Mort de légendes

Les légendes ne meurent pas même si elles disparaissent physiquement. Récemment trois d’entre elles sont parties vers un monde meilleur. Des chanteurs qui eurent un instant de gloire, il en disparaît presque tous les jours. Et puis il y a ceux qui ont marqué d’une manière plus significative leur époque. Parmi les immortels,  il y en des plus immortels que d’autres. Un bref hommage à trois personnages qui sont déjà dans les livres d’histoire. Ils rappelleront quelques souvenirs à plus d’un teenager des sixties.

Reg Presley (1941-2013), chanteur des Troggs

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Beaucoup de groupes se lancèrent à la conquête de la gloire. En 1965, l’objectif était très simple, battre les Beatles ou les Rolling Stones sur leur propre terrain. La recette à trouver pour le faire un peu moins évidente. Les Troggs originaires de Andover en Angleterre eurent une idée pas si mauvaise que cela. Comme on était en pleine mouvement de libération sexuelle, ils eurent l’idée d’inclure un peu de cela dans leurs disques. Les paroles furent plutôt élémentaires, mais un brin provocatrices si on veut bien considérer cela sous l’angle du sexe. Le premier disque qui les révéla en 1966 fut « Wild Thing » chanson qu’ils empruntèrent à un groupe plus obscur les Loved Ones. Leur version plus brute, plus hargneuse devint un hit considérable à travers le monde. Les paroles assez sages malgré tout expriment plus l’amour violent que la belle chanson romantique avec clair de lune et souper aux chandelles. Au niveau musical, les Troggs furent assez innovateurs, maniant une rythmique  basique et appuyée, on les considère volontiers comme des précurseurs du punk. La version de Jimi Hendrix en 1967 au festival de Monterey, acheva de propulser la chanson au firmament. Le troisième succès des Troggs « I Can’t Control Myself » est dans la même veine, paroles un peu plus explicites. N’ayant sans doute plus besoin de chercher à se démarquer, la suite de leur discographie est nettement plus sage. Ils connaîtront encore de nombreux hits, bien que leurs succès aillent en s’amenuisant. Au cours des années 70, ils reviennent dans le style du début pour un titre, « Strange Movies », au vocal appuyé de plaintes lascives, qui désigne clairement la vision d’un film pornographique. En arrière plan, circule une cassette non officielle dans laquelle  le groupe y va d’un ramassis de gauloiseries lors une conversation. Cela leur suffira pour continuer à tourner pendant les presque 40 années suivantes dans les circuits nostalgiques.

Reg Presley, la voix des Troggs, passionné d’ufologie et de paranormal, s’est tue définitivement le 4 février 2013.

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George  » Shadow » Morton (1940-2013), producteur américain

Il est un de ces quelques producteurs qui manièrent les artistes comme des marionnettes, mais sans qui ces marionnettes n’auraient probablement  jamais eu la moindre notoriété. Ils ne se contentèrent pas d’enregistrer des artistes, mais posèrent un style qui leur appartient moralement puisqu’ils en sont les créateurs. De plus, tout le monde  connaît leur travail. Le sommet de l’oeuvre de Morton se concentre entre 1964 et 1966. Sous sa houlette, il propulse les Shangri-Las, groupe vocal féminin blanc, au sommet avec deux titres qui font désormais partie de l’histoire « Remember » et « Leader Of The Pack ». Morton aime bien glisser des bruits dans ses enregistrements, des oiseux pour le premier, un bruit de moto pour le second. Cela ne serait sans doute pas suffisant si les chansons étaient quelconques, mais il exploite sur  fond musical classe, tous le tourments que peuvent ressentir une adolescente de cette époque y figurent. Ce sera son âge d’or bien qu’on le retrouve plus tard avec des noms prestigieux comme Vanilla Fudge ou New York Dolls. Sombrant dans l’alcoolisme, il disparaît de la circulation, mais ses oeuvres du début sont constamment revisitées par des artistes prestigieux.

