Des dessous pour un siècle (10)

20 042415 4Début 1939, des nuages sombres envahissent le ciel de l’Europe, on ne veut pas encore croire à la guerre, pourtant tout semble y conduire. Le revendications toujours plus revanchardes d’Hitler font figure de grand bal de diplomates. Petit à petit, il  a grignoté les territoires qu’il considère comme faisant partie d’un espace vital allemand, notamment pour des raisons historiques et linguistiques, du moins c’est le prétexte. Il faut avoir en mémoire que le découpage des territoires à l’issue de l’armistice de 1918 imposé par les alliés a bouleversé ce qui était l’empire germanique d’avant la première guerre. En 1939, il a rattaché à l’Allemagne tout ce qui pouvait historiquement être considéré comme allemand. Pour cela il a utilisé la ruse ainsi que le mensonge et une propagande bien ficelée. Une politique d’alliances avec des pays « frères » comme l’Italie, lui donne une force sur l’échiquier mondial. A l’été 39, il ne peut plus user de prétextes s’il veut agrandir son empire, il doit le faire par la guerre. Ce sera chose faite le 1er septembre en envahissant la Pologne suite à une prétendue agression de sa part, une représentation théâtrale mise en scène par Himmler. Une semaine avant, pour s’assurer de la bienveillance de la Russie et de Staline, il a signé en pacte de non-agression avec en toile de fond un partage de la Pologne une fois celle-ci envahie. Cela fait bien rire quand on sait que le communisme était une des bêtes noires d’Hitler. Mais dans les parties de poker menteur, on ne sait pas toujours lequel ment le plus. En quelques mois, l’Europe est à feu et à sang.

C’est dans ce contexte international que l’avènement de ce fameux nylon voit le jour. Pour l’instant, la demande est tellement forte que le phénomène reste essentiellement américain, on pensera au reste du monde plus tard. Les pays du vieux continent ont d’autres soucis que l’expansion du bas nylon via une production nationale. Il faudra vraiment attendre la fin de la guerre pour qu’il puisse couvrir toutes les jambes européennes. 

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Bien évidemment la mode devra s’adapter aux nécessités de l’époque. Pour l’Europe, c’est une période de disette dès que les pays sont confrontés à l’entrée en guerre. La France ne le fera réellement qu’en mai 1940, précédé par ce que l’on appellera la drôle de guerre. En attendant, la vie est presque à l’insouciance, on peut rêver à ces bas nylons qui n’arrivent pas, seront-ils sans couture ou avec? Si l’essor du bas sans couture est devenu commun dans les années 50, sa fabrication est un vieux serpent de mer. La technique pour les fabriquer existe en réalité depuis près de 60 ans, on pourrait dire en deux temps. Ce sont encore une fois les Américains qui font office de novateurs. Un certain Isaac W. Lamb met au point une machine qui permet de tisser le bas sans passer par l’étape de la couture, mais qui nécessite encore la diminution, rôle essentiel dans la silhouette du bas qui doit épouser la jambe qui n’est absolument pas de largeur égale du haut en bas. Juste après William Shaw, réussit de faire la jonction supplémentaire en créant un métier qui supprime la diminution. On utilise alors cette méthode non pour les bas, mais les chaussettes et ceci pendant des dizaines d’années. Si le bas est exclu de cette fabrication, c’est avant tout pour des raisons pratiques, voire techniques. La soie principale matière du bas se prête assez mal à cette manière de procéder, et puis on peut penser qu’aucune dame n’en fait la demande, c’est bien ainsi. Il est vrai que la couture du bas est incontestablement une mise en valeur de la jambe. Ce ne sont pas mes chères Ambassadrices, Miss Nylon et Miss Eva qui vous diront le contraire. L’apparition de la viscose et du nylon sera un pas décisif vers le bas sans couture, qui devra patienter quelques années avant sa mise au point définitive.

