’ai mis la main sur celui-ci. C’est le même principe, de la musique religieuse arrangée en beat en 1966. C’est avant la fameuse messe des Electric Prunes. Le groupe est I Bumpers et le titre « Sanctus ». Il y en a qui allaient chasser le lion en Afrique, moi j’allais chasser le disque en Italie, c’est bien plus paisible.

Ici ce n’est pas à proprement parler un artiste peu connu, mais un titre particulier, vous verrez pourquoi. Lorsque j’ai découvert cet album italien des Yardbirds que je n’avais pas, je l’ai bien évidemment acheté. Arrivé à la maison, j’ai découvert quelque chose d’intéressant, deux titres avaient des version complètement différentes des versions que je connaissais et que l’on trouve dans la discographie normale. L’une est « I Wish You Would », version beaucoup plus longue et « A Certain Girl » bien différente de l’autre, C’est une erreur, car ces versions n’étaient pas destinées à être publiées. Le fan mordu n’y trouva pas son compte, car pendant des années, avec un album canadien qui les présente aussi, ce fut le seul moyen de mettre la main dessus. Autant vous dire que ces deux albums sont plutôt recherchés. Je vous propose ici le version différente de « A Certain Girl », les « no » que vous entendez dans le titre sont dits par Giorgio Gomelsky, le producteur du groupe.

Noel Redding fut le batteur de Jimi Hendrix Experience. Quand il quitte le groupe il rejoint Fat Mattress, un quatuor un peu folk, un peu pop, qui enregistre son premier album en 1969. Evidemment cela a moins de retentissement que son passage chez Jimi Hendrix, mais cela n’est pas à dédaigner pour autant. Un extrait de cet album « Moonshine ».

The Tell Stars, c’est un groupe belge qui enregistra un single, un original et une reprise, sur le label belge Hebra. C’est une tendance r’n’b assez marquée. Une pièce qui a l’air d’intéresser les collectionneurs qui acceptent de mettre 100 euros pour une copie. Honnêtement, à part la copie que je possède, je ne l’ai jamais vu ailleurs.

Dans les années 70 et 80, il y avait une secte basée sur les philosophies hindoues qui vous abordait dans la rue et vous proposait des albums à la vente, publiés par le label Lotus Eye en Suède. J’en ai acheté un pour voir et en l’écoutant à la maison, je suis tombé sur le cul. Si la musique a parfois un petit air oriental, c’est avant tout de la pop très efficace, musicalement et vocalement bien foutue, un régal et un super guitariste. Alors voici Rasa et le titre « Awash ».

 

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