Il est décédé le 14 février 2013,  victime du cancer

Tony Sheridan, (1940-2013), chanteur

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Il est un personnage clef dans l’histoire musicale du 20ème, bien que l’on peut supposer que sa contribution est involontaire. Né en Angleterre, il tourne dans le monde du rock en accompagnant des rockers comme Vince Taylor. Il s’expatrie en Allemagne où il se fait accompagner par un groupe alors pas très connu qui s’appelle les Beatles. On sait aussi qu’ils servirent de groupe d’accompagnement pour le disque qu’enregistra Sheridan en Allemagne, une version rock de « My Bonnie ». Selon la légende, qui n’a aucune raison d’être enjolivée, c’est ce disque qui attira l’attention de Brian Epstein, l’homme qui fabriqua les Beatles. Alors les événements de la vie ne tenant parfois qu’à un film, on peut supposer que l’histoire de la musique moderne en fut changée, s’il n’avait pas existé. Le reste de sa carrière, bien qu’il fut un excellent artiste, restera à jamais liée avec le nom des Beatles. Bien d’autres s’en contenteraient.

Tony Sheridan est décédé à Hambourg, le 16 février 2013

Les Rolling Stones et le Boss

En marge d’un excellent livre publié pour le cinquantenaire (déjà) des Rolling Stones, sur lequel je reviendrai, je vais vous raconter par le menu mes relations avec ce groupe qui est bien l’un des plus importants de l’histoire musicale du XX siècle.
A vrai dire, je ne me souviens pas de la première fois où je les ai entendus, c’est si loin, mais je crois que c’était « Carol ». Le phénomène a d’abord pris en Angletterre, ici on subit toujours un décalage. Decca France publia d’abord timidement un premier 45 tours qui passa assez inaperçu. La seule revue qui prit conscience du phénomène fut « Disco Revue » qui les suivit dès le début. Après ce fut l’embrasement général et vous connaissez plus ou moins tous la suite…
En parallèle avec les Beatles, on pouvait suivre les deux carrières, ces deux groupes qui étaient incontestablement ceux qui faisaient l’actualité. Ils gagnaient quand même rarement l’unité auprès des fans, il y avait les pour et les contre, chaque appartenance à un clan faisait détester cordialement les fans de l’autre. Dans la réalité, les deux groupes sont plutôt copains et mêmes intimes. Personnellement, je me suis plus vite lassé des Beatles qui me semblaient moins innovateurs que les Stones, excepté peut-être pour les géniales et efficaces compositions de Lennon et McCartney. Avec le recul je trouve le son des Beatles trop propre, trop net. Si on compare les titres qu’ils ont en commun dans leurs version respectives, les Stones sont supérieurs avec cette petite touche en plus. Il est vrai que les Stones sont d’une école qui puise ses racines plus dans le blues que dans le rock and roll, au contraire des Beatles. C’est je crois ce qui fait la grande différence, je n’irai pas dire que les uns sont meilleurs musiciens que les autres, l’approche est différente. Si les disques des Beatles entre 1963 et 1966 peuvent avoir un air de déjà vu par rapport au précédent, les Stones renouvellent constamment le son, il n’y a pas vraiment un titre qui ressemble au précédent. Les paroles sont aussi un peu plus provocantes, on dit des mots doux d’un côté et de l’autre le langage est plus cru. L’allure est aussi différente, les Beatles ressemblent à des mecs fréquentables, les rivaux ont ce petit air voyou qui plaisait tant aux filles d’alors, tandis que les garçons essayaient de les imiter.
Je me suis sans doute plus identifié aux Rolling Stones pour une ou deux raisons capitales pour le moi de cette époque. Je faisais sans soute plus ch… les adultes en écoutant leur musique plus brouillonne et j’étais plus excité par leur allure provocante.
Avec le recul, j’écoute les Beatles pour certaines raisons et les Stones pour d’autres. Quand j’ai envie d’écouter une belle mélodie les premiers sont à l’honneur. Mais si j’ai envie de me plonger dans la mélasse d’un son brut et ravageur, un rien infernal, les seconds débarquent. Je les ai suivis régulièrement, même des années après ils réussirent encore, sinon à m’étonner, du moins à me plaire. Ils faut bien admettre qu’ils ont une longévité exceptionnelle, un cas unique dans l’histoire, ceci sans jamais avoir levé le pied, ni fait de longues pauses. Un très bel exemple de quelques mecs liés par une passion qui est plus forte que les vents et les marées.