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Le nylon à plus d’un titre fait partie en toile de fond (en nylon) du paysage de la guerre. Dès 1940, on s’embarque dans une guerre presque totale sur le territoire européen. Les USA sont épargnés, la guerre ne fait pas rage sur leur territoire et ce sera le cas pour toute sa durée. Pour l’instant, ils observent ce qui se passe ailleurs. Pour qu’ils bougent, il faudra attendre le 7 décembre 1941 avec l’attaque de Pearl Harbour par les Japonais. Peu de temps après ils entrent, nous dirons de manière officielle, dans le conflit.

Jusque-là les Américaines pouvaient porter des bas, avec ou sans nylon, malgré la difficulté de s’en procurer, tant la demande est forte. Il leur restait la soie et quelques succédanés artificiels. Mais voilà, un des principaux fournisseurs de soie à ce moment là est… le Japon! Le robinet où coulent les fils de soie et fermé à fond. Pire encore, l’entrée en guerre du pays voit la demande en textiles, surtout le nylon, exploser pour nourrir la machine de guerre américaine. Je vous rappelle que le parachute idéal à cette époque est fabriqué en nylon. Cette pauvre citoyenne américaine voit la production détournée au profit de la guerre, et plus encore on lui demande de collaborer en collectant tout ce qui pourrait ressembler à une paire de bas nylons. Pour en trouver une paire, il faut passer par le marché noir ou circulent encore quelques paires d’avant guerre à des prix collectors comme on dit maintenant. Mais, on est pas en Amérique pour rien, un joli trafic fera les beaux jours de petits malins qui passeront quelquefois par la case prison selon la grosseur du délit. Les flingues, eux, sont en vente libre.

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Une autre facétie typiquement américaine verra le jour à travers une chanson crée par le jazzman noir, Fats Waller. Les paroles illustrent parfaitement le mouvement de nostalgie qui fait immédiatement suite à la pénurie de nylon. Son titre, « Quand Refleurira Le Nylon », est presque un hymne à sa gloire. Extrait:

Je serai heureuse quand les bas nylons fleuriront de nouveau
Le coton est monotone pour les hommes
Seule façon de garder la fraîcheur de son affection
Procurez cette maille à votre chair
Je serai heureuse quand les bas nylons fleuriront de nouveau

Gone are the days when I’d answer the bell
Find a salesmen with stockings to sell
Gleam in his eye and measuring tape in his hand
I get the urge to go splurging on hose
Nylons a dozen of those
Now poor or rich we’re enduring instead
Woolens which itch
Rayons that spread
I’ll be happy when the nylons bloom again
Cotton is monotonous to men
Only way to keep affection fresh
Get some mesh for your flesh
I’ll be happy when the nylons bloom again
Ain’t no need to blow no sirens then
When the frozen hosen can appear
Man that means all clear
Working women of the USA and Britain
Humble dowager or lowly debutant
We’ll be happy as puppy or a kitten
Stepping back into their nylons of DuPont
Keep on smiling to the nylons bloom again
And the WACS come back to join their men
In a world that Mr. Wallace planned
Strolling hand in hand

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Tout un programme avec des paroles qui résument à merveille les sentiments de ceux qui aiment vraiment le nylon, que ce soit en les portant ou en s’extasiant devant leur vue. Ah mesdames, si vous pensez nous affoler avec des collants… 

Cette vilaine guerre une fois lancée, on pense déjà que ce sera la der des der. En attendant il faut bien la vivre, tant bien que mal. Par opposition à la futilité que peut avoir la mode en temps de paix, elle devient aussi une sorte de combat. Comment être belle sous les bombardements, comment en faire un tas avec presque rien, comment faire rimer dessous avec sous. Ce sera l’objet d’un nouveau chapitre.

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A suivre

2 réflexions sur “Des dessous pour un siècle (10)

  1. Je repense à nos pauvres grand-mères obligées de porter des bas en coton ou de tracer un trait de crayon pour donner une illusion de féminité 😦 . Elles avaient bien d’autres priorités en temps de guerre. Et, nous avons beaucoup de chance, malgré la crise, de pouvoir acheter de beaux bas nylon français 🙂 🙂
    merci Boss pour cet article !

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