Quand j’ai envie d’écouter cette fameuse chanson, « Money », dont je possède des dizaines de versions, c’est celle-là qui vient en premier. Pas tellement que j’aime l’argent, mais plutôt ce bon vieux son qui leur est si typhique. Celle des Beatles est plus nue.

La fameuse réécriture du fameux « Green Onions » popularisé par Booker T, devenu « Stoned », mais pour éviter toute allusion aux effets de drogue, on  l’écrira « Stones ».

Evidemment leur reprise de « Carol » est beaucoup plus remuante que celle de son créateur, Chuck Berry.

Ils furent les premiers à faire un gros succès d’une chanson directement venue des fameux studios Chess, « Little Red Rooster », leur second no1 dans les charts anglais. Mick Jagger est très bien dans le rôle du petit coq rouge. J’adore ce disque!

Peut être ma préférée, chanson à l’ambiance envoûtante, oui j’aime jouer avec ce feu là!

Le hit qui mit tout le monde d’accord « Satisfaction ». Un rien avec des sous-entendus d’ordre sexuel, mais les musiciens préféreront le son de fuzz guitar.

Toujours excellents dans l’art de la reprise. Ici dans « She Said Yeah », débordant d’énergie

Celui-ci, une copine à ma mère me l’avait payé. Même si elle est morte depuis plus de 40 ans, chaque fois que je l’écoute, je me souviens d’elle. Ainsi vont parfois les choses dans la vie, Avec « Get Off Of My Cloud », elle n’est pas sortie de mon nuage, son prénom était d’ailleurs Angèle.

Elle restera l’une des préférées des fans, c’est normal ce titre est monstrueusement génial, quelle classe ce « Paint It Black »!

Le dernier disque des Stones que j’ai vraiment adoré! Si vous écoutez bien, vous y trouverez un petit air « à la Beatles », c’est normal ils font les choeurs derrière.

 Et puis ce piano envoûtant…

Avec le temps les passions s’apaisent, peu à peu les pierres ont roulées vers d’autres horizons, ailleurs que le mien. J’ai quand même acheté tous leurs albums pour une écoute polie. Ecouter les Rolling Stones dans les années 60, c’était suivre une évolution. Pour continuer à la suivre, je suis allé vers d’autres écoutes, d’autres avant-gardistes. Il y eut les Stooges, MC5, le psychédélique, l’underground, le punk, le psychobilly, la new wave, c’est là que je trouvais mes délices. Mais je dois donner décharge aux Pierres Qui Roulent, on ne traverse pas un demi-siècle d’histoire musicale sans ce petit quelque chose qui vous le permet. Dont acte!

Rock and roll, entre vintage et revival

Quand le rock and roll s’apaisa à la fin des années 50 et celui où il renaîtra une bonne dizaine d’années plus tard, il ne cessa pas d’exister. Il y avait les déjà nostalgiques, quelques uns qui le trouvaient un rien ringard, ceux qui le revisitaient à leur manière. Quand Liverpool devint une ville à la mode via les Beatles et autres concurrents, il faut bien s’imaginer qu’ils tournaient autour de la vingtaine d’années et avaient surtout écouté jusque là du… rock and roll. Pour se faire la main, ils en jouaient aussi. Quand arriva l’heure de signer les contrats d’enregistrements, les plus  habiles avaient quelques compositeurs dans leurs rangs et ne devaient rien à personne pour trouver la formule qui fera un hit. Les autres puisaient dans le répertoire déjà existant et aménageaient tant bien que mal une chanson plus ou moins connue pour lui donner une teinte, un son, plus moderne. Pour une grande partie, les classiques du rock and roll en firent partie. Même ceux qui étaient capables de faire leur propre cuisine ne dédaignaient pas de temps en temps de mettre sur un de leurs disques une chanson de rock. Les Beatles (Roll Over Beethoven), les Rolling Stones (Carol) firent même de gros hits avec cette formule. Nous allons visiter quelques unes de ces reprises ou créations inspirées qui virent le jour dans les années 60, parmi celles qui me paraissent intéressantes. Nous allons voir comment certains artistes virent la chose, parfois en lui donnent un air nouveau, parfois en restant dans une certaine tradition, mais c’est toujours du rock and roll, avec parfois dix ans de décalage dans le temps.

Les Beatles enregistrèrent pas mal de classiques, j’en ai choisi deux puisés dans le répertoire de Little Richard et Larry Williams . Ils furent de grands compositeurs en la personne de Lennon et McCartney, mais aussi de grands interprètes

Les Rolling Stones furent moins traditionnels comme en témoignent leurs emprunts à Buddy Holly et à Dale Hawkins

Les Swinging Blue Jeans furent, du moins au début, un groupe essentiellement rock and roll. Un peu en manque de répertoire original, ils obtinrent deux gros hits en reprenant « Hippy Hippy Shake » de Chan Romero et « Good Golly Miss Molly » de Little Richard. Leur discographie est parsemée de bonnes reprises. Un bon jeu entre guitariste rythmique et soliste insuffle un certain punch à ces titres remis au goût du jour pour plaire à une presque nouvelle génération.

Avant que le rock and roll devienne une musique parodique dans certains courants, on peut dire sans exagérer que les premiers à faire ce genre de truc furent les Tornados en 1963. Forts des millions d’exemplaires qu’ils vendirent de leur fameux « Telstar », leur producteur Joe Meek, pouvait se permettre de leur faire faire ce genre de truc. Pas inusable, mais bien un changement dans la manière de revisiter ses classiques.

Ancien bassiste des Tornados, Heinz les quitte pour enregistrer un album en hommage à Eddie Cochran d’où sortira le hit « Just Like Eddie », toujours sous la houlette de Joe Meek. Le son est résolument plus moderne. A noter la présence d’un certain guitariste Ritchie Blackmore, 18 ans au garrot, qui sera membre de Deep Purple à l’âge adulte.

Les Américains après le rock and roll aiment le surf. Bon prétexte pour revisiter les classiques en son de guitare surf. Ici les Astronauts qui surfent sur le « Linda Lou » de Ray Sharpe.

Les Beach Boys ou comment piquer une fille de seize ans à Chuck Berry

Pour leur premier disque les Kinks choisirent une reprise de « Long Tall Sally » une des plus célèbres filles du rock and roll. Avant de devenir un acte majeur dans les sixties et Ray Davies un compositeur admirable, ils réécrivent presque ce classique. Ce fut un plantage complet, mais au titre de l’originalité assurément une réussite complète.

Apparemment à Liverpool on aime toujours de temps en temps faire un titre qui sonne plutôt traditionnel et qui chauffe. Les Merseybeats, groupe spécialisé en ballades, le démontre fort bien.

Les Yardbirds sont un bon exemple des ces gaillards qui écoutaient du rock and roll étant adolescents et qui ne pouvaient pas manquer de s’y intéresser pour l’interpréter autrement qu’en copie carbone. Avec un fameux Eric Clapton à la guitare, leur reprise de Too Much Monkey Business » de Chuck Berry est bien différente, ce n’est pas du pur rock. Il y a toutefois un point qui reste dans l’interprétation et qu’ils n’ont pas effacé, ça chauffe comme un bon vieux rock and roll.

Rocker anglais malchanceux, Lee Curtis trouva en Allemagne le moyen de nous laisser quelques traces discographiques, surtout en Allemagne, assez remuantes et de nous montrer qu’il avait une voix à la Presley, son idole.

En 1967, il manqua peu à Jerry Jaye pour faire d’une chanson de Fats Domino « My Girl Josephine », un tube mondial. Une belle manière de faire du neuf avec du vieux. Entre rock and country, un rocker tardif mais intéressant.